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 LA NUIT DE LA HONTE

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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Jeu 20 Sep - 11:57




Philippe et Vic se sont encore fâchés.

La veille, il l’avait appelée à quinze heures, la bouche en cœur : «Allo ? Je vais en cours d'anatomie ce soir, je rentrerai tard…»
— Mais ton cours, c’est le mercredi d’habitude.
— Oui mais là, y'a changement, avait-il annoncé guilleret.
— Eh ben ça tombe drôlement mal.
— Pourquoi ?
— Parce que Salima m’a lâchée à 14 heures, que je me traîne les gosses depuis, avec le boulot que j’ai !!! Et puis j’aurais voulu passer chez Dechavanne (un ami de l’hôpital lui avait suggéré la balade : «Dechavanne, il aime les jolies filles et tout ce qui sort de l’ordinaire, il peut t’aider…»)
— Ben tu iras demain.
— Oui, mais «Ciel mon Mardi», c’est le mardi, et pas le mercredi.
— Ben tu iras mardi prochain.
— C’est ça, c’est ça…

Bref, il était rentré à deux heures, l’avait laissée dans le pétrin (depuis qu’elle s’est mis en tête de livrer son nouveau manuscrit aux éditeurs avant le 30 juin, elle travaille jour et nuit), et les gosses s’étaient excités (évidemment, elle tapait depuis son retour), et Nico avait fait caca dans sa culotte…
Ras-le-bol ! Ses pauvres enfants qu’elle martyrise, ses sales soirées derrière sa machine, son mari sorti toutes les nuits…
Ras-le-bol !

Donc, ce mercredi soir-là, Philippe lui dit :
— Je voudrais tes dates d’examens, pour les vacances… Et le numéro de téléphone de la villa que nous avons loué l’an dernier, toujours pour les vacances. L’Ile-de-Ré, ça te dirait de rempiler ?
Victoire explose :
— Rien à foutre de l’Ile-de-Ré, des vacances et puis du reste !… Et puis mes examens, je ne sais même pas si je vais les passer… Et puis qu’est-ce que t’en as à foutre ?… Hein ?… Et pourquoi tu veux ces infos ce soir, alors que je DOIS finir mon livre (reste trois pages à taper), et que je me réveille à six heures demain (Vic part en séminaire de formation deux jours), et que je n’ai pas encore commencé ma
valise ???
— Parce que j’hésite à accepter un remplacement en Province en août. Ca t’ennuierait, que je parte en août ?
— Mais dis-moi, mon p’tit pote, tu t’en vas si tu veux, tu ne me demandes pas mon avis d’habitude, qu’est-ce qu'il te prend ?
— Bon, le mois de juillet, pour les vacances, tu es OK alors ? Continue-t-il imperturbable.
— Août, juillet, septembre, je m’en balance. Les vacances, je m’en balance. L’Ile-de-Ré, je m’en balance, je ne suis même pas sûre de partir avec toi !!!
— Ah bon ?
— Non. Figure-toi que j’en ai MARRE de tout ça. Tes p’tites sorties, tes p’tits congrès (tes p’tites minettes)… Non mais tu as conscience de la vie qu’on mène ? On ne fait plus RIEN ensemble.
PLUS RIEN !... Ni le soir, ni le samedi, ni le dimanche… On ne se parle même plus. Plus un mot. Quand j’essaie de l’ouvrir, je t’indispose et vice-versa… Et tu me chantes les vacances ?… Tu étais encore dehors hier mardi, jusqu’à deux heures du mat, alors que tu étais déjà sorti vendredi et samedi… Et tu me chantes les vacances ?… Mais mon bonhomme, réveille-toi… Tu as une maîtresse, un cours le mardi comme par hasard ?… Et la baise ?… Tu l’as vu notre baise depuis un mois ???
— Ma pauvre fille, tu travailles trop !
— Heureusement ! Heureusement que je travaille ! Parce que dis-donc, que deviendrais-je sinon ? Je m’emmerde à mourir dans cet appartement, sans les enfants, ce serait invivable… Tu ne réalises pas tout ça ?
Philippe écoute, blanc comme le linge.
— En tous cas mon p’tit vieux, continue Vic, moi j’en ai marre. J’ai 30 ans, j’attends mieux !
— Ma pauvre fille, se contente-t-il de murmurer, tu es fatiguée…
— Peut-être, mais j’ai du taf, et je trouve ces discussions stériles, et depuis vingt minutes, je devrais déjà travailler !!!
Il sort de la chambre en claquant la porte.

Vic avance, ne prépare pas le dîner, Phil regarde la télé dans le salon. Puis à 22 heures 30, s’installe au lit. Victoire l’accueille fraîchement : «Tu fais vraiment comme bon te semble !»
Il tombe des nues. Elle explique :
— Monsieur est rentré à l’aube cette nuit, alors Monsieur, ce soir, se couche à l’heure des poules !!! Et je n’ai pas encore préparé ma valise.
— Mais je ne te demande rien connasse !
— Tu ne me demandes rien mais c’est kif-kif : tu te mets au lit et l’extinction des feux doit suivre…
Et moi ? Comment je la fais, ma valise ?
— T’es vraiment la reine des connes !
— Trop facile, mon bonhomme : tu ne penses qu'à toi, tu mènes la vie que tu veux, tu rentres tel le célibataire : une nuit à 2 heures, l’autre à 22 heures, et moi j’dois m’adapter, et sans râler. La reine des connes peut-être, mais pas la reine des poires !!!
— T’es vraiment trop conne ! Insiste-t-il. Fais ta valise poufiasse, moi j’en ai rien à braire… Je t’ai rien demandé que je sache ?
— Oui mais parce que je devance…
— Allez, ça va, ferme-la ta gueule !

Bon, bon, bon, Victoire ne répond plus. Elle a juste le temps de boucler cette foutue valise si elle ne veut pas rater le sommeil de minuit.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Jeu 20 Sep - 12:14



A 22 heures 45, quand elle se pointe devant l’immeuble de la SFP, Vic a tout faux : il est trop tard pour assister à l’émission, trop tôt pour bondir sur la sortie de l’artiste. Deux malabars la refoulent à l’entrée principale, barricadée. Ils indiquent la porte du garage, derrière, et d’un pas convaincu, Victoire s’y rend. Deux autres types, avec la même casquette mais d’un gabarit inférieur l’alpaguent :

— Vous cherchez quelque chose ?
— Oui : l’entrée, fait-elle avec une voix de mijaurée.
— C’est ici.
— Ah… Et on ne peut pas entrer ? Récidive-t-elle sur le même ton.
— Vous avez un carton ?
— Non.
— Alors je ne peux pas vous laisser passer, lui répond l’un des gars, poli mais déterminé. Elle ne se démonte pas :
— Euh… J’aurais voulu voir Monsieur Dechavanne…
— Oui, vous êtes nombreuses dans le cas…
— Peut-être, mais ce n’est pas après l’homme que j’en ai. Je compte sur lui pour m’aider… Et elle décolle le manuscrit de son ventre.
Le deuxième intervient :
— Vous voulez déposer un livre ?
— Oui, à monsieur Dechavanne.
— Mais, ma pauvre, l’émission est commencée maintenant… Et il ne se montrera plus avant une heure, voire deux…
— Parce qu’il sort par là ?
— Oui, mais pas avant une heure et demi…
— C’est rien une heure et demi !… Vous dites qu’ici, je ne peux pas le rater ?
— Non, non…
— Eh bien, c’est formidable ! Je vais aller manger un p’tit encas en attendant.
— Il parle de quoi votre livre ?
— Oh… C’est d’abord une histoire d’amour, et puis il y a la drogue, le sexe, et surtout le gâchis…
— Ah oui ?
— Oui : c’est l’histoire d’une très jeune fille qui a tous les talents et qui se fout en l’air…
— Ah Ah ! S’exclame-t-il… Et c’est la vôtre ?
— Oui… Et j’en ai bavé, croyez-moi…
— Mais c’est beau la souffrance ! Quelqu’un qui n’a jamais souffert ne peut pas savourer la vie… Plus on descend bas, plus on a de chances de remonter haut.
Vic lui jette un clin d’œil :
— On dirait que vous savez de quoi vous parlez… Pourtant, votre sourire ne laisse pas à penser que vous avez donné dans le mélo…
— Et pourtant si, eh si ! Répond-il avec le même grand sourire enfantin.
— Je vais aller dîner. Je reviens dans une heure. Je ne peux pas vous inviter à boire un verre ?
— Non, c’est gentil mais impossible… Je dois rester ici toute la nuit.
— Toute la nuit ?
— Jusqu’à sept heures demain.
— Eh bien bon courage. Je viens vous rejoindre bientôt.

Cinquante mètres plus loin, Vic se trouve un petit troquet et s’y assied, discrètement, dans un coin. Un premier type à moitié saoul se bouge du comptoir pour la baratiner. Le patron du lieu intervient. Cinq minutes plus tard, c’est un second mec qui s’assied à sa table. Celui-là, elle laisse faire, très intimidé, il lui semble net. Victoire apprend qu’il est artiste peintre, venu tout droit de sa province pour présenter ses œuvres à Dechavanne. Depuis son débarquement ce matin, il a déjà appelé trois fois le studio, on lui a passé Valérie, puis Sophie, puis Fabrice et il s’est finalement retrouvé comme un benêt, à côté d’elle, refoulé au parking.
Ensemble, ils tuent le temps. L’homme lui fait un brin de cour, il est marié et père près de Clermont-Ferrand, vaguement connu dans son village, il est venu tenter sa chance à Paris.
— Ce qui me rassure, ajoute-t-il, c’est que malgré votre «physique», vous n’ayez pas eu plus de chance que moi.

Victoire n’avait pas dit son dernier mot. A une heure, à peine arrivaient-ils au lieu sacré, le second malabar gabarit inférieur l’attrape par le bras et lui chuchote à elle :
— Ecoutez, je n’ai pas le droit en principe, mais plutôt que de vous faire attendre dehors, je vais vous montrer où vous pouvez le trouver… Il l’entraîne fermement et, déjà loin, Vic lance un dernier regard à son compagnon de galère, qui, le pauvre, n’a plus qu’à se trouver une chambre d’hôtel… La vie est bien injuste.

Le blond gémeau ascendant scorpion qui a beaucoup souffert dans sa jeunesse sans que ça se voit à première vue la guide dans un dédale de couloirs et la dépose devant la porte du plateau. Une floppée de jeunes en sort. Look étudiant bon chic bon genre pour la plupart ; quelques minettes, mais très jeunes.
Elle aperçoit Patrice Carmouze, hésite, puis se lance, histoire de prendre la température de l’atmosphère :
— Excusez-moi, l’aborde-t-elle avec son sourire qui tue, ce n’est pas vous que je suis venue voir, mais j’en profite quand même pour vous serrer la main et vous dire que j’aime bien ce que vous faites…
— Hmm, hmm, répond-il gêné.
Plus tard, c’est Renaud Rahard qu’elle entrevoit. Même scénario :
— Excusez-moi Renaud, ce n’est pas vous que je suis venue voir, mais j’en profite quand même pour vous serrer la main et vous dire que j’aime bien ce que vous faites.
— Hmm, hmm, répond-il gêné.

Vic pense : «ca va pas être de la tarte». Et Dechavanne n’apparaît point.… Et le plateau est maintenant vide : «Zut, zut, il a filé en douce», elle court vers la sortie et se reposte à la vigie.
— Alors ? La questionne le blond sur la brèche.
— Raté.
— Mais vous avez vu l’équipe ?
— Oui, les autres y étaient, mais l’équipe je m’en fiche, c’est Dechavanne que je veux ! Tant pis, je vais l’attendre ici. De quelle couleur est sa voiture ?
— Noire.
— Et il a un chauffeur ?
— Non, c’est lui qui conduit.
— Bon, je vais le guetter.

Cinq minutes passent tandis qu’ils conversent. Il s’appelle Harold et écrit lui aussi, il ne vit que pour ça.
— Pourquoi ne demandez-vous pas un coup de main à Dechavanne ?
— Parce que je ne suis pas prêt… Je sais ma prose trop hermétique, il faut la «purifier»… Mais j’y travaille, j’y travaille…
Et de nouveau, il la prend par la main :
— Venez, on va essayer autre chose.

Incroyable : il la pose carrément devant la loge du Maître !
Elle voit un fauteuil de metteur en scène, avec Lui assis dessus, et, autour, une bande de professionnels, relativement silencieuse.
— Allez, lui glisse Harold, foncez !

Vic inspire un grand coup :
— Bonsoir Christophe, bonsoir messieurs… (l’assemblée est quasi exclusivement masculine). Je suis venue vous voir, d’abord parce que j’aime ce que vous faites… et là, Il la regarde, avec des yeux très bleus, très clairs, Il lui accorde l’intégralité de son attention et la tombe sur le champ.
— Oui, je disais donc, si mon mari n’aime pas, moi, je ne rate pas une de vos émissions…
Le bruit de fond derrière dit : «Ah oui, ça oui, ça, les maris, ils n’aiment pas…»
Le Roi tourne la tête en direction de la rumeur, abonde et revient à Vic :
— Je suis médecin, j’aurai fini mes études en avril prochain, et ils veulent tous me mettre derrière un microscope, sous une petite blouse blanche de parfait biologiste, et moi je ne veux pas.
— C’est pourtant normal, répond Christophe.
— «Mal» répète la rumeur en écho.
— Alors, je vous ai apporté mon livre. Ce n’est jamais que le premier, mais il est très beau, et malgré tout, je ne trouve pas d’éditeur.

Christophe, qui lui a pris le bébé des mains, s’adresse à un mec assis derrière :
— Dis-donc Jacquot, c’est ton domaine ça, toi, non ? Tu vas le montrer à ton éditeur…
Vic esquisse un geste las, genre je m’en fous de Jacquot et continue :
— Je suis sûre que vous l'aimerez… Je suis un peu loufoque, un peu provoc, comme vous. Les éditeurs le refusent parce qu’il y a la drogue et le sexe dans les milieux hospitaliers. Ca les dérange, et mon style aussi les dérange…
Il l’écoute avec intérêt, l’encourage à poursuivre :
— C’est un beau livre, mais il faut le lire. Si vous prenez une ou deux pages au hasard, c’est nul… Mais l’ensemble a de la valeur.
— Rassurez-vous, le mien, c’est pareil, et elle se réjouit qu’il la soutienne.
— Quel est son titre ? lui demande-t-il
— Son titre est nul, je préfère ne pas vous le dire, mais je n’en ai pas trouvé d’autre.
— Ah, mais c’est pas terrible, ça ! Vous arrivez avec un livre, et le style est nul, le titre est nul… C’est pas comme ça qu’on présente un livre !
— Je sais, je sais, répond-elle calmement, comme s’il l’écoutait trop bien pour qu’elle se défende davantage, comme s’il était intéressé, de toutes façons et quoiqu’elle dise.
— Bon, on va faire ce que l’on pourra, on va le lire et on va changer de titre, ça vous va ?
— Bien sûr que ça me va ! Et elle ajoute :
— Même sans le livre, je serais contente, vous ne vous rendez pas compte ! Bien sûr, vous, vous devez avoir l’habitude des groupies, vous n’êtes plus impressionné lorsqu’elles se mettent à genoux.
— Jusque dans ma loge, si ! J’avoue, c’est pas tous les jours…
«Non, non», dit la rumeur.

Et Victoire croit soudain comprendre ce qui l’épate ainsi. Ce n’est pas la médecine, son premier roman, ses deux enfants de pères différents (sur le coup, elle a menti, mais c’était pour caser les enfants en ajoutant un point commun), son sourire ou sa minijupe noire, non, ce qui a l’air de lui en imposer, c’est qu’elle soit arrivée jusqu’ici, dans sa loge.
— En tous les cas, merci… Je suis très impressionnée… C’est bon !... Dix fois meilleur que la visite du grand patron…
— Merci, répond-il flatté.
— Et en plus, vous êtes beau.
Il baisse les yeux, modeste, puis les relève et regarde tellement droit dans les siens que Vic est gênée pour les autres : «OK. Le message est passé.»
— Eh bien, je n’ai plus qu’à vous saluer et à vous remercier encore.
— Non, non, c’est toujours agréable de rendre service à une jolie femme…

A cet instant, la rumeur qu’elle n’entendait plus s’éveille : «Oui, oui, jolie femme… femme, jolie…»
Le manuscrit vole au-dessus de sa tête jusqu’à la main tendue derrière. Christophe se lève à demi. Elle s’étonne de sa petite taille (mais déjà ses mains l’avaient surprise : belles mais minuscules, et la beauté de ses traits aussi, beaucoup plus doux qu’à la télé.)

Victoire s’éclipse, non sans avoir salué la foule qui lui répond, gentille.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Ven 21 Sep - 12:11

Madame,

Nous vous remercions de nous avoir permis de prendre connaissance de votre manuscrit.
Malheureusement, malgré l’intérêt qu’il présente, votre ouvrage n’entre pas dans le cadre de nos publications actuelles.
Nous le regrettons vivement et vous prions de croire à nos très sincères sentiments.

Le service littéraire



Chère mademoiselle,

Nous vous remercions de nous avoir fait parvenir votre manuscrit LE SOLEIL ROSE dont nous avons pris connaissance avec le plus vif intérêt.
Nous regrettons cependant de ne pouvoir assurer la publication de votre livre, qui ne correspond pas à l’état actuel de nos préoccupations éditoriales.
Nous serons toutefois attentifs à toute autre proposition que vous voudrez bien nous faire.
Votre manuscrit est à votre disposition dans nos bureaux. Nous ne pourrons le conserver plus d’un mois. Sans nouvelles de votre part dans ce délai, nous considèrerons que vous nous autorisez à nous en défaire.
Nous vous prions de croire, Chère Mademoiselle, à l’assurance de nos sentiments les meilleurs.

Sophie Duvent
Conseiller littéraire



Madame,

Nous vous remercions de la confiance que vous nous avez témoignée en nous faisant parvenir votre manuscrit intitulé Le Soleil Rose.
C’est avec la plus grande attention que nous l’avons lu. La maîtrise de la composition narrative permet à ce roman au ton léger de traiter sans doute des graves problèmes de dépendance.
Nous ne pouvons malheureusement retenir cet ouvrage pour publication.
Nous n’éditons actuellement que peu de romans, nous orientant davantage vers la recherche théorique et les essais.
Avec nos regrets, veuillez agréer, Madame, l’expression de notre considération distinguée.

Pour Dessonges



Madame,

J’ai lu avec attention le manuscrit que vous m’avez fait parvenir. Vous savez que, si notre maison a pour vocation de publier des «coups de cœur», sa modeste production ne lui permet malheureusement pas de les publier tous.
Et votre texte n’a pu être retenu.
Néanmoins, je me tiens à votre disposition pour d’autres lectures, et je vous remercie de nous avoir témoigné votre confiance.

Je vous prie d’agréer, Madame, mes sincères salutations.


Pour le comité de lecture,
Véronique Dormeuil

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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Ven 21 Sep - 12:16




David et Nicolas passent leur week-end chez Rachel pour laisser Vic réviser ses partiels de juin.

Dechavanne tardant à répondre, elle a rédigé une nouvelle qu’elle compte lui donner en main propre et grâce à la complicité d’Harold, le mardi de la dernière émission de la saison.

Samedi soir, Philippe est détendu, et Vic propose de l’accompagner boire un verre. Pierre et Hélène (le galbe d’enfer) sont de la partie et elle regrette bientôt l’initiative.
Sur le trajet aller-retour, les deux époux n’échangent pas un mot. Victoire n’a plus la force de lancer des sujets. Elle est pourtant excessivement bavarde, mais échaudée, elle se fait une raison : un couple de muets n’aurait-il pas le droit de s’aimer ?
Assise avec les autres, elle souffre le martyre. Elle note que Philippe ne porte plus son alliance et même s’il argumente sur son métier actuel (la radiologie vasculaire), Victoire s’interroge.
Elle remarque également ses regards à Hélène. Ses sourires. Depuis trois mois, elle n’a pas vu son homme ainsi sourire. Elle souffre. Philippe écoute les élucubrations d’Hélène avec une indulgence non feinte et rit franchement à chacune de ses pointes d’humour. Lorsque Victoire tente d’émettre un son, Philippe l’ignore ou son sourire se fige en un rictus désagréable. Elle souffre. Même s’ils restent ensemble, leur couple est devenu sinistre. Même s’il ne l’agresse pas, elle sait qu’il se tient sur ses gardes, qu’il évite tout échange, de crainte de déclencher la guerre. Elle s’ennuie. Pense aux yeux bleus de Dechavanne et à la gentillesse de son patron. Elle a hâte de rentrer.

Philippe lui fait l’amour, mais vite et mal, sans l’embrasser ni la caresser, comme s’il cherchait l’ivresse en méprisant le flacon.
Victoire est malheureuse à en mourir. Elle aime encore Philippe.

Victoire regarde son mari debout de dos qui répète aux enfants qu’il est l’heure de dormir. Ce soir, elle n’a plus de peine. Malgré son somptueux repas, il l'a royalement ignorée. A juste articulé trois mots, et sur quel ton !

Phil ne s’est pas présenté à son examen de fin d’année, alors qu’il était rentré à une heure du mat la veille, soi-disant pour le réviser.
Il n’est pas fier, le pauvre, alors c’est elle qui trinque.
Elle se rappelle les sourires de samedi, adressés à Hélène.
Victoire n’est plus inquiète.


Elle s'endort la conscience tranquille (elle n’a pas commis de faute grave).
Très tôt, très vite, elle a sommeil.
Leurs chemins se séparent et Victoire aime dormir.
Ron pich
Presqu'une liberté.

La liberté de pioncer.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Ven 21 Sep - 12:22





A une heure quinze du mat, Harold, fidèle au poste, réintroduit Victoire dans le milieu.
Debout dans sa loge, Dechavanne discute à bâtons rompus avec l’acteur Claude Brasseur, l’invité de ce soir. En jean’ et blouson crade (daim kaki de bonne marque mais avachi), il s’agite survolté. Victoire n’ose interrompre la conversation et attend, sacoche en main, qu’ils daignent lui jeter un regard. Christophe lui lance, à peine l’aperçoit-il :

— Encore vous !!! Mais vous êtes une récidiviste !… Sans la moindre indulgence de ton (et c’est peu dire).
Elle s’excuse du dérangement, tend son papier, timide : «C’est une nouvelle pour vous».
Il s’en empare d’un geste nerveux, la plie en deux (et Zina aurait voulu une couverture, ça fait plus propre…), l’enfourne dans sa mallette :
— Je vais la lire. Pas ce soir, mais je vais la lire…
— Je ne tiens pas à ce qu’elle soit lue ce soir, répond Vic avec morgue, il n’y a pas d’urgence, et sans quitter Brasseur des yeux (coquetterie, coquetterie…), elle ajoute : «j’aimerais seulement, et à tête reposée, que vous y jetiez un œil attentif.»
Et elle s’éclipse. L’idole est déjà reparti en discours, Claude n’a pas relevé et elle a tout simplement l’air de trop.
Elle file à la vigie mais Harold n’y est plus et le tour des évènements ne lui convient guère. Donc, remonte au filet mais cette fois, CD a disparu.

Patrice Carmouze, Michel Field et Claude Brasseur sirotent dans le bar de la SFP. Vic demande une coupe. Très naturelle —elle est au dessus de l’humiliation— tranquille, les bulles dans une main et la fumée dans l’autre, elle se pose là tandis que Claude s’envole, s’oublie, se gargarise…
Carmouze répond à son clin d’œil moqueur et l’encourage lorsqu'elle s'adresse à l'ex-prof :
— Je ne fais que passer, j’ai remis une nouvelle à Christophe…
— J’ai vu…
— Et je compte sur vous, s’il vous plaît, pour qu’il la lise…
— Entendu, entendu, répond Michel, qui tire sur sa pipe et boit les propos de l’acteur. Victoire insiste :
— Il FAUT qu’il la lise, elle est marrante, et en plus, vous êtes dedans…
— Même si ce n'était pas le cas, ajoute-t-il sans la regarder.
— Si, si, vous êtes dedans… Et en plus, il y a des idées pour votre émission…
Et Brasseur continue, comme si Victoire était une crotte de caniche, sur les faiblesses de ce scénario-ci :
— Vous comprenez ? Explique-t-il avec emphase, ils écrivent un roman, disons de trois cent pages, qui peut être lu d’un trait, ou par petits morceaux… Un film, ça n’a rien à voir…
Victoire s’acharne sur Patrice, à grands battements de paupières. Il ne sait plus où se mettre, le pôvre, et elle regrette d’avoir été moqueuse dans la nouvelle.

Elle se retrouve bientôt seule en face de Brasseur. Les autres se sont doucement enfuis, à la recherche de leur Roi.
Claude est intarissable :
— Vous comprenez, s’en prend-il maintenant à Vic, il ne faut pas écrire un scénario en fonction de l’acteur… Il n’y a plus de progression possible… Le scénariste doit savoir créer le contre-emploi…
Elle opine poliment. Aimerait surtout savoir où est passé CD et si elle peut se joindre au groupe (qui prévoyait un after quelque part). Se débarrasse de l’acteur, non sans scrupule (qui est-elle ???) et les retrouve : Renaud, auquel elle sert la main, très froid, Michel et Patrice, dans un réduit attenant à la loge du Maître. Ils sont en train de plier leur costume et elle surprend Carmouze aux petits soins pour son pantalon :
— Verriez-vous un inconvénient à ce que je vous suive où vous allez ?
Victoire n’a rien à perdre, se contre-fiche de ce beau monde puisque seul lui importe Christophe, son compte-rendu l’attend au retour (le troisième livre qu'elle a commencé) et elle pousse, elle pousse le bouchon, doit-elle le répéter, elle est au-dessus de l’humiliation.
— Oui, lui répond simplement Michel, avec le paternalisme type du professeur de philo qui vous rend un zéro : «C’est pas que la copie soit nulle, mais vous comprendrez, Ducreton, vous n’avez pas fait beaucoup d’efforts…» Oui, dit-il donc, c’est une réunion «entre nous»…
Patrice est encore dans son pli. Elle ose (doit-elle le répéter…) :
— Partagez-vous cet avis Patrice ?
— Oui, balbutie-t-il sans lever le nez, mais gêné comme un Ducreton, c’est une réunion «entre nous»…
— Je vous remercie, en tous les cas, je comprends bien… (Tu parles ! Mais doit-elle…) Et franches poignées de main :
— Merci Michel, merci Patrice, et vas-y Mademoiselle l’Inconnue, à bientôt peut-être…
Victoire sert au passage celle de Renaud (glaçon, glaçon, de tous, c’est probablement le pire) et elle s’en va se faire pendre ailleurs, peu fière, mais sans remords : au moins, elle aura tout essayé…

Voilà, sa nouvelle est pliée en deux au fond de la mallette du Dieu Christophe. Victoire l’a trop peu vu pour pester. A peine a-t-il eu le temps de l’engueuler :
— Faut dire bonjour quand on arrive !… Pressé, elle l’a déjà dit, à la limite de l’insolence mais bon, c’est Dechavanne, il vient encore de faire une performance, pour sa dernière, probable qu’il s’est trouvé minable, on peut lui pardonner…
Donc une remontrance limite, à laquelle Vic a répondu du tac au tac :
— C’est la froideur de l’accueil qui me gèle les moyens…
— Dites bonjour, déjà, et vous verrez comme tout ira mieux…
Elle s’est exécutée, a salué, remercié. De quoi ???


Devant son air contrit, les malabars rejoints à la vigie lui conseillent PPDA, bien plus humain, pour sûr !
Et Victoire rigole, tous comptes faits, comme elle l’a annoncé, du reste, à Claude Brasseur, un jour viendra, son heure viendra…
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Sam 22 Sep - 13:38




Zina appelle sa fille surexcitée : elle vient de lire dans Match un article sur l’écrivain Jéromine Pasteur interviewée par le très séduisant PPDA :
— Ma fille, pourquoi ne tenterais-tu pas ta chance de ce côté ? Tu sais que Jéromine est ta cousine.
Vic n’est pas convaincue :
— Cousine éloignée maman.
— Pas du tout, vos deux grands-pères étaient frères. Je suis sûre qu’il y aurait une ouverture, si tu contactais le journaliste…

Pourquoi pas, après tout, Victoire n’est plus à une démarche près, «Bis Repetita» déposé dans quatre maisons, les examens passés (et ratés, à propos, mais à présent Victoire s’en fiche), Philippe en Province pour huit jours, histoire de payer leurs vacances, elle n’a plus d’autre prépondérance que de caser son foutu «Soleil Rose».
Elle commence par se bouger jusqu’à la rue Marbeuf, à l’heure du journal du soir. Cette fois, elle ne rencontre pas d’Harold pour l’introduire et se fait poliment jeter. Le lendemain, elle compose le numéro fourni par la télé. Echec, la secrétaire est ferme, cousine ou pas cousine, le grand PPDA n’a pas de temps à perdre. Donc Victoire se résoud à envoyer le manuscrit accompagné d’une lettre.
Quarante-huit heures plus tard, très étonnée de la promptitude, elle ouvre l’enveloppe à l’en-tête tricolore de TF1 :

Madame,

J’ai bien reçu votre courrier et vous en remercie. En me choisissant comme lecteur de votre manuscrit, vous m’honorez beaucoup. Mais je me suis fait une règle de ne jamais porter de jugement sur l’un deux. Il est si difficile d’être juge et parti…
Je vous souhaite bonne chance pour l’avenir (et pour le Soleil Rose, ajouté à la main d’une encre prune) et merci pour votre fidélité…

Chaleureusement (ajouté à la main d’une encre du même prune)

Patrick Poivre d’Arvor


Encore un plan bidon, conclut Victoire avec philosophie.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Sam 22 Sep - 13:42

Philippe remplace donc à Orléans, lorsqu’un appel tardif tire Vic de sa torpeur télévisuelle :

— Allo ? Bonsoir. C’est Samy, puis-je parler à Philippe Lévy ?
Une voix étrangère, quasi identique à celle de l’homosexuel Israélien qui est passé à l’hôpital ce matin, a raconté la guerre tout en sympathisant avec Victoire.
— Philippe est absent ce soir… Mais c’est David ?… C’est une blague ?
— Non, non, Samy… J’ai rencontré Philippe en Israël.
— En Israël ? Mais il n’y a jamais mis les pieds !…
— Si, si, il y a cinq ou six mois… Insiste l’autre. C’est bien ici, Philippe Lévy, 48 avenue des rentiers ?
— Oui, il habite ici, mais quand dites-vous pour Israël ?
— En janvier exactement, deux ou trois jours avant le début de la guerre.
— Impossible ! s'exclame Vic avec conviction. Elle fait machine arrière : 12, 13 janvier, son mari skiait aux Deux Alpes, il ne pouvait pas être en Israël… C’est forcément une blague. Elle va raccrocher lorsque Samy ajoute :
— Et vous connaissez Pierre Cohen ?
— Oui, oui, bien sûr… répond-elle interloquée
— Parce qu’ils étaient ensemble quand je les ai rencontrés, mais c’est Philippe Lévy que je cherche à joindre.
— Je suis sa femme, je vous assure qu’il n’est pas là. Rappelez plus tard, Samy.

Et elle raccroche, sonnée. Telle l’automate, elle appelle Pierre. Sa mère lui dit qu’il est sorti.
— Je suis l'épouse de Philippe Lévy. Pourriez-vous avoir la bonté de me renseigner : Pierre était-il en Israël quelques jours avant la fin de l’ultimatum ?
— Oui, oui, invité au mariage de son cousin… D’ailleurs, il est resté bloqué à cause des évènements…

La pauvre femme ne comprend rien mais pour Victoire, le jour se lève : Adieu peau de phoque, grandes randonnées à ski, adieu refuges, adieu raclettes !… Son mari a joué les héros en Israël huit jours avant la guerre… Son mari a menti avant, pendant, et les quelques six mois qui ont suivi son retour !

Bravo ! Chapeau ! Joli coup !
Y-a-t’il quoique ce soit de vrai dans ce qu’il lui raconte ???




Pour se consoler, Victoire s’offre le bracelet en or de ses rêves.
A crédit sur un an.

Elle n’aura pas le temps de payer toutes les traites.

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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Sam 22 Sep - 13:48

Ce 14 juillet 1991, Simon baptise son Raphaël de fils chez la vieille à Passy.

Vic n’est pas sûre d’être conviée : depuis quelques semaines, elle sèche les corvées familiales et ne sait si Philippe l’excuse et comment le supportent les beaux-parents. Mal, à en croire le grognement de Rachel dès qu’elle ouvre la porte :
— Jour…
— C’est vous qui avez la machine ? aboie la tante, les crocs au vent… Il FAUT me la rendre, j’en ai besoin.
Vic se tâte l’espace d’une seconde : rentrer et les planter ici ? Subir ?
Elle opte pour la seconde solution, Nico est déjà dans la cuisine, biscuit kacher en main et David juché sur les genoux d'Isabelle.

Elle n’a pas le courage d’encore défrayer les chroniques, attend qu’une âme compatissante la tire de là, lui serve une coupe par exemple. La vieille se dévoue et Vic lui en est reconnaissante. La vieille propose gentiment le fauteuil vacant et pose quelques questions sur le bouquin… Victoire, touchée, raconte le nouveau, tandis que Phil au loin ne la connaît plus.
Puis le salon se peuple, elle serre les mains du noyau dur, celles des mariages et des circoncisions, rencontre la nouvelle génération qui peu à peu s’étoffe, les ramifications de l’arbre de vie, et elle constate que la sève se mélange, les unions mixtes fleurissent et Victoire s’en réjouit.

Soudain, l’oncle Dédé qui a toujours été très affable avec elle, s’adresse à la jeune femme avec un air mystérieux :
— Savez vous que je sais tout ?
Vic écarquille les yeux.
— Oui !… Votre livre !… Alors comme ça on écrit ?… Et on a du talent ?… Et on le cache à l’oncle Dédé ?
— Oh ! comprend Vic, c’est vrai… Mais vous savez, je n’ai pas encore fait grand chose !…
— Tout de même : un premier roman, «Le Soleil Rose» n’est-ce pas ?... Puis le recueil de nouvelles…
— Comment êtes-vous au courant des nouvelles ? Je n’en ai pas parlé.
— Ah, Ah, répond-il avec un clin d’œil… J’ai mes sources, j’ai mes sources…

Victoire dissimule mal son émotion. Elle n’a pas encore avoué «Bis Repetita» et n’a même pas envie de le faire, du reste, puisqu’elle n’intéresse pas grand monde, chez les Lévy. Comment Dédé s’est-il donc informé ? Il tourne en riant autour d’elle. Attend les questions qu’elle brûle de poser et s’amuse à la faire tourner :
— J’ai mes sources, j’ai mes sources, répète-t-il jovial. Et elles ne viennent pas de la famille…
Samuel s’approche alors des deux larrons qui pouffent. Pas pour la joie, mais à cause du buffet. Son frère l’apostrophe : «Alors Samuel ? On a une belle-fille écrivain et on ne s’en vante pas ?»
Samuel, son canapé en main, ne relève pas, comme frappé d’une brutale surdité. Les deux larrons se regardent et vic hausse les épaules, laisse tomber Dédé, laisse tomber. Puis le jeu recommence :
— Alors, dites-moi : qui vous a parlé de moi ?
— Si je vous avouais, ma chère Victoire, que c’est l’un de mes clients…
— …
— Un client que j’ai soigné la semaine dernière, pour une carie, et qui travaille chez Tallendier… Bravo Victoire, Bravo ! Il m’a dit que vous aviez du talent, et je suis sûr que ça va marcher…

Victoire est un peu ivre maintenant et le compliment s’exaspère, sonne et résonne tel l’angelus du clocher de Province, sonne et résonne tel l’écho des montagnes, Victoire a dû rêver… Non, elle ne rêve pas, Dédé la félicite bel et bien… Et cette sympathie la rassure. Elle a peut-être quelques alliés, tout de même… Et si Sophie, Simon l’ignorent copieusement, si le mari virevolte sans la regarder, si les beaup’ l’interrompent lorsqu’elle tente une phrase : «Très bon, ce petit… D’où viennent les… Oui, Salima est très douce avec les…» si elle commence des phrases qu’elle n’a pas le temps de finir, car ils ont d’autres invités à servir, d’autres conversations en plan, d’autres jeunes mariés à embrasser… Vic sait qu’ils ne sont pas tous pourris. Et c’est tout ce qu’elle a besoin de savoir.


Au retour et pour ne pas changer, Philippe reste muet.
Lorsque Vic ose un commentaire, il marmonne de justesse un son type paléolithique.
Le lendemain, peut-être même la semaine suivante, elle obtiendra l’explication de son souverain mépris : il paraît que Sophie a failli perdre son bébé et que Vic aurait pu l’appeler, pour la réconforter, tandis qu’il trimait en Province pour la bonne cause (trimait, trimait, prouve-le !)
Mais comment Vic aurait-elle pu deviner l’hospitalisation de sa belle-sœur ? Et l’éclampsie, et l’accouchement d’urgence, puisqu’il ne lui dit jamais rien ???

Excuse, prétexte, quoiqu’elle fasse, Victoire aura toujours tout faux. Faux de venir, faux de s’abstenir… Son couple est une histoire de fous.


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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Jeu 27 Sep - 18:58




Depuis que sa femme est partie une semaine chez son oncle pour y recharger sa batterie au soleil, Philippe n’a plus que le mot DIVORCE en bouche.

Soit il se vautre, des heures durant, dans son fauteuil, et lui envoie le message par l’intermédiaire d’œillades noires, soit il discute, des heures durant, pour la convaincre.

Car Victoire refuse le divorce. Elle n’a pas d’arguments valables, si ce n’est qu’elle juge les enfants trop petits, mais elle est persuadée d’avoir raison. Il faut laisser le temps au temps, leur couple traverse la crise des sept ans, il faut savoir la surmonter. Ils arrivent tous deux à la fin de leurs études, Vic sait depuis qu’elle le connaît Philippe ultra-sensible aux soucis financiers, elle sent le poids de son inquiétude, il n’a pas encore trouvé de poste malgré les remplacements et l’aboutissement de la thèse, il s’angoisse et s’angoisse.

Victoire, telle l’autruche, préfère s’imaginer qu’il l’aime encore mais qu’il se noie dans son verre de champagne.

Une nuit, au cours de l’une de ces séances de persuasion, Philippe la claque, si fort qu’elle ne réfléchit plus et boucle sa valise.
A genoux, le pauvre bougre implore mais Vic exaspérée s’enfuit dans la nature. Elle atterrit dans un bar des Champs Elysées, se saoule et pleure sur sa triste condition.

D’épouse que l’on refuse au point de la frapper, d’épouse qui continuerait bien si on lui rappelait le code. Mais elle a oublié le code et les clefs sont perdues.
A son retour, à deux heures du matin, Philippe l’accueille tendrement au creux du lit et lui fait l’amour comme avant. Du temps où il l’aimait. Elle en chiale de bonheur, d’orgasme et d’abus de cocktail.
Pourtant, dès le réveil, il relance son couplet.

Victoire décide de le laisser partir à l’Ile de Ré, avec les enfants mais sans elle.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Jeu 27 Sep - 19:03

Trois jours avant le départ de Phil et des enfants, Maxime invite sa sœur au restaurant. Il passe prendre Victoire à la fin de son travail, visite les locaux de l'avenue Victoria, s’extasie sur la vue du cinquième étage (Dis donc ! Tu as la même que Chirac !), le fax (je pourrais t’envoyer des messages…) et le bureau du boss, sobre, confortable (ce doit être un mec bien.)

Toute à l’euphorie des retrouvailles (le Valpolicella aidant), Vic se livre à la confidence. Elle avoue la décrépitude de son couple et l’intérêt naissant qu’elle croit ressentir pour son patron.
Maxime la vilipende :
— Décidément !… Tu ne changeras jamais !… Maintenant que t’as des gosses, faut assurer ma vieille !…
Tandis qu’ils échangent les points de vue, un faux Italien vrai serveur tourne autour de leur table. Maxime lui a très vite proposé de trinquer avec eux et il emplit régulièrement son verre, que l’autre descend à petites gorgées entre deux va-et-vients. Au début, la présence de cet homme importune Vic, elle souhaite l’intimité. Lorsque Maxime claironne que la «jolie demoiselle» en face n’est jamais que sa sœur, elle le pincerait volontiers. A peine assise, elle a traduit les doux regards de l’Italien et à mesure que le temps passe, le beau brun se gène de moins en moins. A mesure que le temps passe, Victoire se gène de moins en moins de cette familiarité.
Il va jusqu’à leur proposer un petit tour en boîte que Maxime, fatigué, décline. Déçu, le brun insiste, puis glisse son numéro à Vic tandis que Max est aux toilettes.
— Bien branché le mec !… Fait remarquer la sœur au frère lorsqu’ils montent en voiture.
— Ouais, répond le frangin, de toutes façons, dans l’état où il était, toi ou une autre…
Il dénigre et ça n’étonne pas Vic. Philippe l’a habituée à de telles réactions.
— C’est parce qu’il est Italien… Les Italiens sont très dragueurs, continue-t-elle rêveuse.
— Italien de mes fesses, oui ! Tu parles qu’il est Italien ! Et puis qu’est-ce que vous faisiez quand je suis revenu des chiottes ?
Elle se creuse : en quoi cela le regarde-t-il ?
— Ouais, insiste Maxime… Faut tout le temps que tu dragues… C’est pas possible !!!
— Non mais dis-donc, s’énerve Vic, on n’est pas mariés que je sache ! Et tu l’as bien cherché bonhomme ! T’avais besoin de dire que j’étais ta sœurette ?… T’avais besoin de remplir son verre ?… Tu provoques les situations et après tu t’étonnes ?
Elle parle de plus en plus vite, de plus en plus fort. Elle se souvient de ses critiques sur le Soleil Rose, de ses reproches pendant le repas et elle le trouve coincé, étriqué, pudibond et jaloux. Victoire crie à présent :
— Et pis d’abord, qu’est-ce-que ça peut bien te foutre !… Quand bien même j’aurais envie de me le faire, ce type, qu’est-ce-que t’en as à foutre ???
Une seconde, un éclair, est-ce le vin et elle en oublie, ou l’hystérie collective, mais son frangin lui tape dessus. De grandes claques sur les bras et le dos qu’il excuse en disant : «Calme-toi, calme-toi !…»
Son seul réflexe : sortir de cette guimbarde. Au feu rouge, elle tente d’ouvrir sa portière, lui la retient par son bras gauche qu’il tord et lui refiche une claque.
— Dis-le que tu me prends pour une pute ! Vas-y, t’en crèves d’envie !… Sale petit con !… Tu frappes en plus ?… Sale petit mec reac et coincé !…
Elle parvient à s’extraire, s’enfuit, remonte la rue des Ecoles ivre de rage et de Valpollicella, peste en courant : «Sale petit con, sale petit con !!!» Elle pleure, cherche un taxi de ses yeux mouillés, elle répète ces trois mots mais ne se soulage pas, ne se débarrasse pas de la honte que Max lui a balancé dessus.
Elle ne pense même pas au serveur, elle a oublié le serveur. Non, c’est au patron qu’elle pense et elle regrette déjà, sans avoir commencé.
Retomber dans le marasme de la succession des bonshommes ? Merci ! Revivre leurs dragues ridicules, écouter leurs doux yeux mentir, subir l’impertinence de leur désir sexuel et savoir qu’au fond ils s’en fichent, merci !
Trop tranquille, d’être mariée !
Et si elle passe la moitié de la nuit à hurler d’angoisse dans la salle de bain, si elle pleure tout son saoul pour vaincre la douleur qui lui plie le ventre, c’est autant en souvenir des coups que son frère a osé porter sur elle, qu’en souvenir des années de galère… Une fois de plus, c’était une pute. Insulte subie de 7 à 24 ans et qu’elle n’entendait plus depuis Philippe. Sombre délit que d’attirer les hommes. Péché mortel. Peine capitale.

Et Vic comprend la mort sans cesse provoquée de 7 à 24 ans. Et elle comprend qu’il est HORS DE QUESTION de lâcher Philippe, de se retrouver seule, «en proie à l’aventure».
Philippe la protège. Des autres hommes et de leurs simagrées, de la pudibonderie assassine de ses proches, de ses «sales» penchants pour le sexe opposé, et de la culpabilité.
Victoire soigne le mâle par le mâle et peu à peu guérit.


Philippe prie sa femme d’aller hurler ailleurs, parce que depuis deux heures, les sanglots longs l’empêchent de dormir.



Il y a des gens qui cherchent les coups, et ne les prennent jamais.
D’autres qui les reçoivent sans les avoir cherchés.
A moins que ce ne soit plus compliqué que ça.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Ven 28 Sep - 23:04





C’est la nuit de la Saint-Silvestre et Victoire a dix ans.


Rituellement, les parents, puisque c’est leur tour, ont invité famille etc…
Henri, le frère de Charles, est venu accompagné de sa femme Huguette. Il y a Simone et Bernard, amis d’enfance de Charles, et d’autres plus âgés qui n’étaient pas conviés la fois dernière et que Vic ne reverra plus. Victoire fait le clown, encouragée par les sourires flatteurs et les bravos de son public.

Zina couche bientôt les enfants, Maxime en bas et sa sœur au deuxième étage du lit gigogne. Les enfants ont collé leur chewing-gum sur l’échelle de fer et pouffent, à présent qu’ils sont seuls, et se moquent des vieux.
La lumière du couloir s’allume, le silence surgit dans la chambre au papier nounours. Plus un mot : maman risquerait de gronder…
Mais ce n’est pas maman qui pénètre dans la pièce, mais Henri.
Henri qui vérifie le sommeil du petit et s’adresse à la grande, doucement :
— Tu ne dors pas encore bébé ?… Victoire ne répond pas.
— Tu sais qu’il est l’heure de dormir… Je te fais un câlin si tu veux.
Et il pose ses lèvres sur celle de la gamine, qui, docile, ne crie pas, n’appelle pas, se laisse embrasser, caresser, par le frère de son père, de trente ans son aîné.


Bonne année ! bonne santé ! Charles et Zina emplissent les coupes.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Sam 29 Sep - 1:20

Il n'y a pas de redemption.

La Honte ne suffit pas.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Sam 29 Sep - 1:28




Ile de Ré

Si ce sont les enfants que Vic est venue rejoindre, c’est le mari qu’elle a retrouvé.
Dès la gare de la Rochelle, où elle attend Philippe, elle est fraîchement accueillie :
— Et la lettre des impôts ?… Tu y as pensé à cette lettre ?
— Je l’ai perdue
— C’est malin ! Et qui va payer le dépassement ?… T’es vraiment bonne à rien, ma pauv’fille !

Vic n’entend pas, elle n'a pas vu ses fils depuis huit jours et les regarde s’éclater au soleil, au comble du bonheur.
La maison louée par le mari est confortable, neuve, saine et proprette. Victoire savoure le calme du jardinet, décide de profiter du beau temps sans tarder.
A peine la voit-il en string que Phil, plein à ras bord et tel le fauve, se jette sur sa femme qui, telle la levrette, se laisse manger.
Deux heures plus tard, il remet ça. Puis remet ça deux heures plus tard.
Victoire s’en félicite : elle sait qu’avec Philippe, la baise précède toujours la réconciliation. Elle est en rut aussi.

Elle ne s’est pas trompée : au fil des heures, au fil du temps, Philippe s’amadoue. La nuit, il la serre de nouveau contre lui, le jour, sans exagération, il est gentil. En tous cas pas méchant. Il est trop fier pour extérioriser mais Victoire connaît assez ses yeux pour déchiffrer leurs messages : soulagés qu’elle soit venue l’aider nourrir les enfants, les baigner et les promener ; brillants de gourmandise lorsqu’elle découpe la sole meunière ou décortique le homard ; allumés lorsqu’elle se déshabille.
Surtout, elle n’a pas emporté de stylo. La disponibilité de Philippe l’encourage, elle ne ressent pas même le besoin d’écrire.
Surtout, il la pelote à la moindre occasion, signe que la guerre est finie.

Deux nuages, cependant, assombrissent le ciel de l’espoir :
D’abord, s’il mitraille ses enfants, Philippe ne photographie pas sa femme. Pas un cliché d’elle n’a été prévu sur l’album des vacances d'été 1991.
Ensuite, lorsque Rachel téléphone, un soir, Phil ne dit pas que Victoire l’a rejoint. Répond à sa mère sur le ton du mari contrit, qui se nourrit, mais oui ne t’inquiète pas maman, qui surveille ses enfants, mais oui, ils vont très bien maman.
Victoire se moque de la photo, mais réagit vivement lorsque Philippe raccroche. Lui ne s’explique pas. N’explique pas pourquoi il a eu la même attitude la veille, avec son ami Pierre. Victoire profite de l’incident pour laver son linge sale : c’est à cause des amis, et surtout des parents, que leur couple s’effondre. Elle aimerait que Philippe la délaisse moins le soir, la dédaigne moins le dimanche. Les parents se permettent l’irrespect car leur fils ne les décourage pas, et Victoire ne supporte plus.
Philippe promet de faire quelques efforts. En échange, elle travaillera moins. Au pire, elle n’ira plus à Montmorency que lors des grandes occasions.



Madame,

Merci de votre fidélité. C’est avec beaucoup de plaisir que nous avons reçu un second manuscrit de vous qui, nous voulons le croire, vient ainsi témoigner de la confiance que vous nous faites.
Vous savez quelles sont actuellement nos orientations éditoriales. Vers la recherche théorique et les essais. Nous ne sommes pas en mesure de publier de la fiction, quand bien même prend-elle la forme, plus politique, d’un témoignage.
Avec nos regrets, croyez, Madame, en l’assurance de notre sympathie.

Pour Dessonges



Madame,

Nous vous remercions d’avoir songé à nous soumettre votre manuscrit intitulé Bis repetita. Il ne nous est malheureusement pas possible de le publier. En effet, nous n’éditons pratiquement plus de recueils de textes séparés (nouvelles, contes, poèmes…) exception faite pour les auteurs déjà inscrits à notre catalogue.
Nous vous le faisons par conséquent retourner et nous vous prions de croire, Madame, à nos regrêts ainsi qu’à l’assurance de nos sentiments les meilleurs.

Christophe Manufacture pour Lavil


Madame,

Notre comité de lecture a pris connaissance du manuscrit que vous avez bien voulu nous envoyer : Bis repetita.
Il ne nous sera malheureusement pas possible de le retenir pour nos prochaines publications. Les qualités littéraires de votre ouvrage ne correspondent en effet pas à nos critères de sélection.
C’est avec regret que nous tenons votre manuscrit à votre disposition.
Nous vous prions de croire, Madame, à l’assurance de nos sentiments les meilleurs.


Pour le comité de lecture
Sophie Silva
Tallendier



Madame,

Nous avons bien reçu votre manuscrit et vous remercions d’avoir songé à notre maison.
Nous l’avons lu avec intérêt, malheureusement, après avis du comité de lecture, il ne correspond pas à ce que nous souhaitons éditer. Nous ne pouvons donc vous en proposer la publication.
Avec nos regrets et en vous remerciant de la confiance que vous avez bien voulu nous témoigner, veuillez croire, madame, à l’expression de nos meilleurs sentiments.

Le service littéraire
Julius Delta







La paix ne dure que dix jours.

Pourtant, depuis leur retour de l'Ile-de-Ré, Vic n’écrit plus, ne s’éternise pas au bureau, concocte derrière ses fourneaux des plats raffinés et originaux et se prête volontiers aux jeux sexuels de son mari.
Elle n’a rien à se reprocher, en somme.

Le dixième soir, elle rentre angoissée et désespérée : le poste qu'elle briguait pour son prochain stage intéresse une autre interne, qui est peut-être mieux placée sur la liste des choix et qui l’a appelée ce matin. Victoire panique. Elle ne veut plus mettre un pied au laboratoire, ne veut plus toucher un plasma, ni flairer un pipi, ni revêtir de blouse. Elle s’épanche dans la cuisine et attend de Philippe qu’il la rassure, ou la console.
A sa seconde phrase, il branche l’aspirateur et noie dans le brouhaha de l’engin la fin de ses propos. Elle s’interrompt, déçue :
— Tu te fiches de mes soucis ?
— Mais non, mais la miette là, par terre, elle me gênait.
— Si ! insiste-t-elle, tu te fous de mes soucis… Tu ne m’écoutes même pas.
Phil se défend :
— Victoire, commence-t-il posément, je suis un gentil garçon, je suis un gentil mari, depuis le retour de vacances, je ne t’ai pas agressée, et c’est toi l’emmerdeuse… Tu ouvres la bouche et tu voudrais que la vie s’arrête !
— Non, le bruit de l’aspirateur seulement.
— Je rentre, continue-t-il en montant le son d’un cran, je suis de bonne humeur, et y faut qu’tu m'énerves !… C’est pas vrai cette nana !... Toujours à chercher la bagarre !… C’est pas vrai !… Je ne vois vraiment pas ce que je fiche avec une gonzesse pareille !!! Et le divorce de revenir sur le tapis.
Victoire s’emporte aussi :
— Eh bien vas-y, chez l’avocat, vas-y !… De toutes façons, tu peux toujours attendre pour le divorce… Tant que je n’aurai pas de quoi élever mes fils dans le confort, tu peux toujours courir pour que j’accepte !… La chambre de bonne, j’ai passé l’âge !…
— Elle m’énerve, elle m’énerve, Dieu que cette fille m’énerve… se défoule inlassablement Phil.
Victoire, ce soir-là, sort.


Le week-end suivant, Philippe qui boude toujours s’échappe chez sa mère en emmenant les enfants.

Lorsqu’il réapparaît, c’est pour déposer les enfants, car il s’échappe de nouveau, pour boire un verre dehors. Avec Christine. Et il ne rentre pas.
Christine est l’ex-fiancée de Pierre. Lorsqu’ils étaient ensemble, Vic la voyait souvent puisque Pierre l’invitait à ses dîners. Mais depuis leur rupture, Christine fréquente surtout Philippe. Plusieurs dimanche, ils sont allés au square ensemble et cet été, lorsque Victoire a proposé de passer le rejoindre quelques jours au soleil, Philippe s’est exclamé : «Alors plutôt en semaine, car Chris (il l’appelle Chris) risque de venir le week-end.»
«Chris» est une gentille fille, «elle», qui a bon caractère, «elle», et elle est très douce avec les enfants…
A présent, Phil et Christine se voient la nuit. Victoire le sait, lorsqu’elle a décroché à 22 heures, elle est tombée sur «Chris», qui lui a demandé Phil, puis elle a entendu «Bon, rendez-vous chez toi alors ?»

Le surlendemain, Victoire risque au réveil :
— A quelle heure rentres-tu ce soir ?
— Je sors, je ne rentre pas.
— Bon, il faudra le dire à Salima.
— Quoi ?
— Que je ne rentrerai, moi, qu’à 19 heures 30.
— Et pourquoi tu lui dirais pas ?
— Parce qu’elle commence à râler maintenant.
— Mais qu’est-ce-que tu m’emmerdes, comme ça, de bon matin ?
— Je t’emmerde pas ! Je veux que ce soit toi qui la préviennes, c’est tout.
— Mais qu’est-ce-que ça peut me foutre ?… Qu’est-ce-que tu m’prends la tête, comme ça, dès le réveil ???
Et le ton monte :
— Parce que rien que l’idée de ses yeux effarés, ce soir, à mon retour, ça m’énerve au réveil.
— Mais qu’est-ce-que c’est que cette CONNE qui m’emmerde au réveil !!!
— Evidemment, toi, t’es pas là, toi tu t’en fous…


Et bong ! Il lui envoie l’oreiller dans la figure :
— Arrête de m’emmerder, POUFFIASSE !!!!
Il part presqu’aussi sec et la laisse désemparée.

Elle téléphone à «Chris», très calmement :
— Philippe passe son temps à me faire des reproches. En revanche, il semble avoir beaucoup d’estime pour toi. Il parle beaucoup de toi, tu as un grand appartement, je ne vois pas d’inconvénient à ce que tu l’héberges un temps… Je suis une pétasse, une poufiasse, une dingue doublée d’une emmerdeuse, tu es une sainte et mes enfants t’adorent. Pourquoi n’essaies-tu pas mon homme plein temps ?
Christine s’offusque :
«Ce n’est qu’un ami… Il n’y a rien entre nous deux…»
— Ah bon… J’avais cru comprendre le contraire. Excuse-moi du dérangement.
Et Victoire raccroche soulagée.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Sam 29 Sep - 3:11



La tension monte.


Vic a réalisé la veille qu’elle devait se rendre à Montmorency ce week-end. Pas tellement que son beau-frère Julien et sa femme Isabelle soient à Paris, comme le lui a annoncé Phil, mais il a 31 ans aujourd’hui, Nico est né le 29, elle est convaincue que Madame Mère en profitera pour faire coup triple. Elle se doit d’être là, pour son fils et parce qu’«elle» n’est même pas venue à l’anniversaire de son mari.

Elle lance à Phil dans la soirée :
— Je dois aller à Montmorency dimanche.
— Pourquoi tu «dois» ?
Elle explique et voilà que monsieur s’y oppose :
— Non, tu ne viendras pas.
Comment ça : «je ne viendrai pas» ?
— Si tu viens, on va se fiche dessus.
— De toutes façons, quand je viens, on se fiche tout le temps dessus…
— Oui mais on s’est engueulés hier, tu vas me faire la tarza au retour, ça va rien arranger.
— Je DOIS y aller… Ou alors, les enfants n’y vont pas… Non seulement tu y passes quasi tous tes dimanches, avec eux, de 10 heures à 19 heure 30, mais en plus, je n’ai pas le droit de venir ?
— Une autre fois…
— Pas question ! Les anniversaires sont sacrés, si je n’y suis pas demain, je ne pourrai plus y aller du tout.

Philippe lui soutient que les anniversaires ne sont pas prévus, que seule importe la présence de Julien et d’Isabelle. Vic ne veut rien entendre : elle DOIT y aller. Phil répète non.
— Bon, bon, OK, vas-y avec les gosses, mais ils n’iront plus qu’un dimanche sur deux dorénavant. Si je ne peux plus venir, eux n’iront pas davantage, un point c’est tout !

Le soir-même, il sort et dort dans le salon. Victoire cauchemarde :
Philippe, un briquet à la main, essaie de la brûler. Il lui brandit sa flemme sous le nez et curieusement, le feu ne prend pas, ni à ses vêtements, ni à ses cheveux, comme s’ils étaient ignifugés.

Le lendemain matin, dimanche donc, Phil ne la regarde pas. Victoire le provoque dans la cuisine :
— En tous cas, préviens bien ta mère : si elle s’imagine qu’elle reverra Nico la semaine prochaine pour son anniversaire, c’est tintin !
Alors monsieur change d’avis :
— D’accord, tu peux venir ! lui crie-t-il entre deux injures… Alors ?… Tu viens ou tu viens pas ?… Si tu viens pas, tu n’es qu’un trou du cul merdeux !!! Exprès, de toutes façons, que t’as proposé de venir le lendemain d’une scène, exprès pour me faire chier !!!
— Pas du tout, se défend Vic, c’est parce que j’ai réalisé la date…

Elle est sur le palier, cheveux gras, teint blafard, tandis qu’ils sont tous les trois prêts de pied en cape, il ne lui tente plus de se joindre au groupe :
— Maintenant, c’est trop tard !… J’ai plus envie de venir… Et puis TOUT est trop tard !… OK pour le divorce, OK…
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Sam 29 Sep - 21:34

Le divorce est d’abord un mot, qu’on prononce par défi, une première fois.

Puis ce mot devient un chantage.

Puis ce mot répété devient une évidence, et un fait qu’il est urgent d’accomplir.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Sam 29 Sep - 21:48



— Rochmann-Davy bonjour
— Allo ? Bonjour madame. Je suis Victoire Lévy, j’ai appelé en début de semaine. Pourrais-je parler à monsieur Deligny ?
— Je vous le passe tout de suite, veuillez ne pas quitter.
Victoire tombe aussitôt sur une voix mâle, distinguée, d’une cinquantaine d’année :
— Oui, bonjour mademoiselle… «Le soleil Rose» dites-vous ?… Non, ça ne me rappelle rien… (ils l’ont perdu).
— Un roman ? insiste-t-il, gros ?
— 286 pages.
— Victoire Lévy dites-vous ?… Décidément, je ne vois pas…
— Pourtant j’ai appelé en octobre et rappelé lundi dernier : votre secrétaire est formelle : après avis du comité de lecture, le manuscrit est maintenant dans votre bureau.
— C’est curieux…

Elle raccroche, déconfite. L’espoir était trop beau, demesuré… Les Editions Rochmann-Davy ?… Ils l’ont perdu, à tous les coups… Ou bien son «Soleil Rose» n’a pas laissé de souvenir transcendantal à ce cher monsieur Deligny.


— Allo maman ?… Tu te rends compte ?… Monsieur Deligny des Editions Rochmann-Davy m’a proposé un rendez-vous !!!
Victoire explose de joie : la semaine suivante, elle a appelé comme convenu la Grande Maison. Son Soleil Rose s’empoussiérait sur l’une des étagères du bureau du lecteur et monsieur Deligny, confus, s’est empressé de le lire :
— Je l’ai lu, c’est vrai : il y a un certain entrain, d’un bout à l’autre du roman… Mais une fois la dernière page tournée, on est un peu déçu… Vos personnages restent superficiels, ils ne sont définis que grâce à leurs «coucheries»…
— C’était le but recherché, s’explique Victoire. Mon sujet est le sexe et mes personnages baisent.
— En tous cas, dans cet état, je ne prends pas. Il faudrait travailler… Si vous voulez, je peux vous recevoir jeudi, pas celui-là mais l’autre.
— Jeudi en quinze !!! Tu réalises maman ???
Zina sape l’enthousiasme :
— Tu veux que je te donnes mon avis ?… Puisque tu m’as toujours demandé d’être sincère… Eh bien, d’après moi, il a envie de te sauter.
— De me sauter ?
— Oui : ton livre l’a excité et il a envie de te rencontrer. Mais tu vas perdre ton temps, ce type-là ne t’apportera rien…
— Il est quand même premier lecteur !… Et Chez Rochmann-Davy, tu réalises !!!

Non, non, Zina n’en démord pas. Elle ne «sent» pas ce rendez-vous, comme elle ne sentait pas «Bellefontaine», ni Kundera, d’ailleurs.
Elle ne convainc pas Vic. Vic qui se pince : un monsieur lecteur numéro un des Editions Rochmann-Davy, chez lequel a atterri son livre par la poste, la reçoit dans quinze jours ???
Et si c’était sa VRAIE chance ???



La semaine suivante et comme prévu, elle rappelle la Maison pour confirmer. Monsieur Deligny est en comité. La secrétaire propose à Victoire de laisser son numéro, il la joindra dès qu’il pourra.
Et à 19 heure 13, dring ! Le téléphone sonne et Vic exulte :
— C’est pour moi, c’est Rochmann-Davy ! crie-t-elle à Phil avec une incrédule satisfaction. Et elle décroche, haletante :
— Oui, madame Lévy ? Je suis monsieur Deligny.
Son cœur bat à tout rompre, il confirme, et elle le laisse parler, sonnée. Rendez-vous est donc pris pour jeudi 12 décembre, 16 heures !

Elle rêve, ne sait où aboutira cette rencontre, mais elle remercie le lecteur, tout bas, pour cet espoir nouveau, pour ce feu qu’il ravive, pour cette chance qu’il lui offre.
Elle en profite, profite, pour se remettre à travailler. Elle a commencé un troisième bouquin avant l’Ile-de-Ré, alors elle tape, écrit, corrige, elle y croit de nouveau, il ne faut pas abandonner.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Sam 29 Sep - 21:54

Que devient Philippe dans l’histoire ?
Il dort de l’autre côté du mur.
A propos d’une boîte de sel que personne n’a voulu descendre acheter, monsieur s’est engueulé avec madame et depuis monsieur dort dans le canapé.
Victoire en a hurlé de rage au huitième jour. Seule dans sa chambre, Philippe dehors et les garçons couchés, elle s’est pliée en deux de douleur.

Ils n’y arriveront jamais !

Pourtant, l’avenir s’annonce prospère, Rochmann-Davy lui tend la main et Vic va peut-être enfin publier.
Mais qui dit publier, dit travailler.
Elle hurle du choix imposé, encore et toujours. Ce ne sont plus ses parents, à présent, qui lui coupent les bras, mais le mari, qui préfèrerait l’envoyer au labo, et qu’elle ramène du vrai argent, clinquant, plutôt que des espérances.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Dim 30 Sep - 15:32



C’est le Réveillon et Victoire a sept ans.
Rituellement, les parents puisque c’est leur tour, ont invité famille etc…

Pour calmer les gamins (Vic a trois frères), Zina a invité aussi quelques enfants. Certains resteront la nuit pour dormir, d’autres repartiront dans leur foyer.
Comme par hasard, et parce que Vic n’a pas de sœur, l’entourage est essentiellement masculin. A vrai dire, il n’y a pas d’autre fillette qu’elle, cette nuit de la Saint-Sylvestre, dans l’espace réservé aux enfants.
Zina présente les petits fours, Charles emplit les coupes de champagne, tandis que les enfants s’amusent, de l’autre côté de la cloison.
Les enfants s’amusent et rigolent.
Victoire n’a pas encore saisi la différence des sexes. Elle se sent garçon parmi les garçons, elle fait le clown, et danse et rit avec les autres.
Bientôt, deux clans s’organisent pourtant : Vic d’un côté et les garçons de l’autre. Ils sont environ sept à menacer. Ils n’ont bientôt plus qu’une seule envie : lui baisser sa culotte.

Pourquoi ? Victoire ne comprend pas. Juste sait-elle qu’elle ne souhaite pas se déshabiller. Le cercle s’arrondit, six à sept petits mâles veulent voir. Voir quoi ?… Six à sept petits mâles s’emparent de la gamine, la giflent parce qu’elle résiste, baissent son pyjama, la traînent dans le couloir, tirent ses cheveux pour qu’elle lâche sa culotte, l’un d’eux lui crache dessus, a moitié nue et sous les quolibets.

Bonne année, bonne année… Charles et Zina emplissent les coupes.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Dim 30 Sep - 15:38




Trêve de Noël !

Pour cette nuit magique, Vic s’est permis le luxe. A revêtu l’une de ses plus belles robes, s’est longuement maquillée. Surexcités, David et Nicolas ont aidé à la confection du sapin et ont tendu les boules qu’elle a accroché sur les murs.
Zina n’a pas convié sa fille à la dinde traditionnelle. Elle se souvient de Noël dernier et ne veut plus du gentil couple (il faut toujours retenir ton mari par la manche) mais Vic, chez elle, s’est permis le luxe puisque Charles régale.
Au menu : jambon-chips pour les enfants, sole au champagne pour les parents, arrosée de champagne évidemment.

Victoire fête Noël quoiqu’il arrive — c’est son côté bourgeois. Et si Philippe à J22 persiste à dormir dans le salon, s’il n’a pas encore retrouvé sa langue, Victoire n’y voit pas d’excuses suffisantes pour frustrer ses bambins. Le père Noël passera, comme tous les ans, par le balcon, puisqu’ils n’ont pas de cheminée, Victoire le sait puisqu’elle est le père Noël.
Philippe est mal à l’aise. Vautré sur son fauteuil, il assiste muet à l’exubérant bonheur de ses gosses, il se gratte le menton et se demande peut-être à quoi il sert. Vic a crié «Trêve de Noël» en remplissant les coupes, pourtant, lorsqu’après les cadeaux il se jette sur elle, elle le repousse :
— Eh !… Et les enfants !… Parvient-elle à placer entre deux baisers saliveux.
— On se fiche des enfants !… Allez, viens dans la chambre cinq minutes…
Il l’a saisie au vol, coincée contre le fauteuil et à présent il viole sa bouche et de ses doigts fébriles, s’attaque à sa culotte. L’espace d’une seconde, Victoire hésite.
— Allez ! Insiste Phil, les mains pleines de sa chair, t’en crèves d’envie !…

Non, elle n’en crève pas d’envie. En tous cas pas comme ça.
— Non !… Je ne veux pas !… Tu déchires ma robe !… Elle le bouscule et se dégage :
— Non mon vieux, trop facile, trop facile…
Phil abandonne. Allume la télé et se vautre, muet, dans son fauteuil.


Trois jours plus tard, il récidive.
Sous le prétexte de sa thèse, qu’il a enfin finie, et qu’il balance à Vic tandis qu’elle travaille sur le lit :
— Ca t’intéresse de la lire ? lui aboie-t-il.
— Bien sûr, répond-elle courtoise.
— Et puis au moins, tu seras informée pour mardi.
— Mardi ?… Mardi ?… Tu la soutiens mardi ?
— Mais non banane ! Pour le nouvel an à Montmorency… Enfin, si tu veux venir.

Il sort. Vic s’envoie les 96 pages. Pourtant, dès la première, elle ressent un pinçon :
A mes frères
A mes parents
A ma famille et amis, a-t-il dédicacé…
Lorsqu’il revient, il s’allonge sur le lit :
— Alors ?
— C’est bien (elle est sincère : court, mais bien).
Le compliment l’émeut, probablement, puisqu’il tente encore, de ses mains maladroites, il retrousse la jupe jusqu’au slip.
— Arrête ! L’arrête Vic.
— Mais tu en as envie !… Je suis sûr que tu en as envie !…
— Non, répond Victoire sans mentir.
— Tu n’as plus de désir pour moi ?
— Tu boudes depuis 25 jours, que veux-tu que je te dise ?… Une femme n’a pas envie sans sollicitations…
— Mais je te sollicite, je te sollicite… Et Philippe s’emballe de nouveau, et lui pétrit les cuisses, et lui broie les genoux.
— Non, j’ai pas envie comme ça.
— Mais j’en ai marre, moi, de dormir dans le salon !
— Alors reviens. Reviens dans le lit si tu veux…
— Mais si je reviens, si je dors à côté de toi, je vais avoir envie de baiser moi !!!! Allez Bouboule… Supplie-t-il. Pour l’hygiène !…
— Non, je suis désolée… Pas envie.
— Bon, c’est le divorce que tu veux ? Et il se redresse avec fierté.
— Tout de suite les grands mots ! Soupire Vic.
— Dis-le, tu veux le divorce ?
— Non, j’ai besoin de faire le point.
— Oui, c’est ça, tu veux divorcer. Et il part en claquant la porte. Puis sort.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Dim 30 Sep - 16:09



Le 31 décembre midi, Victoire appelle Rachel pour prévenir qu’elle ne viendra pas ce soir. Ni elle, ni les enfants.

La pauvre mère balbutie :
— Mais, mais… Et Phil ?…
— Philippe m’a dit hier qu’il resterait avec nous.
— Ecoutez, ce n’est pas le moment…

Victoire regarde ses bras couverts de bleus. Lorsqu’elle s’est révoltée, la veille, parce qu’elle n’avait pas vu Philippe depuis 48 heures, qu’il était parti à Montmorency décorer le sapin, et avec les enfants, il l’a ruée de coups.
— Je sais, avec vous, ce n’est jamais le moment. Mais figurez-vous que j’en ai marre !… Marre parce qu’il dort sur le canapé depuis trois semaines, vous le savez, qu’il dort sur le canapé depuis trois semaines ?… Marre de mes dimanche seule à la maison… Vous trouvez ça normal qu’il me prenne mes enfants tous les dimanche ?... Ca ne vous choque pas ?… Donc, je répète, nous ne venons pas ce soir, et de surcroît, j’accepte la séparation.

Samuel prend le combiné et tonitrue :
— Ecoutez : que vous ne veniez pas ce soir, nous, on s’en fiche… Mais les enfants viendront !!! Vous n’avez pas le droit de les priver de la fête !…
— Et vous, vous avez le droit de les priver de leur mère la nuit du Nouvel An ?… Vous avez le droit de me les voler chaque dimanche ?...
— C’est à Philippe qu’il faut vous adresser, nous, on n’a rien à voir là-dedans…
— Mais votre pauvre fils, on ne peut plus lui dire un mot… Elle regarde ses bras. Et vous êtes responsables : vous l’avez complètement castré, il n’a plus de couilles votre pauvre fils !!!
— Oh ! s’offusque Samuel !… Qu’est-ce-que c’est que cette vulgarité ?... Je n’ai jamais été grossier, moi, que je sache…
— Si ! Le jour de la Sainte Victoire, vous m’avez traitée de «mère dénaturée» et devant Nicolas !
— Mère dénaturée ?… Mère dénaturée ?… Mais je n’ai jamais dit ça !
— Alors je n’ai jamais dit couilles.
Samuel raccroche au nez de Victoire.


Par mesure de sécurité, elle dépose les enfants chez Zina.
Lorsqu’elle passe les reprendre, à 18 heures, Zina l’invite, pour changer d’année avec Charles.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Dim 30 Sep - 16:21




Ce soir de réveillon 1991, Victoire tremble de peur dans l’ascenseur. Peu habitué à veiller si tard, Nico est fatigué. Il envoie un violent coup de pied à son petit frère David :
— Non, c’est moi pour monter !
David Hurle et Victoire en oublie un instant l’essentiel :
— Calmez-vous les enfants, on arrive.
Elle est trop lasse pour expliquer à ses deux rejetons, une fois de plus, que le petit appuie sur le bouton zéro lorsqu’ils descendent et que le grand se charge du deux pour monter. Elle a hâte de rentrer, d’enlever sa tenue de fête, d’enfiler leurs pyjamas aux enfants. Elle a hâte de s’enfermer dans sa chambre. En ce jour de décembre, le dernier de l’an 1991, elle a commis «La Faute». On ne défie pas la Mafia…

A 23 heures, les enfants sont au lit. Victoire respire un peu. Elle a décidé, pour une fois, de les garder contre elle toute la nuit. Le père lui interdit d’ordinaire cette marque d’affection qu’il juge incestueuse mais Victoire n’est plus à ce détail près, elle a besoin de leur force pour assumer le lendemain, elle a besoin de leur odeur pour fêter, à sa façon, cette année qui commence, loin des flonflons et du champagne, juste eux contre elle, juste l’amour de ses deux fils, juste le réconfort de leur existence…

Panique : à 23 heures 03, la clef tourne dans la serrure de la porte d’entrée. Les enfants bondissent hors du lit, sensé matrimonial il y a trois semaines encore, les enfants, insouciants, accueillent leur père avec des cris de sioux. Philippe franchit le seuil les bras lourds de paquets.
Victoire sait qu’il n’y a rien pour elle. Elle suit son mari des yeux, elle le regarde se décharger devant le magnifique sapin qu’elle a décoré pour Noël. Sous les banderoles et d’un geste nerveux, Philippe, sans même lui avoir dit bonsoir, s’attaque au bolduc qui entoure les paquets. Les enfants hurlent de joie :
— Chic ! Un déguisement de cow-boy ! Super ! Une voiture téléguidée !…
Vic assiste, impuissante, au délirant bonheur de ses gosses. Le Père Noël est passé chez mamy, le Père Noël passera chez maman… Victoire le sait, rigole, prend des photos. Elle a saisi au vol le regard lourd de son époux. Elle va payer, Victoire le sait.


Philippe a recouché ses deux fils dans leurs lits et fermé la porte de leur chambre. Victoire revient de chez ses parents où elle a grignoté sans boire. S’est avalé un Lexomil entre deux petits fours puis a demandé à son père de la reconduire sans attendre le douzième coup de minuit. Elle voulait rentrer avant Phil mais puisqu’il était là :

— Philippe, il faudrait que nous parlions, calmement… Préfères-tu attendre demain ou discutons-nous maintenant ?
Très posément, Philippe répond :
— Je suis à ta disposition, «mon amour».
Vic s’installe donc dans le fauteuil tandis que lui s’assied en face, sur le canapé.
— Bon, commence-t-elle avec courage : tu n’es pas sans savoir que j’accepte la séparation, et que j’en ai parlé avec ta mère au téléphone ce midi.
— Oui, se contente de répondre Philippe.
— Bon (et chaque nouvelle phrase est un effort). Tu sais peut-être aussi que j’ai proposé deux solutions : tu te trouves un appartement et me laisses celui-ci pour les enfants, ou je pars, moi, dans quelque chose de plus petit, avec les enfants…
— Oui.
— J’aimerais connaître ton choix et ce qu’en dit ta mère.
— Mon choix est clair : je cherche l’appartement depuis un mois, je ne l’ai pas encore trouvé, et j’ai pris contact avec un avocat. L’idéal serait un divorce à l’amiable.
— Qu’entends-tu par là ?
— Nous nous mettons d’accord sur tout, nous n’avons plus qu’à signer, pour 6000 francs, le divorce est réglé en trois semaines.
— D’accord sur tout ?… Alors, commençons par les enfants.
— On se les partage.
— C’est-à-dire ?
— La garde conjointe, moitié chez toi, moitié chez moi.
— Donc nous ne pouvons pas divorcer à l’amiable.
— Pourquoi ?
— Parce que moi, je veux la garde de mes enfants. Ils seront domiciliés chez moi, je te les laisserai un week-end sur deux et tous les mercredi, plus la moitié des vacances.
— Donc tu comptes m’empêcher de revoir mes enfants ? (le ton devient grinçant).
— Je n’ai pas dit ça. Je veux le système classique : l’autorité parentale conjointe et la garde à la mère. Ils ont deux et quatre ans, à cet âge-là, ils ont plus besoin de leur mère que de leur père. Et ils sont trop petits pour naviguer d’une maison à l’autre. Lorsqu’ils atteindront dix, douze ans, on pourra changer de méthode…
— Donc, je répète, tu veux m’empêcher de voir mes enfants ? (le ton monte dangereusement).

Vic joue les fatalistes, son mari commence à l’effrayer mais elle ne doit pas le lui laisser percevoir, elle ne doit pas surenchérir :
— Si tu veux comprendre les choses comme ça, comprends-les comme ça…
— OK, OK. Mais je te préviens (il menace des yeux) : chaque week-end que je les aurai, chaque vacances que je les aurai, tous les jours, je leur répèterai : «Si vous ne voyez pas plus souvent papa, c’est à cause de maman». Et tu verras comme ils seront tordus au bout du compte…
— Effectivement, si tu dis ça…
— C’est donc ce que tu souhaites : que tes enfants soient tordus… Tu te fiches complètement de leur équilibre.
— Je suis loin de m’en fiche, mais l’idée du bourrage de crâne n’est pas de moi… Si tu le prends comme ça, que veux-tu que j’y fasse ?
— Accepte la garde conjointe.
— Il n’en est pas question dans l’immédiat.
— Bon. (et ses yeux sont des poignards, et ses masséters sont serrés, comme un Berger Allemand prêt à bondir).
La peur s’emballe d’un coup, le feu patiemment attisé prend enfin, Vic maîtrise de justesse ses tremblements tandis que Philippe continue :
— OK, OK… Tu vas faire des enfants dégénérés, je te répète que tous les jours, je leur dirai ces mots…

Elle l’interrompt, se lève du fauteuil :
— Je crois qu’il vaudrait mieux aller se coucher, tu es en train de perdre ton sang-froid et je suis fatiguée…
Surtout, il a ses yeux de fou, comme le jour où il a manqué de la tuer, où il a serré si fort ses doigts autour de son cou qu’elle a senti le sang lui battre aux tempes ; comme le jour où, devant Nico bébé, il s’est emparé d’elle et l’a violemment projetée sur le lit. Elle se dirige vers sa chambre, lentement, et pourtant elle a hâte d’y être pour s’enfermer à clef. Elle entend :
— C’est ça, va te coucher conasse !
Elle ne doit pas répondre à l’insulte, elle ne doit pas relever l’affront, elle s’est faite aux injures, depuis cinq ans qu’elle les subit, depuis cinq ans qu’elle a conçu Nico… Et pourtant elle répond, plutôt que de courir s’enfermer, elle perd trois secondes à répondre au dément, l’orgueil sans doute, l’orgueil qui va la perdre :
— Oh tu sais, articule-t-elle avec lassitude, conasse, poufiasse, flemmasse, trou-du-cul merdeux… j’ai l’habitude…
Son flegme quoique artificiel encourage Philippe à la suivre. Dans le couloir, il continue :
— C’est ça que tu souhaites, avoue-le, c’est tordre tes enfants, n’est-ce-pas ? Tu n’en as rien à foutre, dans le fond… Ce que tu veux, c’est te les approprier, les avoir pour toi toute seule, de toutes façons, c’est pour TOI et uniquement pour TOI que tu les as faits !!!

La voix de Philippe explose à présent. Vic est derrière la porte de sa chambre, au lieu-dit «sécurité» mais lorsqu’elle tente de la fermer, Philippe la bloque avec son pied. La minute est insupportable mais Victoire la supporte :
— Allons nous coucher Philippe, retourne sagement dans ton salon, nous en reparlerons, j’ai sommeil.
Mais lui insiste, le pied coincé :
— Tu n’as pas honte ? Tu veux les garder sans même voir leur intérêt !… C’est bien ce que je disais : tu es une EGOISTE qui a fait des enfants pour elle !!!
Vic s’étonne de son self-contrôle : sois calme ma fille, sois calme, vire-le, il est devenu complètement dingue… Elle croit trouver la solution, elle connaît son esprit de contradiction, si elle lui donne raison, il va abandonner :
— D’accord : tu as raison sur tout, je suis une mère indigne, j’ai fait les enfants pour moi, je me fiche pas mal de les détraquer…

Elle abonde dans son sens pour qu’il la laisse, pour qu’il débloque son pied de la porte et qu’elle puisse la fermer à clef. Elle échoue. Dès cette phrase finie, une seconde, elle voit les yeux de fou exorbités, elle sent deux mains puissantes lui étreindre les épaules, elle ne touche plus terre, vol plané, elle atterrit sur la moquette.
Le blanc.
Un écran blanc occupe l’espace, une douleur aiguë lui transfixe la nuque, elle ne peut plus bouger, elle sent le bois du meuble contre lequel elle a cogné, elle entend, comme dans un rêve de l’au-delà : «Victoire !… Qu’est-ce-qu’il y a ?… Relève-toi ! Parle-moi !…» Elle ne peut pas se relever, elle ne peut pas parler.
Explosée comme un verre jeté par terre de rage…
Le blanc de son cerveau se colorie soudain : une multitude de scènes défile à toute allure, sans queue ni tête, des bribes de vie qui lui semblent vécues, d’autres qui ne lui disent rien, elle gît sur la moquette, anéantie.

Elle se souvient qu’au moment de la mort, la vie défile. Elle pense qu’il lui a rompu le cou et qu’elle est en train de mourir, tout simplement. Mourir un premier de l’an, des mains d’un assassin… Le cinéma des images continue, comme si elle était par instant très consciente, à d’autres victime d’hallucinations. Elle se souvient de son oiseau Coco, au cou cassé d’avoir voulu volé contre la fenêtre, tombé en perpendiculaire et qui n’a plus volé, de ce médecin martyre dont elle a lu l’histoire ce matin au bureau : violée, violentée, puis salement égorgée par un toxicomane en mal de drogue.

Elle voit du sang sur la moquette, elle ne sait d’où il sort.
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