Chez Kti

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 LA NUIT DE LA HONTE

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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Dim 2 Sep - 16:20

Vic a déposé hier chez Tallendier la version numéro deux du «Soleil Rose». Elle est évidemment très fière de son travail. Court moment de panique cependant à l’accueil : les réceptionnistes sont différentes des autres fois, elles n’ont jamais vu la jeune femme, échangent des regards perplexes et Vic se sent martienne sur la lune. Elles font appel à une plus vieille et celle-ci se souvient, plisse les yeux :
— Marie-Christine dites-vous ?… Marie-Christine… Elle se gratte les neurones : Marie-Claude Dauphiné, voulez-vous dire ?…
— C’est ça ! Marie-Claude Dauphiné !

Ouf ! Vic ne sait plus ou se mettre, elles sont trois maintenant à s’agiter autour de son humble personne qui serre contre son cœur le bébé, à présent vêtu de jaune. Une seconde, elle regrette son audace, elle perturbe, elle aurait mieux fait de laisser son exemplaire incognito. Pourtant, dès qu’elle la voit, Marie-Claude lui adresse le plus franc des sourires, sans rouge à lèvres, ce qui la rend plus familière :
— Comme vous avez fait vite ! s’exclame-t-elle éberluée.
— J’ai eu du mal à me résoudre aux coupures de la seconde partie, répond Vic empourprée… Je laisse juge le lecteur.
— Oui, rassure Marie-Claude, vous verrez ça avec lui (comme si elle était déjà dans la place…)
— Je ne vous dérange pas davantage… Sachez seulement que même si votre Maison ne l’édite pas, avec cette fin-là, il a pris cinq kilos et est devenu un très beau livre grâce à vous.

Vic s’enfile un cognac à l’Escurial. Elle réalise difficilement que son testament est dans ce livre. En principe, elle devrait être morte. Elle remercie le ciel, du cadeau que Dieu lui a fait.

Il l’attend, de toutes façons, et ce n’est que partie remise, mais Vic, un peu pompette, ne s’en doute pas.








Ce dimanche 26 novembre, jour de la sainte Victoire, Vic se coltine le traditionnel repas chez les beaux-parents. Elle aurait voulu mieux, en tous cas, elle aurait aimé qu’ils lui souhaitent, tous autant qu’ils étaient, cette fête désuète que Zina et Charles n’oubliaient jamais. Mais elle a dû choisir son camp. Philippe lui impose les dimanches à Montmorency, les enfants courent, comme elle l’avait rêvé, entre les arbres du jardinet propret. Elle en néglige sa famille et ses amis, et néglige tant et tant qu’elle sait qu’un jour, la corde cassera. Mais la corde est solide, s’effiloche à mesure et Victoire s’amuse, de loin, à regarder les fils s’individualiser. La tête dans le sable, les enfants rient, l’objectif est atteint.

Rauque comme à l’ordinaire, son mari s’inquiète des interventions verbales de sa femme. Vic a compris depuis longtemps qu’elle n’avait rien à dire en dehors de «merci, c’est bon, je reprendrai bien du poisson, c’est vous qui avez fabriqué le pain aux graines de sésame ?… Bravo Rachel, il faudra me donner la recette…» Victoire n’échange rien d’autre que des fiches-cuisine, le dimanche à Montmorency.
Bof ! Pourquoi pas !… S’il suffit de ça pour faire semblant. Pour croire que tout est arrangé, le passé oublié, malgré la solitude de ces mois de voleuse, voleuse de la graine du Juif, s’il suffit de ça pour reconstruire un couple sur des ruines… Vic s’en balance. Elle apprécie les frères de Philippe et ses belles-sœurs. Elle les trouve un peu lâches, mais ne l’est-elle pas également, comment être soi-même, le dimanche à Montmorency ?

Elle sait malgré sa bonne figure qu’elle va en prendre pour son grade dès la porte de la R5 claquée. Philippe ne supporte pas ces dimanches familiaux. Il tourne, retourne, dans le pavillon charmant, arbore une mine boudeuse, répond mal à sa mère lorsque la pauvre femme tente une pauvre question. Il est chez lui, dans le décor de son enfance, mais ne supporte pas l’intrusion de ses parents. Il impose sa lignée mais fait payer à Vic, le soir, l’effort qu’il a subi.
Elle s’est habituée. Le dimanche est un jour maudit. Inéluctable et maudit.

Samuel s’est dépassé pour la sainte Victoire. Parce qu’elle n’a pas réalisé, immédiatement, qu’il venait de coucher David, il s’est offert un «mère dénaturée» humoristique et qui n’a révolté personne. Samuel et Philippe ont le même humour, Vic, touchée en plein cœur, n’a pas même répondu. Seule contre quinze !… L’esclandre est inimaginable… Et puis Philippe, au pied du mur, lui aurait reproché sa susceptibilité mal placée. C’est vrai, il ne faut pas accorder d’importance aux mots ; ni aux mots, ni aux sous-entendus : «Victoire ! Votre Nico n’a-t-il pas faim ? Depuis quand n’a-t-il pas mangé ?…» Et Vic, prise en flagrant délit de mauvais traitement, parce qu’ils sont si nombreux et qu’elle délègue le dimanche, qu’elle laisse au père les rôles ingrats, se sent comme une citrouille. Répond poliment : «Je ne sais pas, demandez-donc à Phil…» Mais l’aveu est trop grave : comment peut-elle ne pas savoir ? Pourquoi Phil serait-il coupable alors qu’elle est la mère ?… La mère !… Victoire se marre : le dimanche à Montmorency, elle est la mère pour le mépris, pour tout ce qui cloche : «Nico a mauvaise mine… Mange-t-il correctement ? David est agressif… Est-il élevé correctement ?…» La mère qui bâcle son boulot de mère, et les diplômes ?… Mais ils ne veulent même pas entendre, ces braves gens, que Vic a le même statut que leur fils et qu’elle ramène autant… Elle n’a aucune excuse, cette goy mal élevée qui leur a volé leur petit…

En fait et pour l’avouer, cette belle-fille est la Honte avec le H majuscule. Aussi vient-elle le dimanche sans savoir la contenance à prendre. Aussi accepte-t-elle les remontrances de son mari au retour. Quoiqu’elle fasse, elle aura toujours faux.
Victoire attend lundi, sublime, écrit ses livres. Oublie cette famille qui la déteste et n’hésite pas à le montrer, tâche de sortir Philippe du lot, parce que c’est le père de ses enfants.




Les nouvelles littéraires ne sont pas bonnes : Lavil, que Vic a contacté lundi pour accélérer les choses, a répondu sans diplomatie aucune qu’ils ne savaient pas encore pour son livre mais qu’elle n’avait rien a en espérer puisqu’ils n’en publiaient qu’un sur mille. Piquée au vif, elle a répondu «Ce sera le mien» mais ne veut même plus y croire.
Un sur mille, c’est craint-craint. Et elle a reçu ce matin la réponse de Julius delta :

Paris, le 30 novembre 1990

Madame,
Nous avons examiné votre manuscrit avec attention.
Malheureusement, celui-ci ne correspond pas à ce que nous souhaitons éditer. Nous ne pouvons donc vous en proposer la publication.
Avec nos regrets, nous vous prions de croire, Madame, à l’assurance de nos sentiments les meilleurs.

Le service manuscrit pour Julius Delta.



Le lendemain, Vic se réveille désespérée. Elle en veut à la terre entière, et avant tout à son mari. Il est très affable en ce moment —disons depuis une semaine et avec quelques restrictions quand même : s’il est vrai qu’il vient volontiers la câliner, s’il lui raconte de nouveau les petites anecdotes de ses journées, il ne peut s’empêcher, de loin en loin, quand c’est elle qui se risque à un geste affectueux, de la rabrouer brutalement, du style : «De toutes façons, maintenant, j’ai le cœur tout desséché…», ou alors : «Je travaille comme un fou parce que je n’ai rien d’autre à faire…», «Je suis déçu par le mariage…» Des petites phrases comme ça, pour «rire», mais qui ont immédiatement l’art de refroidir Victoire, et qui, cumulées, finissent par s’incruster dangereusement dans sa cervelle.

Hier soir, Philippe avait une dingue envie de baiser. L’aurait bien sautée sitôt les enfants couchés, n’a cessé de glisser la main entre ses cuisses, frétillant à la vue de la moindre paire de fesses sur l’écran TV. Vic vient d’arrêter de fumer —pour satisfaire son mari— et elle n’a pas envie de faire l’amour. Et plus Philippe insiste, plus elle sent l’irrésistible désir du mâle se rabattre tout entier sur sa petite personne —normal, puisqu’elle est sa femelle— et plus elle est coincée.
Elle préfèrerait bouquiner le prix Fémina qu’elle s’est offert et qui, depuis qu’elle l’a ouvert, lui plaît. Bon, elle s’exécute. Rejoint le mari devant l’écran et fait sa petite gentille, pour finir, comme elle l’avait prévu, la bouche pleine de son sexe. Pour qu’il lui foute la paix avec sa libido.
Libido qui hier soir n’était pas venue d’elle, mais plutôt de la minette qui avait dragué Phil toute la journée, exploit dont il s’était allègrement vanté. Bref, devoir conjugal et Vic aurait tant préféré oublier ses soucis, et son manque de désir, et son manque tout court avec Pierrette Fleutiaux.

Au lit, elle refuse que Philippe la prenne. Cette pipe, loin de l’exciter, l’avait enfoncée davantage. Elle avait senti la crampe de ses maxillaires, elle avait trouvé ça long et n’avait pas apprécié cette main sur son crâne, brutale, pour l’astreindre à le finir et à l’avaler. Un ordre : «Surtout ne t’arrête pas, je veux jouir dans ta bouche…»
Avait-elle l’habitude de s’arrêter ?

Cadeau et pourtant ce matin, Phil est à peine aimable :
— Puisque tu vas à la cuisine, tu peux faire chauffer l’eau du café ?
— Non.
C’est pour «rire» et Vic ne trouve pas ça drôle.
Elle ne supporte plus son «humour», sa libido de jeune homme qui tirerait dans tout ce qui bouge, ses bouderies interminables… Elle ne supporte plus la bonne non plus, elle s’interroge.

Elle arrive à la conclusion qu’il est plus sain de fumer et se précipite au tabac racheter des cigarettes.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Dim 2 Sep - 16:50

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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Dim 2 Sep - 17:41

C'est pas dans le livre, je veux m'exprimer aujourd'hui hors du livre.

Cette famille juive m'a massacrée, sans aucun scrupule.

Mon père est venu le premier à la maternité après l'accouchement de mon premier fils. Il était encore jeune et beau, y'a 20 ans de ça.

Il a pleuré car il n'aime pas les Juifs, pour des raisons professionnelles. On l'a spolié.

C'est lui qui a tout payé, mes trois accouchements dans des cliniques chicos. TOUT PAYé !

A 37 OOO fcs, le dernier accouchement, ma fille.

Le grand-père Guigui m'a fourgué trois billets de cinq cent francs pour la circoncision de Mat. Comme ça, il m'avait jamais vue... Je venais d'accoucher et j'étais HS.


Je me fous de la religion, j'aime pas les cathos qui gonflent avec l'ostie et la confession.

TOUT CA M'EMMERDE.

J'aime pas non plus les faux semblants. Mes beaux parents et la juiverie qui ont ruiné mon couple mixte.

Je n'aime que mon père et mes enfants, point barre.

Faut pas me mentir, faut pas me faire croire, je me fiche complètement des belles paroles.
Et du fric aussi.


Y'avait que mon père de valable dans ce lot de pourris.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Dim 2 Sep - 17:44

Ils ont osé poussé leur fils à me massacrer la tronche un soir de nouvel an.

Ils m'ont bloquée pour des années.

Saleté de gens !!!

Leur fils m'aimait.

Saleté de pourriture de gens.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Dim 2 Sep - 17:53

Colette, Victor

Sachez today que j'ai la haine contre vous.

Vous êtes des monstres et vous ne m'avez pas eue, la goy.

La goy qui pue est bien vivante.

Tout est écrit.

Signé Kti.

Pour la postérité.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Lun 3 Sep - 19:16

Fin de la parenthèse, suite du roman :




Ce matin, Vic a présenté au service le dossier d’un malade.

Elle ne s’est pas mal débrouillée et c’est normal puisqu’elle avait passé son week-end à le préparer. Elle renoue donc avec son métier alimentaire, histoire d’anesthésier son impatience.
Pourtant, ici encore, alors que l’on ne lui demande rien, elle ne peut s’empêcher d’accuser : la Grosse Machine qu’est l’Assistance Publique, le manque de confiance entre confrères : pourquoi ont-ils contrôlé le 8 novembre, dans un autre hôpital, la cryoglobuline qu’elle avait typé le 31 octobre ? Pourquoi les examens complémentaires pléthoriques de monsieur X ont-ils été refaits dans l’intégralité alors que son médecin traitant, bien avant la Grosse Machine et avec l’aide d’un biologiste privé compétant, avait mis le doigt sur le diagnostic ?
Temps perdu et monsieur X, après deux mois d’hospitalisation, a fini par nécroser ses orteils. Argent jeté par les fenêtres et le déficit de la sécurité sociale n’est pas prêt de se combler… La lecture de ce dossier l’avait révoltée. Elle s’est pourtant contrainte à ne pas extérioriser, juste a-t-elle laissé passer une petite question, à la fin de son exposé : «Si on avait écouté le biologiste de Rambouillet, monsieur X aurait-il sauvé ses orteils ?»

La réponse de l’assistante Marie-Prune Derlich fuse :
— C’est normal ! Lorsqu’on décide d’une hospitalisation, il faut recommencer le bilan… Vous rendez-vous compte ? Une vascularite ainsi flambante !
— Normal, non, intervient la patronne madame Dieuleveut, mais habituel…
Nuance et pourtant sa voix aussi remet Vic à sa place. Elle regrette d’avoir soulevé le problème. Après tout, elle arrive au bout du calvaire et elle crache dans la soupe, maintenant que son transat au soleil se précise ? Vic repense à son livre, à ce besoin qu’elle a de ruer dans les brancards, à ce besoin de prendre sa revanche, absolument, alors qu’il lui serait si simple de maintenant cueillir le fruit de ses efforts… Et si le Conseil de l’Ordre décidait de lui mettre les batons dans les roues ? Si près du but, s’il refusait de la nommer docteur ? C’est vrai, elle accuse les psys dans le «Soleil Rose», mais ce n’est pas tant à cause des études et du corps médical. Si elle a choisi les psychiatres, ce n’est pas un hasard.

Vic se souvient trop bien de ce retour chez elle, lorsque se retrouvant avec la foi et la conscience que son heure n’avait pas sonné, elle a maudit cette race de docteurs. Pas parce qu’ils étaient docteurs, non. Parce qu’ils l’avaient blessée, au plus profond d’elle.
Ce désir de revanche date du 6 novembre 1984. Trois heures durant, ils avaient jugé nécessaire, eux, les sains d’esprit, de l’immobiliser, écartelée dur son lit de réa, sous prétexte qu’elle gesticulait trop et qu’à cause de son insuffisance rénale, elle ne devait pas débrancher sa perfusion. Il est vrai qu’elle était confuse —qui ne l’aurait pas été au sortir d’un coma stade III de 72 heures— qu’elle avait arraché sa sonde urinaire tant elle ne supportait plus d’avoir le cul à l’air, qu’elle avait traité la grosse et brutale infirmière de teutonne et de mal baisée… Etaient-ce des raisons suffisantes pour se jeter à six sur elle, la ruer de coups jusqu’à l’immobilisation totale et serrer si fort les liens de ses poignets et chevilles qu’elle en saignait ? Elle avait mis dix jours à cicatriser leurs plaies. Quatre bandeaux de cuir qui lui mangeaient la chair, tandis que soudée au matelas, les jambes ouvertes, Vic tâchait de comprendre où était son erreur. Elle s’était simplement ratée. Elle avait essayé de mourir mais elle avait échoué.

Le matin même, elle avait obtenu un slip en mailles, jetable, comme il en existe dans les maternités. Il était très ajouré mais c’était mieux que rien. Confuse mais pas inconsciente, elle n’oublierait jamais l’humiliation de cette nuit-là : leurs douze bras énergiques, la teutonne et ses gros seins vautrés sur elle, le regard de celui-ci, un peu en retrait, un peu gêné, et celui de cet autre, brillant. Et ses cris qu’ils étouffaient en bâillonnant sa bouche… La relève, trois heures plus tard et parce qu’elle supplie, libère ses mains et ses pieds bleus. De quoi aurait-elle pu se plaindre : ils avaient sauvé ses reins… Et ils la croyaient folle, les psys leur avaient dit. Ces psys qui passaient à tour de rôle prendre la température de son cerveau. Sûrs de leur intégrité psychique, sûrs de leur bon droit, ils avaient décrété qu’il fallait l’interner à Sainte-Anne, qu’il fallait l’empêcher de nuire. Condamnée à leurs yeux puisque majeure, elle n’était plus sous le contrôle de ses parents et folle, elle n’avait plus droit à la parole.
Pas de décharge à signer. Dans cette réa, ils attendaient un lit à Sainte-Anne pour définitivement fermer sa gueule… Pas de décharge à signer, sa signature ne valait plus rien.

Vic s’en est sorti d’une drôle de façon. Elle a attendu d’être libérée de sa perf, a demandé des fringues à son frangin et au cinquième jour, a subitement tenté de fuir, à toutes jambes…
Au premier essai, elle s’est retrouvée dans la rue, clopinant (elle avait perdu une chaussure), poursuivie par Maxime qui criait : «Vic, tu aggraves ton cas !!!»
Il parvint à la bloquer en plein carrefour. Roulé-boulé et un peu plus, la voiture qui fonçait écrasait la bête à deux dos. Au second, elle atterrit Dieu sait comment dans le bureau du patron de psychiatrie. Ella a fui dans l’autre sens, cette fois-ci poursuivie par son père et se souvient de ne pas avoir compris, alors, pourquoi il l’empêchait de courir. Elle a de la chance : ce psy-là ne la condamne pas, prend le temps de la rassurer, la prie de s’asseoir, de lui raconter, calmement. Alors elle voit qu’il a une jolie plante sur son bureau et dit : «Je ne veux pas retourner chez les fous, ce système est inefficace, la preuve… Et mes plantes vont mourir si je ne les arrose pas… Je veux rentrer à la maison, je vous le jure : je n’essaierai plus de me tuer, je sais que maintenant, j’ai envie de vivre…»
Vic est sincère, ce nouvel échec lui a servi de leçon. Elle s’acharnait à le répéter aux autres, les petits redresseurs de torts, mais ils ne voulaient pas l’entendre… Pourtant lui l’écoute et la croit. Si vite qu’elle a soudain peur de la ruse.
— Il n’est malheureusement pas en mon pouvoir, maintenant, de vous sortir de ce guêpier. Ils ont trouvé une place à Perray-Vaucluse, acceptez-la, ne vous révoltez pas… Vous verrez, là-bas, ils sont beaucoup plus tranquilles qu’à Sainte-Anne. Vous pourrez en sortir plus facilement. C’est votre chance, qu’il n’y ait pas de place disponible dans l’immédiat…
Victoire préfère le croire. De toute façon, a-t-elle le choix ?

L’ambulance la trouve docile au début de l’après-midi. Elle sympathise avec les brancardiers qui lui font même confiance lorsque sur le trajet, elle s’arrête chez Potin s’offrir du shampooing et une savonnette. Enfin ! Ca la réchauffe de ne plus être prise pour une foldingue. D’abord le patron, puis ces deux jeunes garçons qui poussent même la galanterie jusqu’à lui faire un brin de cour. Victoire reprend espoir, parvient à garder son sang-froid lorsque de nouveau, elle atterrit à la table pourrie d’un réfectoire pourri, devant le poisson plein d’arêtes et le Petit Suisse à la confiture, entourée de «débiles mentaux». Les moins graves, ici, sont séparés des pires, enterrés au sous-sol. Cette fois, elle ne croit plus à la purge rédemptrice, cette fois, elle est bien décidée à rentrer chez elle.
Le reste va très vite. L’interne du week-end semble attiré par son histoire. Presque six heures, il restera dans sa chambre à écouter, encore et encore, ce qu’elle a à vomir. Et il la relâchera le dimanche soir, parce que dit-il, avec le médecin officiel, elle n’avait aucune chance : son dossier était accablant.
Lui la laissera sortir avec six Temesta. Repartir avec sa maman et les valises pleines de fringues et de cadeaux qu’elle avait apportées la veille.


Un jour Vic se vengera. Obtiendra l’internat, deviendra médecin et respectable comme eux. Un jour, elle fera mieux : elle signera des autographes dans la rue.






Même si l’envie d’en finir s’en prend aux tripes, qu’on a tout essayé et que rien n’a marché. Même si la mort semble l’ultime solution, il faut réaliser qu’ailleurs, au ciel, les journées seront tristes, mornes, en tous cas dénuées de ce petit piment qui rend la vie si belle.

Ce piment tel l’oignon qui fait pleurer les yeux, ce piment tel l’aneth qui explose les corps, entre deux draps peut-être sales.

Qu’importe l’apparence, le oui-dire, le non-dit, qu’importe le passé.
La femme et l’homme reconstruisent à grands coups de je t’aime, les enfants poussent à coups de théorèmes : tout corps plongé dans un liquide ne se noie pas…
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Mar 4 Sep - 12:02





Le lendemain de Noël 1990, Victoire s’offre un maxi bourdon. Pas celui qui vole en faisant brrr brrr, mais l’autre, le vicelard.


La veille, elle a obtenu de Philippe la traditionnelle virée-magasins, pour son cadeau de Noël, un pull qu’elle tenait à lui faire essayer. Elle était partante pour la chemise assortie mais lui s’y est opposé. Sur le trajet, il a demandé :
— Et toi ? Tu veux quoi pour Noël ?
Vic a caché sa déception, elle pensait qu’un 24 décembre, son mari aurait déjà tout prévu. Elle a fait sa coquette :
— A part un troisième enfant, je n’ai envie de rien (le troisième enfant est le vœu le plus cher de Vic. Elle s’est entichée de cette idée au retour des vacances d’été et tanne en vain Philippe depuis). Il répond olympien :
— Tu peux toujours courir ! Elle répète :
— Je n’ai envie de rien. Et se creuse… «Peut-être de disques ?»
— Bon, je vais t’offrir des disques.
Victoire n’a que deux titres en tête, elle mérite mieux, n’est-ce-pas, pour son sixième Noël ? Elle continue, vaillante :
«… Ou une paire de gants…» (mais Zina s’est déjà proposée à les lui offrir)… «Ou un bijou ?…»
Ils sont précisément devant la vitrine d’un bijoutier :
— On peut peut-être entrer ? se risque-t-elle. Philippe presse le pas.
Elle tente donc de le traîner dans un magasin de chaussures : des escarpins ? Oui, pourquoi pas ? Victoire en a besoin. Phil est déjà deux mètres plus loin…
Tans pis ! D’autant qu’une autre urgence s’impose : il faut trouver un joli bouquet à Zina qui les reçoit ce soir. Phil se propose à le payer, ils regardent, commentent, pour finalement hésiter entre deux confections, l’une à 270 francs et l’autre à 375 qui plaît davantage à Philippe. Il parvient vite à la convaincre et elle s’émeut que son gentil mari ne lésine pas pour sa maman. Il lui demande de l’attendre devant la voiture, il est mal garé, si l’autre veut sortir… Vic s’amuse à penser que l’idée de la voiture est une ruse et qu’il va rappliquer avec un magnifique bouquet pour elle. Non. Il case la décoration dans le coffre et lance :
— Dis donc ! C’est vachement cher, ce truc, tu devineras pas combien ! Victoire joue l’étonnée, peut-être a-t-elle mal lu :
— Non...
— 400 francs !
— Ah oui, effectivement !…

Elle est déçue sur toute la ligne. Il n’a pas lu les étiquettes, il est resté seul dans la boutique mais pas pour une surprise, finalement, il lui jette, une fois dans la voiture :
— Mignonne, la p’tite vendeuse… Tu as vu ce cul ! (Non, elle n’avait vu que son visage, brune aux lèvres charnues… Jolie, c’est vrai, Vic pense qu’elle a ses lunettes et qu’elle aurait peut-être pu se laver les cheveux.) Mais elle ne relève pas, même lorsque Phil lui envoie le clin d’œil :
— Une feuj, à tous les coups, vachement cool en tous cas…

Ils rentrent, libèrent Brigitte, retrouvent les enfants. Vic file bosser dans la chambre nuptiale tandis que Phil se poste devant la télé, les garçons à ses pieds. Puis il tape dans la porte. Elle s’est endormie, dommage, elle serait bien restée au lit, la grippe vient de lui tomber dessus, ses articulations sont rigides comme des plombs, elle souffre du crâne et même son mari remarque «sa petite mine». Tant bien que mal, elle se bouge cependant, sort de sa housse une tenue de gala que Phil n’a jamais vue, confectionne un chignon de ses cheveux en bataille, chausse ses perles et les boucles d’oreilles assorties. Pendant ce temps, Phil habille le

s enfants qu’elle entend hurler de la salle de bain. Stoïque, il se débrouillera seul et ne jettera pas même un regard à sa robe (déplacé, tout ce tralala, alors qu’il y a plus important à prévoir, d’ailleurs, lui n’a pas changé de tee-shirt, il s’est rasé, c’est tout.)

Apéro : RAS, Vic oublie son mari, oublie ses fils, toute à la joie de revoir sa belle-sœur Muriel et ses deux filles, les filles de son frère aîné Jonas. Repas : RAS, Vic sait que les enfants se sont gavés de petits fours salés, elle a juste viré les cacahuètes et ils n’ont plus faim. David est à présent sur ses genoux, Phil à côté avec Nicolas sur les siens. Il refuse qu’elle allume une cigarette, parce que les enfants sont trop près. Il n’a pas tort mais son air supérieur l’agace. Il ordonne :
— Donne à boire à David !
— Encore ?…
— Ben oui, il a quarante de fièvre !

Elle s’exécute, docile, pique son fard lorsque Philippe rabâche son couplet sur Nicolas qui ne mange rien, et l’avis de la diététicienne etc…
Vic traite la diététicienne de con. Toutes les diététiciennes sont cons. Elle en a consulté une, pour grossir, à laquelle elle a détaillé son menu quotidien : un petit pain au chocolat, une banane à dix heures, un cheese-burger avec maxi frites et maxi coca à midi, une demi-baguette et une demi tablette de chocolat au goûter, et le dîner du soir avec entrée, milieu, dessert et boissons à volonté… Et cette idiote de lui répondre qu’elle mangeait trop sucré et que si elle voulait grossir, elle devait remplacer ses en-cas par du fromage… Allez sortir le camembert à dix heures à l’hôpital !!!
Elle parvient à finir l’histoire et enchaîne sur :
— C’est dingue, en revanche, quand je suis enceinte, absolument tout me profite… J’ai pris vingt kilos pour David !!!
— C’est ça ! intervient Philippe, n’importe quoi !…
— Tu as raison, lui répond-elle. C’est TOI qui l’a porté David, c’est TOI qui sais combien t’as pris !… A chaque fois que je dis ça, tu me contredis. Je ne comprends pas ce besoin que tu as de me contredire tout le temps !…

La clop, David, la diététicienne, les 20 kilos, RAS LE BOL, elle ne le regarde plus. Elle s’adresse à Muriel, en face :
— Moi, de toute façon, les enfants, je les laisse grandir… S’ils veulent grignoter, qu’ils grignotent. Je respecte leur indépendance et j’attends d’eux qu’ils respectent la mienne. Je ne suis pas à leur disposition, ce qui me pousse d’ailleurs à en envisager cinq… Je n’ai jamais souffert de mes enfants, je ne me suis jamais sacrifiée pour eux, je trouve débile d’aller consulter une diététicienne et de passer leurs quatre volontés.
Philippe explose, se lève brutalement de sa chaise :
— MAIS TU ME CHERCHES ! C'EST PAS VRAI !... TU VOIS COMME TU ME CHERCHES DEPUIS UN QUART D'HEURE ???
Vic est soufflée d’une telle violence. Au regard de son père et à sa moue désapprobatrice, elle comprend que lui aussi s’épate. Philippe répète :
— SI ! TU ME CHERCHES DEPUIS UN QUART D'HEURE !!!

Et contre toute attente, Zina donne raison à l’époux. Vic tâche de ne pas plonger le nez dans son assiette de honte. Elle ne se défend pas, se remémore une phrase du «Soleil Rose» : «Ces fêtes où l’on s’empiffre, où l’on règle ses comptes autour d’une table .», garde donc les yeux rivés aux fromages, de chez Barthélémy, mais son âme est brisée…
— Bravo ! Tu as réussi à gâcher mon Noël, avait fini par conclure Phil, pour une histoire de vingt kilos !!!

Pourtant ne lui avait-il pas jeté, tandis qu’elle sortait de la douche en chantant : «Joyeux Noël, Joyeux Noël !…» :
— Noël, ne l’oublie jamais, est une fête instituée par notre «cher» Pétain.
— Ah bon. Pourtant le Christ n’a pas attendu Pétain pour naître…

Elle lui a gâché son Noël... Elle ne le regarde plus, il ne lui adresse plus la parole et la fin du dîner s’évapore dans un film de Visconti. Phil habille les enfants en cinq sept. David, qu’elle a couché une demi-heure plus tôt, vient de se réveiller les joues rouges de fièvre. Pas le temps de s’éterniser, d’ailleurs elle n’a plus de clops et pas le choix : Philippe l’attend fin prêt dans l’entrée.
Dans la R5, il fait la gueule. Elle aussi, elle rumine. Vic sait que l’alcool la rend agressive, elle l’a souvent remarqué :
— Au fait, tes remplacements, ils doivent bien te rapporter 3000 francs de plus par mois ?
Philippe ne répond pas (il fait la gueule). Elle insiste :
— C’est ça : tu en fais deux à trois par mois et cet argent, on n’en voit pas tellement la couleur…
— Qu’est-ce que tu cherches à dire ?
— Je dis que je trouve anormal que tu ne m’aies pas fait de cadeau à Noël.
— Tu sais très bien que tu vas l’avoir, ton cadeau… Je t’offre toujours un cadeau… Raconte pas ça alors que c’est les vingt kilos qui t’ont déplus… T’es qu’une CONNE qui m’a gâché mon Noël pour une connerie !
— N’empêche que t’es radin… Quand je pense qu’on n’a même pas fait de cadeaux à ma famille !…
— Ca y est… Tu veux me faire croire ça, que c’est pour ça que tu m’as cherché, alors que tu sais très bien que je n’ai pas de fric, que le loyer de 7500 francs m’est directement prélevé, alors que c’est toi qui a l’argent !
— Tu veux dire 10 000 francs, avec 4500 francs de bonne, reste 5500 francs pour la bouffe pour cinq, les fringues et les jouets des enfants, mes fringues, l’électricité, le chauffage, le téléphone et les assurances… Reste vachement !
— Arrête ! Tu te prives de rien : tu t’es bien offert 2000 francs de lunettes ce mois-ci !
— Oui, avec l’argent de mon plan épargne-logement, c’est-à-dire l’héritage de ma grand-mère.
— Arrête, arrête… De toute façon t’es qu’une conne, je ne supporte plus ta sale gueule et je vais divorcer… Et je me casse demain et je pars en vacances le 6.

OK. Plus un mot. Il lui a cloué le bec. D’ailleurs, ils arrivent. Elle se couche seule tandis que lui rumine dans le canapé du salon. Il s’y endormira et finira donc la nuit de son côté.



Au matin, Victoire l’accueille fraîche et pimpante :
— Alors Monsieur le Radin, Egoïste et Prétentieux… On va encore bouder pendant huit jours ?…

Elle le déteste et ça la rend joviale. Elle sait qu’il va passer son après-midi chez sa mère à Montmorency et qu’elle va rester seule tranquille avec David qui est encore malade.
Loin de son sale regard.
Elle pense qu’ils ne s’aiment plus, mais n’en est pas encore totalement persuadée.
Elle est très décidée à divorcer lorsqu’elle appelle Zina. Celle-ci prend tant et tant la défense du mari que Victoire se sent obligée de lui raconter l’autre Philippe, celui qui part très tôt et rentre très tard, même le samedi, qui travaille à longueur de jour sans pour autant être plus riche. Le Phil qui se persuade que ses enfants ne tournent pas rond («Pourquoi Nico ne mange-t-il pas ? Quel est le problème du couple ?») avait demandé le pédo-psy qu’il avait vu pour lui…
Parce qu’avec leurs gènes, ses gènes, sa mère, ses frères, ses fils, ELLE… ils sont tous fous, hystériques, obsessionnels, et Nicolas l’inquiète à se focaliser sur les motos et les casques… Le pauvre enfant : voilà que son père a dit «obsessionnel»… Un bambin de trois ans !
Le Philippe qui vomit sur ses livres, l’éducation qu’elle croit bonne pour ses gosses (beaucoup, qu’on laisse choisir et qu’on gronde, et auxquels on apprend à respecter l’indépendance des parents…) Le Philippe qui vomit sur sa religion («Mais ça, c‘était écrit») lui dit sa mère. Zina est surtout choquée quand Vic lui avoue ne jamais savoir ce qu’il fait, ni qui il voit, s’il la trompe ou s’il l’a trompée… Il dit que non et à l’occasion d’un dîner entre amis, racontera une histoire de l’armée, puis lui assurera, en tête-à-tête, que non, ce n’était pas vrai mais pour «rire»… Une maîtresse ? Des maîtresses ?… Vic s’en balance.
«Non», lui répond sa mère, «tu ne peux t’en fiche».

Bref, Victoire réussit à la monter contre lui et elle se calme. En raccrochant, l’intense sentiment de culpabilité qui ne la quitte jamais s’abat sur elle : elle avait dit la vérité à Zina, mais sous la lumière de l’intransigeance. C’est vrai que Philippe répète que son livre, c’est de la fiente, mais il l’a lu, par accoups de trois pages et parce qu’elle suppliait, mais il l’a lu et c’est lui qui lui a trouvé une machine à écrire… Donc elle peut le casser en racontant le pire comme elle peut l’enjoliver en racontant le meilleur. Zina se montre intraitable à propos des réflexions sur les femmes. Pourtant Vic n’est pas sûre de s’être choquée de sa réaction devant la fleuriste. Elle n’est pas jalouse de Philippe, ou peut-être, à en croire Zina, ne se l’avoue-t-elle pas…
Elle est plutôt gênée du reste : les beaux-parents et son malaise du dimanche, le crachat sur son livre, les reproches sur l’éducation des enfants, les problèmes d’argent (même si elle ne manque de rien : acheter des yaourts ou de la pâte brisée la comble autant que d’acheter des jouets aux enfants ou des vêtements pour elle. Du moment qu’elle dépense, Vic est contente.) Elle ne manque de rien mais elle aurait aimé recevoir un cadeau à Noël, sentir l’envie du cadeau…
C’est surtout que Phil traite leur fils d’obsessionnel qu’elle ne supporte pas.

Voilà comment Vic a fêté Noël 1990 : Philippe a explosé tel le pétard du 14 juillet.
Après le coup de fil à Zina, elle n’a plus d’opinion : rester avec lui ou divorcer, elle pense qu’au fond, c’est kif. Seuls lui importent ses bébés, son stylo et ses clops. Elle sait qu’elle n’a plus qu’un an d’études à tirer, qu’elle pourra s’installer en biologie, qu’elle s’en sortira toujours. A moins que «Le Soleil Rose» ne la raye du Conseil…
— Penses-tu ! a dit son père. Et s’ils la rayent, c’est qu’elle sera connue. Pas de panique, donc, le gros bourdon peut s’envoler.


Lorsque Philippe rentre avec Nicolas, Charles et Zina faussement décontractés dégustent des petits fours autour d’une tasse de thé. Charles semble inquiet mais Vic assure. Elle connaît son mari et ne s’offusque pas qu’il préfère l’ignorer.
Sitôt ceux-ci partis, Philippe s’enferme téléphoner dans la chambre. Il en ressort triomphant, Victoire épluche les pommes de la tarte qu’elle a prévu pour le dessert :
— D’abord, crie-t-il, je sors ce soir… Aucune envie de voir ta sale gueule ! Ensuite… (il lui fiche une liasse de papiers sous le nez), ensuite, je t’ai apporté mes relevés de banque…
Elle ne les regarde pas, concentrée sur ses épluchures.
— Allez ! Regarde ! Je veux que tu regrettes !… Ah, ah, ah, tu ne me crois pas ? Ah, ah, ah, tu vas voir !…
Il fanfaronne, insiste. Bon, il n’a qu’à les lui montrer, ses relevés, pendant qu’elle découpe ses lamelles. Elle jette un œil sur la première page et lui commente, faraud :
— 7500 francs de loyer, 375 francs, c’est le chèque d’hier, le bouquet pour ta mère, 300, mon inscription à la FUP, 150 francs d’essence… Bilan du mois : reste 865 francs le 12/12/90… Heureuse ?
Il est immonde mais elle s’en fiche, encaisse, n’a pas spécialement envie de s’énerver, de répondre à ses insultes :
— Alors ? Ca t’en fout plein ta sale gueule, hein ? T’es convaincue, hein ?
Vic n’est convaincue de rien, il peut très bien avoir un autre compte. C’est son ton qui la rassure, seulement : il n’est vraiment plus possible de vivre ensemble. Elle lui répond :
— S’il n’y avait que ça, l’argent…
Il continue à s’agiter :
— En tous cas, ce soir, je sors, je ne vais pas voir ta sale gueule… Et puis enfin : je veux divorcer.
— Ne t’inquiète pas, on divorcera.

C’est assez sordide, la fin d’un couple. Vic ne dirait pas «d’une histoire d’amour», car elle est en train de se persuader qu’elle ne l’a jamais aimé, ce type.
Et ça marche impec.
Et si Philippe craque, s’il divorce, s’il ne veut plus voir sa «sale gueule», qu’il parte, elle se débrouillera.
La seule chose qu’elle ne supporterait pas serait de ne plus vivre avec ses enfants. Mais la loi est pour elle. Elle n’a pas commis de faute grave (elle lui a gâché son Noël), elle se tient à carreaux, encaisse.




Il y a des fois où la peine est si grande, et la déception si amère, qu’on aimerait perdre conscience, oublier le passé, devenir amnésique.

Comme si la détresse, pourtant née d’un conflit mineur, ne venait que d’ailleurs, du plus profond du temps, de l’accumulation de cruels souvenirs.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Jeu 6 Sep - 13:30




Après trois jours de mutisme haineux et trois nuits de dodo solo, Philippe et Victoire se réconcilient.


Phil est sorti deux soirs de suite, Vic s’est rattrapée le lendemain et à son retour, lorsqu’elle a vu son pauvre époux vautré fin saoul sur le canapé du salon, elle a pardonné les insultes et s’est laissée prendre en levrette, à cause de l’haleine avinée.

L’ordre se rétablit. Philippe ne parle plus de divorce mais reste sur ses positions quant au départ prochain. A la montagne, en circuit de grande randonnée et avec son complice Pierre :
— Tu comprends, ma chérie, il n’est pas question de te joindre à nous, nous skierons du matin au soir et dormirons dans des refuges.
De mauvaise grâce, Vic n’a pas insisté. Elle serait bien partie aussi, avec ses trois garçons, mais puisque le pardon passe par cette concession, elle est obligée de se résoudre à l’abandon.

Le 31 décembre, fêté sous le sapin des beaux-parents, puis sous les cotillons des amis de Philippe, Victoire s’inquiète de l’année qui commence.

Elle craint la guerre qui se profile dans le Golfe et redoute l’inconscience de son homme. On n’abandonne pas femme et enfants à une semaine de l’explosion… Elle toaste le cœur gros et le Tampax en place. Ses multiples essais de grossesse échouent les uns après les autres, et c’est peut-être mieux : on ne met pas un enfant juif en route à une semaine de l’explosion…

Et puis Brigitte vient de donner sa démission. Malgré l’indicible soulagement, Vic sait qu’elle va devoir revivre le circuit infernal : écrire les annonces, les déposer, répondre au téléphone, rencontrer les postulantes, raconter le boulot par le menu et choisir parmi les Rita, Malika, Alba et autres Conchita.
La perspective ne l’enchante guère, elle n’a plus joué au qui-sonne-gagne depuis un an que Brigitte travaille pour elle, avec un peu de malchance, elle devra prendre sur ses vacances pour former la nouvelle.
Evidemment, pour Phil, c’est à cause du sale caractère de sa femme que Brigitte rend son tablier. En fait, Victoire ne la supportait plus, cette pauvre infirme analphabète qu’elle avait engagée par pitié, mais qui passait son temps à récurer le sol, faute de ne pouvoir parler avec les enfants, puisqu’elle n’avait pas de langue.


Ce 5 janvier 1991, Victoire doit rentrer tôt de l’hôpital, le défilé démarre dès seize heures et ne devrait plus s’arrêter de la journée.

La veille, seule une vieille est passée, et Vic commence à croire qu’elle va devoir choisir entre les deux candidates de l’avant-veille : Paméla, une Mauricienne de 31 ans, trop jolie et trop finaude, qui vient d’emménager dans le quartier. Bon contact avec les enfants mais dont elle soupçonne le calcul : «Ma patronne actuelle me donne 5000 francs par mois», lui a-t-elle lancé lorsqu’elle a proposé ses 4200. Vic a saisi le regard de connivence échangé avec la sœurette, venue aussi. Et puis 8 h 30, ce serait mieux, elle a une petite fille à accompagner à l’école… Et puis Vic l’imagine mal derrière une serpillère.
Joséphine, la seconde, est quasi l’opposée : la doudou type avec le boubou et les dents du bonheur. Une heure pour trouver la maison, l’allure décontractée à souhait, elle ne doit pas connaître le fil à beurre. Mais elle est prête à pointer dès six heures et ne semble pas
rechigner devant les tâches domestiques. D’emblée, elle retire ses chaussures et Vic y est sensible. Moins Philippe qui ramasse par terre de petits morceaux de pansements et la juge «dégueulasse». En plus, elle lui paraît bien grosse, et pourquoi a-t-elle laissé ses trois enfants à leur père à Bordeaux ?


A seize heures, tandis que Brigitte peaufine et classe par ordre alphabétique les carottes dans le réfrigérateur, Vic ouvre la porte à une mama Marocaine, précédée d’un p’tit pois, sa fille de huit ans, la dernière.
Fichu, loden, des mains d’agriculteur, larges comme des battoirs et sillonnées comme des feuilles de vigne. Franc sourire, avec une incisive en or.
Le choc !
Vic lui expose la situation, la laisse parler de son emploi chez Cartier, à l’aube et au crépuscule (elle en est fière comme si elle y faisait la montre), mais sait déjà qu’elle ne l’engagera pas. Parce qu’elle avoue 42 ans (48 pour l’état civil mais ils se sont trompés) et qu’elle en fait 50. Et Philippe va encore la trouver trop grosse. Aïla lui dit :
— Si tu m’emploies, tu deviens ma fille, et tes fils, mes petits fils… C’est pratique, j’habite juste à côté, Cartier, c’est aux Champs-Elyséees, et c’est trop tôt le matin…
4200 francs lui conviennent mais elle tient à être déclarée. Chez Cartier, ils la déclarent.

La suivante, à 18 heures, ne fait pas long feu. Philippe l’a déjà vue hier et son verdict est sans appel : elle se trimballe avec le voile, pas question d’une bonne femme comme ça chez lui, et pour aller chercher les enfants à l’école, non, pas question…
A cause du tissu blanc qui lui entoure le visage à la façon d’une nonne, Victoire la reconnaît de suite. Pourtant Phil avait dit qu’elle était grosse, et sous le lourd manteau, Vic ne la trouve pas grosse, bien en chair seulement. D’emblée, elle se renseigne :
— Vous travaillez avec le voile ?
— Non, je le retire s’il n’y a pas d’homme ; sinon, je le garde.
— Alors, excusez-moi, mais je crains que ça ne puisse marcher…
Les mots de Phil résonnent à son oreille, le voile, il a raison, ce n’est pas possible. Kenza argumente :
— Mais je ne comprends pas… Je le porte toujours… Je fais mes courses avec, je vais chercher mes enfants à l’école avec, je n’ai jamais eu le moindre problème !…
— Mais j’espère bien… Je n’ai rien contre la religion musulmane ; ma grand-mère maternelle était elle-même musulmane…
— Je ne comprends pas, je connais mon travail, j’ai élevé mes enfants…

Kenza a un joli sourire, des traits réguliers, mais le bandau blanc qui descend bas sur son front, juste à la limite des sourcils, gêne Vic un tantinet :
— Voyez-vous, ici, nous sommes mélangés, nous n’avons pas la même religion. Nous ne voulons pas aborder le problème tant que nos fils ne nous posent pas de questions. Si vous gardez le voile et revendiquez la vôtre, je ne peux pas vous employer. Aucune religion ne doit être affichée sous ce toit…

Kenza se lève, furax, marmonne, persiste :
— Je n’ai jamais eu de problème, je n’ai jamais eu de problème…
— Mais j’espère bien ! Profitez de votre croyance, j’espère bien… Vous n’avez pas à avoir honte, au revoir, excusez-nous…

La porte sitôt fermée, Philippe qui, sans intervenir, a assisté à la scène, agresse son épouse :
— Tu n’aurais pas dû dire ça.
— Quoi ça ?
— Son voile.
— Ah bon ! Parce que ce n’est pas à cause de lui que toi, hier, tu n’as pas voulu de cette femme ?

Vic toire sent la moutarde lui effleurer la narine. Elle est tirée de sa sieste par cette pratiquante effrénée, elle dit la vérité, épargne et son temps et le sien, et se fait savonner par son jules ? Pourquoi ? Parce qu’elle a vexé cette petite madame, qu’elle a été trop sincère, qu’elle aurait dû lui dire que la place était prise ? Ah ouais ? Quand ça ? Lorsqu’elle a répondu qu’elle acceptait d’enlever le chaddor s’il n’y avait pas d’homme ?

Elle aurait dû lui dire comme aux autres.

Ah ouais ? Le baratin du business, vingt minutes de publicité sur le joyeux naturel des gosses, la proximité du square et des pédiatres, le confort de l’appartement etc… Vingt minutes à multiplier par cinq puisqu’elle en reçoit cinq ?… Non. Il n’a qu’à le faire, lui, le speech…

Elle lui sort qu’il n’a pas de couilles, qu’il l’accuse mais qu’il n’avait qu’à lui dire, hier, lorsqu’elle s’est présentée, que la place était déjà prise. Elle a bon dos : elle se tape le laïus et le courroux de la bonne femme, et de surcroît encaisse les remontrances du mâle !!!

Miracle !

A vingt heures, elle n’y croyait plus, une perle se propose : mignonne, vingt ans, Portugaise, précédée d’une bonbonne et soudain, Vic s’effraie : «C’est pour laquelle ?» demande-t-elle la voix chevrotante.
— Ma fille, répond la bonbonne en s’effaçant devant la jeune, la mignonne, au sourire impeccable et à l’allure proprette.

S’ensuit une discussion à six, avec les deux enfants, Philippe, Ydillia, puisque c’est son prénom, et la mamma. Intelligente, mais pas trop, cinq ans d’expérience, dont deux à Neuilly dans une maison de quatre étages et avec quatre enfants, un mariage pour bientôt (Aïe ! Elle va vouloir faire des gosses !).
Une nana qui sent bon le savon espagnol, dégourdie, qui sait parler et même écrire le français !!!! Déjà sur deux coups mais la Tour Effel, c’est trop loin…
Seul hic : elle tient à être déclarée après son mariage pour que son promis puisse rester en France, et qu’il travaille au noir.
Pas question que Victoire la déclare d’emblée, elle veut d’abord savoir si elle la garde. Elle propose donc deux mois d’essai. La Portugaise semble accepter, c’est si près de chez elle, et les enfants, elle les adore, ils ne lui font pas peur, et le ménage… Métier de mère en fille depuis presque trois générations…


Vic rencontre Rosy en revenant de chez l’Arabe. Avec ses cheveux au vent, ses lunettes rondes au bout du nez et son foulard indien sur les épaules, elle n’imagine pas un instant qu’elle répond à l’annonce. Elle est familière, souriante, avec un dossier dans les bras :
— C’est ici le 48 ?
— Oui.

Elle a une drôle d’allure, un peu hyppie sur le retour, look Katmandou ; un drôle d’accent aussi.
Lorsqu’elle la voit appuyer sur l’interphone, Victoire comprend enfin :
— Vous venez pour l’annonce ?
— Oui, sourit-elle (il est 21 heures). J’ai eu votre mari au téléphone hier. Vic ose s’enquérir :
— Vous vous appelez comment ?
— Rastopouloff.
— Oui, mais le prénom.
— Ce serait trop compliqué.
— Dites toujours. La baba cool hésite :
— Esenrosfen…
— Pardon ?.......
— Dites Rosy, c’est plus simple…

Sûr. Et dans l’ascenseur, Vic se demande pourquoi elle n’a pas commencé par là.

Philippe dans le salon tente désespérément de calmer David et Nico (c’est leur heure). Ils lèvent le nez vers l’intruse, sans commentaire. Victoire attaque son baratin. Le poulet est au four, elle n’a que ça à faire en attendant le dîner.
Et en principe, c’est la dernière.

Quand elle a déposé ses petites annonces, le 31 décembre, elle aurait volontiers écrit : «Nicolas, trois ans, et David, 18 mois, cherchent Marie Poppins.»
A présent, en face de cette femme, elle se dit que le surnom lui irait bien. Rosy n’a jamais gardé d’enfant, si ce n’est la sienne, à Sofia, et elle avait un grand jardin, une vaste demeure, le travail proposé lui paraît enfantin. Elle est slave, elle se donnait beaucoup dans son pays : le ménage, la vaisselle, les courses avec les files d’attente. En plus de son propre job, puisqu’elle est diplômée de géologie.

Avec ses longues mains fines, son discours d’intello : «Le grand est à l’école ? Ah ! La maternelle !… C’est la fin de la liberté !… Tu vois la lune ? Eh bien tu manges le soleil et il reste le croissant de lune… Et tu n’as pas besoin de le colorier, il est blanc.»
Vic ne la voit pas, mais alors pas du tout, se préoccuper de l’intérieur. L’esprit des enfants, jouer, parler, elle l’en sent fort capable, mais pour laver les chiottes… Mmmm, elle aura tendance à bâcler.
«D’ailleurs, lui dit la slave, tandis que Vic la raccompagne, ce dont on se souvient, quand on est grand, ce n’est pas la propreté du sol, mais de ce qu’on a échangé avec les autres». Et lorsque Vic avoue travailler à mi-temps sur ses romans, Rosy ajoute :
— Ah ! Moi, j’écris des vers…

Le bouquet ! Impossible à engager : un domicile à Perpettes-les-Oies, une famille en Bulgarie, un «collègue» rue de Tolbiac (c’est pourquoi elle a vu l’annonce, et ça ou autre chose…) Vic lui souhaite autre chose. Elle flaire l’intrigante, la jeune femme fantasque qui a quitté sur un coup de tête foyer et parc, et qui les quittera sur un coup de tête, lorsqu’elle se sera lassée de ramasser les miettes des enfants.


Victoire appelle Samuel, et Rachel, appelle l’ancienne patronne d’Ydillia, au numéro que la jeune fille lui a laissé. Ladite patronne, Olga, du même âge que Victoire, ne tarit pas d’éloges : elle la lui recommande chaudement, a dû s’en séparer lorsque sa fillette est entrée à l’école, mais la regrette : une perle !!!

Elle quitte sa chambre à la limite de l’hypoglycémie. Heureusement, Phil a sorti le poulet du four et dressé le couvert. A table, elle lui raconte ses coups de fil. Phil se réjouit que son père s’occupe de l’URSSAF mais tire sa mine de contrarié. Elle risque :
— Tu remplaces demain ?
— Toute la journée.
— Avec Anita ? plaisante-t-elle (Anita est une jeune voix qui appelle souvent).
— Ouais…
— Ah ! Je comprends pourquoi tu remplaces si souvent et que l’argent ne rentre pas.
— C’est pour ça : je travaille de la bite et ça rapporte rien.
— Je m’en doutais, répond-elle inspirée. Pourtant j’avoue ne pas avoir compris que tu y cours, le jour où t’avais 40 de fièvre.
— Ben si, je suis resté au lit. Mais j’étais avec elle, et j’étais heureux.

Il a l’air tellement sincère qu’un peu plus, Vic s’étoufferait.
— Ce qu’il y a de bien, avec cette nouvelle bonne, continue-t-elle histoire de relever le niveau, c’est qu’elle a l’air facile.
— …
— Ben ouais, avec mon syndrome prémenstruel, je suis parfois chiante…
— S’il n’y avait que lors du syndrome prémenstruel… pouffe-t-il.

Bon ; trouvons autre chose :
— Alors ? Il est pas délicieux mon p’tit poulet ?
— Tu parles ! Heureusement que j’étais là pour surveiller la cuisson, parce que sinon…
— Oh quel culot !
— Ben ouais ! J’ai changé le feu, j’ai changé la hauteur de la plaque, qu’est-ce-que tu crois ? Sans moi, il était immangeable, ton poulet !
— Ah quel culot ! OK pour les vingt dernières minutes, mais pendant plus d’une heure, c’est quand même moi qui ai veillé dessus !!!…

Elle ronge son os et le frein. Nico est à table avec eux et elle ne tient pas à le rendre complice d’une scène entre son père et elle. Pourtant ce n’est pas l’envie qui manque.
Evidemment, comme elle évite la bagarre, il porte l’estocade :
— Si tu voyais ta gueule !!! Imbaisable une femme comme ça, imbaisable !!!
Cette fois OK, le message est passé. Vic fonce chercher deux mandarines, embrasse tendrement ses rejetons, et file s’enfermer dans sa chambre.





La grand-mère de Victoire s’est suicidée.
A 36 ans et dans d’atroces circonstances. Vingt-deux mois, Leïla a subi l’agonie, sur un lit d’hôpital tandis que peu à peu sa moelle, rongée par la section, perdait de sa crédibilité.

Vingt-deux mois pendant lesquels le grand-père s’est battu avec sa conscience. Assassin il était devenu. Assassin parce qu’il avait volé à Leïla ce qu’elle avait de plus cher. Sa religion d’abord, en l’obligeant au christianisme. Sa rivière de diamant ensuite, tandis qu’en instance de divorce, ils vivaient séparés. Ses quatre enfants enfin parce que le chirurgien revanchard ne voulait rien laisser à l’Arabe qu’il avait épousée, convertie, puis répudiée comme une malpropre.

Leïla s’est jetée par la fenêtre. N’a pas élevé ses enfants.

Leïla est tranquille à présent, ne souffre plus de l’infirmité sordide, n’a plus besoin de la culpabilité de son tortionnaire pour se nourrir.


Victoire écrit pour sa grand-mère. Pour sa grand-mère qu’elle n’a pas pu connaître et pour ses fils.
Histoire qu’un jour, le radiologue ne lâche pas la phrase inadéquate :
«C’est vrai qu’elle était belle… Mais en même temps complètement folle.»


Qu’est-ce que l’hérédité ?


Rien, sinon le poids qu’on traîne jusqu’à la fin de sa vie.
Rien, sinon le boulet qu’on lègue à ses enfants.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Ven 7 Sep - 17:51




Paris, le 6 janvier 1991

Madame,

Notre comité de lecture ne pourra malheureusement pas revenir sur sa décision, quand bien même il s’agit d’une version augmentée et corrigée de votre manuscrit.
En effet, un manque de construction romanesque et une absence de structure laissent le lecteur dans une impression d’inachevé et de flou. Le style ne contribue pas non plus à attirer l’attention et à susciter l’intérêt.
Nous espérons que ces explications vous seront utiles, et nous vous prions de croire, Madame, à l’assurance de nos sentiments les meilleurs.

Pour le comité de lecture.
Tallendier.

PS. Nous tenons votre manuscrit à votre disposition.


Le départ de Philippe est un soulagement pour Victoire, qui a reçu la veille La Lettre et n’a pas osé avoué l’échec. Elle est trop démunie pour subir de surcroît les remontrances de son mari : «Tu vois, je t’avais prévenue, dans ces grandes Maisons, l’écrivain X n’a aucune chance… Tu ferais mieux de chercher des remplacements.»
Elle ferait mieux mais non. Refuse le découragement, envisage le tirage de sept autres exemplaires et le bombardement de Paris. Elle finira par gagner, elle le trouvera, son éditeur…

Donc le père est parti, guilleret, l’abandonnant tristoune à ses résolutions. Victoire profite de ses gamins puisqu’elle n’est plus reléguée aux fourneaux le soir. Elle peut jouer avec eux, les câliner, et se coucher à l’heure qu’elle veut. Elle savoure son célibat, n’ose inviter personne. Pour parler de quoi ?



La guerre s’annonce dans le Golfe, les positions se durcissent, Sadam Hussein invoque la «Mission divine», il n’hésitera pas à s’attaquer à Israël, les autres surenchérissent.

Victoire a peur la nuit. Le jour, elle y pense moins.
Elle dépose l’exemplaire Tallendier chez Vertex, appelle Lavil, de l’hôpital, pour que ses copines ne se doutent de rien. Elle a décidé de garder tâpi son secrêt, personne n’a besoin de savoir qu’elle s’est pris la veste magistrale, personne n’a le droit de la décourager.
Lavil avoue qu’ils ont perdu le manuscrit. C’est une autre déception pour Vic mais qu’importe, elle leur portera la seconde version, tellement meilleure…

Le téléphone sonne tandis qu’elle guète l’ébullition de l’eau des pâtes, ses deux fils à ses pieds. Elle n’aime pas être dérangée en cuisine, elle craint toujours le pire, que Nico en profite pour se brûler, par exemple.
C’est le père.
— Salut !
— Salut !… Ecoute, tu tombes mal !… Le rush…
— Oui, alors bon (tut-tut). Tout va bien ?
— Oui, tout va très bien, et toi ?
— Moi aussi (tut-tut)
— Tu appelles d’où ?… Du refuge ?
— Non, ça y est, c’est fini ; (tut-tut) je suis dans un studio en ville.
— Ah ! C’est bien ce que je craignais !… Deux jours de grande randonnée et six à la station…
— Bon. (tut-tut) Tu peux appeler ma mère et lui dire que ça va ?
— OK. Compte sur moi.
— Tu fais la gueule ?
— Moi ? Pas du tout ! Pourquoi ?… A bientôt, je t’embrasse.

Et elle raccroche, furax. Tu parles qu’elle va appeler Rachel ! Elle est trop révoltée : ces prétextes bidons, grande randonnée, peau de phoque, épreuve sportive, amitié virile, elle en passe… Il la prend pour une bille, comme d’hab.
D’autant qu’elle vit très bien seule avec ses enfants. Ils ne parlent jamais du père, et lorsqu’elle a montré le calendrier à Ydillia, qu’ils ont vu la photo de famille dessus, ils l’ont caressée simplement : «Papa, c’est mon papa», sans plainte ni revendication, joyeux comme la certitude.
La certitude acquise, indiscutable : le père existe, ailleurs, peut-être, mais il existe.



Le guerrier est revenu !

Heureux, bronzé : «Alors ma p’tite chérie ? On ne se précipite pas dans les bras de son amour ?…» Détendu, drôle, affectueux : «Tu sais que je m’attendais à ce que les enfants me manquent… Mais non, c’est la Bouboule qui m’a manquée !…»
Vic est froide, surprise (il est 22 heure 30) et habituée à ne plus l’ouvrir une fois les enfants couchés. Mais Phil insiste tant pour qu’elle sourit, il a l’air si content de rentrer, il répète encore et encore qu’elle est si belle, Victoire sent sa haine s’évaporer et la rancœur lâcher son cœur. Elle fait durer un peu le plaisir, histoire d’entendre pour la énième fois que Philippe ne l’a jamais trompée, qu’il est étonnamment fidèle, qu’il n’avait envie que d’elle durant son séjour… Il ne lésine pas, sent qu’il gagne du terrain à chaque minute et que s’il continue comme ça, il ne va pas tarder à caresser ses cuisses et lui mater les seins, deux projets qu’il n’a de cesse de mettre à execution. Il est tout chaud, câlin, et lorsqu’elle le retrouve au lit, elle est assez partante pour la bagatelle. Un petit peu seulement et pour une seule raison : ce garçon l’aime, n’est pas prêt de la lâcher, huit jours d’absence et le voilà reconquis, pour Vic, tout ça veut dire l’enfant… Elle y pense tant et tant que le plaisir n’est pas physique.

— C’est quand que tu as eu tes règles pour la dernière fois ? lui murmure Phil bientôt. Elle ment :
— Heu… J’en sais rien…
— C’est peut-être dangereux de déconner alors ?
Il lui demande son avis ? Vic reste muette ; accélère seulement le rythme de la danse.
— Oh et pis j’m’en fous !
Le cœur de Vic explose, tandis que les mouvements de bassin s’exaspèrent. Mais Phil décroche :
— Tu n’as plus de spermicide ?
Elle se croit drôle :
— Ni spermicide, ni capote, ni rien…
— Tant pis !
Elle se dit que c’est bon, que c’est divinement bon, qu’elle fabrique son troisième enfant avec un garçon qui l’aime et qu’elle aime. Mais il s’arrache :
— Je crois qu’il en reste une boîte dans la pharmacie des toilettes…

Lorsqu’il revient, il lui balance le truc en carton avec dedans, cinq petits tubes en plastique pleins de liquide anti-bébé :
— Tiens ! Enfile-toi ça ! ordonne-t-il.

Obéissante, Vic décapsule, introduit la canule et sans hésitation aucune, n’appuie pas sur la poire… Miracle : Phil ne se rend compte de rien, reprend son histoire où il l’avait laissée et elle reprend son film : un troisième enfant d’un homme qui l’aime et qu’elle aime. Malgré l’energie du mari en manque, Victoire s’arrête au seuil du septième ciel, sa bouche, au comble du bonheur, embrasse et remercie, mais son ventre, incrédule, semble plus difficile à émouvoir.





Victoire s’est promenée avec Nico et elle revient à peine. Elle vole : ses initiatives de cette nuit la comblent d’aise. Elle est très amoureuse de Phil, s’est répétée ses phrases gentilles toute la journée. Ce soir, elle est certaine qu’il l’aime et cet amour avoué la transporte et elle l’entend lui dire : «Nous avons fait deux circuits, avec les raquettes aux pieds, mardi-mercredi et vendredi-samedi, j’en ai bavé mais c’était bon… Non, je n’ai pas visité les boîtes, tu rigoles, avec les courbatures !!!» C’est un sportif qui est parti à la neige, qui revient en lui promettant de les y emmener en mars, ses fils et elle, qui revient pressé de son corps, assoiffé de sa peau, qui ne l’a jamais trompée et qui ne peut vivre sans elle… Ce sportif est à elle et il l’a sautée hier.

Elle a été déposer son roman chez Tremplin, rue Saint-Jacques : réception classe, dans un hôtel particulier en face de la Sorbonne. Du plexiglas fumé, des rayonnages de livres en duplex… La standardiste est «prout-ma-chère».

Victoire s’est affublée de sa toque en agneau, de ses gants noirs bordés vison (cadeau de Noël de Zina) et accompagnée de Nico, elle ne passe pas inaperçue, à quatre pattes, à chercher la vis de son sac (cadeau de Noël de Phil) qui a encore sauté. Même Nico refuse de fouiner, tant ce lieu si select lui semble impressionnant. Mais maman n’a pas honte, elle est peut-être enceinte de cette nuit, son mari l’aime et son bouquin ne peut qu’intéresser…

Chez Lavil, elle traîne aussi Nico qui commence pourtant à faiblir. Elle demande sans ambages la responsable des manuscrits.
— Je vais vous l’appeler, lui répond la réceptionniste que Victoire reconnaît à son chignon façon Pauline Carton :
— Sylvie ? Tu peux venir ? (l’interlocutrice se prénomme donc Sylvie).
Ladite Sylvie apparaît quelques instants plus tard. Fatiguée, le maquillage en berne, elle lui sourit comme si elle connaissait Victoire depuis toujours. S’excuse encore d’avoir égaré la première version.
— Ne vous inquiétez pas, celle-ci est bien meilleure, tout le monde est unanime…
Sylvie tend l’oreille. Vic la sent intriguée, sur le qui-vive : mais qui est cette petite personne, qui corrige son manuscrit en moins de deux mois, soutenue par Tallendier et Bellefontaine, et revient gracieusement porter un exemplaire, nantie d’un gamin de trois pommes et chapeautée d’une toque en fourrure ?
— Oui, précise Vic : mes amis, mes parents, l’ensemble de ceux qui ont lu les deux versions… Bellefontaine m’a proposé de le prendre…
Elle attaque mais elle n’a pas tort : à la brutale chute de tension du corps d’en face, au relâchement des muscles faciaux et au sourire de soulagement qu’elle voit naître sur les joues, elle réalise que Sylvie n’attendait que ça.
— Mais je ne sais si vous êtes au courant, continue-t-elle d’un air entendu.
La fille hoche le chef, prévenue elle aussi du désastre Bellefontaine (la maison a été vendue), attend que Vic poursuive :
— Oui, c’est dommage, je n’ai plus rien à espérer de ce côté…
— Oui, oui, abonde Sylvie, bien sûr… Elle lui rend le manuscrit (sur lequel elle s’était jetée) et lui tend un stylo, compatissante, propose de rappeler et le titre et le nom.

Vic adore cette méthode, elle écrit ces formalités en dernier lieu, devant les réceptionnistes, ce qui lui donne davantage de temps pour poser ses questions (et graver les esprits).
Pour Tremplin, compter un mois, un mois et demi. Pour Lavil, «Cette fois-ci, je vous assure que vous aurez votre réponse fin mars au pire.»




Le monde est en ébullition.
Ils se préparent, ils se préparent : Saddam Hussein ne veut rien entendre et les Irakiens le suivent.
A l’hôpital, les collègues de Victoire ne parlent plus que de cette guerre. Chacun donne son point de vue, chacun s’applique sur sa routine mais chacun s’inquiète. Israël et les Américains sont prêts. Vic ne réalise pas, se rassure comme elle peut : le conflit va éclater demain, soit. Dans le Golfe et pas chez elle. Saddam Hussein doit être écrabouillé. Les Américains y laisseront des plumes… Elle peut aller jusqu’à envisager une crise du pétrole, avec les puits explosant au Koweit, avec l’essence en France à six francs le litre… Elle ne va pas plus loin. Il est hors de question qu’elle réfléchisse à l’éventualité d’être touchée de plus près par cette guerre.

Le spermatozoïde tourne autour de l’ovule.
Le bébé naîtra mi-octobre.
Avec un peu de chance, le 20, comme son père.
Avec un peu de chance…
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Sam 8 Sep - 12:59







Victoire a bientôt 17 ans.


Elle fréquente Hervé depuis peu, un jeune fils à papa qu’elle a rencontré dans une boum. De deux ans son aîné, il argumente avec passion pour coucher avec elle. Mais Victoire n’a encore jamais couché.

Ce samedi 14 juillet, elle remonte les Champs-Élysées, seule, puisque son «fiancé» passe en famille ses vacances sur la Côte. Elle s’est offert «Les Valseuses», à la séance de 18 heures, il est maintenant 21 heures et la nuit tombe doucement sur l’Arc de Triomphe.
Assise sur un banc, elle attend le bus 52 qui la ramènera chez ses parents. Elle est jolie, pour l’occasion, elle s’est coiffée d’un chapeau bleu marine, sa jupe est rouge et son tee-shirt blanc.
Elle plane : ainsi, c’est CA, l’amour physique. Ca fait crier, ça ne marche pas à tous les coups mais quand ça marche, c’est bon à en pleurer…
Victoire s’étonne, Victoire reste incrédule, elle lève à peine le nez lorsque deux Blacks l’interpellent :
— Mademoiselle !
C’est la seule demoiselle sous l’abri-bus, il ne peut donc s’agir que d’elle. Ses parents l’ont prévenue des dangers encourus à parler aux messieurs qu’elle ne connaissait pas, aussi fait-elle mine de ne pas entendre.
— Mademoiselle ! insiste l’un des hommes.
Il s’est planté sous son regard. Il est grand, en tee-shirt et jean’, avec un appareil photo en main :
— Accepteriez-vous de poser pour moi, devant l’Arc de Triomphe ?
Victoire hésite. Le cliché ne la tuera pas, au contraire, pense-t-elle. Il immortalisera cette fin de journée, et ce mystère dévoilé que peut-être trahissent ses yeux baissés.
Elle a compris l’amour, elle a été Miou-Miou deux heures, elle n’est plus vierge pour deux heures. Pourtant, ces deux jeunes hommes l’effraient : si elle accepte la photo, ils proposeront un verre et Victoire n’a pas soif, juste elle désire rentrer chez elle.
L’insistance des deux noirs commencent à l’impatienter lorsqu’enfin le 52 s’arrête devant eux. Elle monte. Eux montent aussi et la frôlent ostensiblement. Le bus est plein. Elle se répète que s’ils se tiennent si près, c’est par absence de place. Elle compte les minutes, redoute les arrêts feu rouge, voltige jusqu’à leurs corps, empuantis de chaleur, au moindre coup de frein.

Vic ne pèse que quarante kilos. C’est une jolie jeune fille, fine et délicate, aux boucles brunes en cascade sur les épaules, aux grands yeux de chat, si pervers par instant, instant dont elle n’a jamais eu le contrôle. Elle durcit son visage et fronce les sourcils, elle craint d’encourager l’effronterie de ces hommes parce qu’elle transpire l’amour, le sexe, elle est exacerbée des images volées, elle n’était pas majeure et le film n’était pas de son âge.
Les deux hommes se parlent. Victoire se doute ou s’imagine qu’elle est le sujet de leur conversation mais elle ne comprend rien à leur langage. Lorsqu’ils descendent à son arrêt, dans un coin perdu du seizième, Victoire s’angoisse. La nuit tombée, la petite rue qui la ramènerait chez elle devient inquiétante. Pas une vitrine, pas un passant, juste elle marchant encadrée des deux Noirs qui se parlent toujours. «Ne presse pas le pas, surtout, ne montre pas que tu les crains…»
Tous trois s’engagent dans le square de l’immeuble où elle habite chez ses parents. Ses doigts malhabiles composent le code. Mais qu’attendent-ils ? Pourquoi sont-ils encore à ses côtés ? Quand se décideront-ils à lui faire son affaire ?…
Les deux garçons s’arrêtent devant le portail, et rassurée, Vic court sonner chez elle. Elle a raté le dîner. Son assiette l’attend, avec un steack et des haricots verts. Haricots verts tout frais cueillis, symbole de l’échappée belle, de l’immense soulagement, du confort douillet de l’enfance. Elle aurait voulu embrasser ses parents, dévorer son assiette, elle était saine et sauve.

Zina la traite de pute :
— Pourquoi nous as-tu amené ces deux garçons ?… Regarde, ils sont encore en bas, ils connaissent ton adresse maintenant, ils vont t’attendre, te poursuivre… Qu’as-tu besoin de les aguicher ? Tu n’as qu’à t’en prendre à toi-même !… Evidemment, vêtue comme ça, avec ta façon de rouler du cul, c’est bien ta faute si tu les allumes tous !!!

Charles, comme d’habitude, se tait.
Victoire shoote dans son assiette, les haricots verts valsent et pour la première fois, elle insulte ses parents.


Ils la retrouveront le lendemain à moitié morte dans son lit.
L’enfance était définitivement finie.



PIMPOM PIMPOM PIMPOM !!! HOSTO DARE-DARE !
Victoire s'est envoyée la totalité de la pharmacie familliale.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Sam 8 Sep - 13:02




Marie-Prune n’a pas apporté de chouquettes.

Elle pense le conflit pour demain et laisse Victoire se charger de l’achat, selon les clauses de leur pari.
Françoise s’est fâchée avec son Syrien. Il critique sa désinvolture, lui reproche de ne pas craindre la guerre comme lui, en bref, de ne pas être Arabe comme lui. Victoire conseille la réconciliation : le pauvre garçon tremble et c’est à Françoise de comprendre.
Philippe aussi, hier soir, aurait pu la blesser. Criait :
— Tu vas voir, ils vont baisser leurs frocs et ça va se finir par un traité de paix à la mords-moi-le-nœud au détriment d’Israël… Moi, j’irai me battre et je ne me laisserai pas miner comme tous ces connards de Français, qui s’humilient, qui supportent les attentats, qu’on les envahisse, qu’on viole leurs femmes !… Quand tu penses qu’en 40, ils ont été jusqu’à collaborer ! Tu réalises ? Quand Pétain a signé, le Français a souri : vous nous envahissez, vous nous chiez sur la gueule, mais nous, on est d’accord pour travailler pour vous…
Devant tant de véhémence, Vic aurait pu se formaliser, parce que Française, aurait pu trouver la bagarre aussi. Mais non, sa grand-mère était musulmane et son père résistant notoire. Elle ne se sent ni pleutre ni sale. Pas visée, en tous cas. Elle aurait pu se fâcher mais elle aime trop Philippe en ce moment.

Gaétan, un brancardier de son service, pessimise à longueur de jour :
— Et puis tu sais, même si la guerre n’éclate pas, sûr que c’est pour l’année prochaine… Si tu regardes l’histoire, ce genre de conflit, même jugulé, prépare le pire pour les années suivantes : en 14, en 39… Et puis ça va y aller, les règlements de compte… Tu vas voir, dès qu’ils vont tirer, les Arabes, tu vas voir, ils vont en casser des Arabes, en France…
Hier déjà, il racontait :
— Les lettres des appelés sont écrites, y’a plus qu’à les timbrer… Moi, de toute façon, j’y vais !… Tu sais, la guerre tous les 25/30 ans, elle est indispensable…

Indispensable ? Donc, si Vic a bien compris, elle fait des gosses pour les envoyer au casse-pipe. Et cette idée s’impose soudain comme l’horreur absolue : la finalité d’un être humain n’est pas de donner la vie, mais de fabriquer de la chair à canon, des petits soldats pour défendre le sol. Le SOL !!! Philippe disait hier :
— J’ai passé la journée à lire la presse et à écouter la radio. Faut s’informer, je ne sais pas si tu en as conscience, mais nous sommes les témoins d’une aventure exceptionnelle, dans les bouquins d’histoire de Nicolas, on parlera du 15 janvier 91 au même titre que de la guerre de 14 !
Vic le reprend :
— Au même titre que de mai 68, veux-tu dire ?
S’il a raison, existera-t-il des manuels d’histoire pour son fils ? Nico aura-t-il la chance de les lire ?… Pas de quoi palabrer.
«Evitons ce conflit qui risque d’être plus sanglant que les deux dernières guerres mondiales» claironnent les infos. Mais pourquoi comparent-ils les évènements récents aux dernières guerres mondiales ? Vic s’interroge : s’il ne s’agit que d’un conflit dans le Golfe, entre Saddam qui refuse de libérer le Koweit et les soldats américains (avec quelques autres, dont des Français, mais si peu), pourquoi ne pas plutôt l’associer à celui du Vietnam ? Parce qu’Israël va se battre ?… Et que le monde arabe suivra ?…
Philippe continue :
— C’est historique, ce qu’il se passe dans le monde actuellement, tu te rends compte ? Pendant le Golfe, l’URSS en profite pour envahir la Lituanie !… Tu réalises l’enfant dedans le dos ? (et Victoire de


penser qu’elle est l’URSS et Philippe les pays alliés). Et de craindre son inconscience :
— J’ai peur du nuage.
— Quel nuage ?
— Un nuage genre Tchernobyl.
— C’est-à-dire ?
— J’ai peur que Saddam nous envoie le nuage.
— Il n’a pas la bombe atomique.
— Ah bon ?
— Non. Et tu sais grâce à qui il ne l’a pas ?
— Non. Vic est bien mieux soudain. A quel sauveur doit-elle ce brutal soulagement ?
— A Israël !
— Non !
— Si !… Si Israël n’avait pas eu la bonne idée de détruire leurs bases, là tu pouvais le craindre, ton nuage…
C’est donc l’avis de Philippe mais Françoise ce matin discute :
— N’empêche que c’est quand même nul de la part d’Israël d’avoir détruit les bases… Tu trouverais ça normal, toi, que les Allemands viennent chez nous saccager nos centrales et nos équipements militaires ?
— Oui, répond Vic, s’ils nous jugeaient inaptes à avoir l’engin atomique… Saddam est fou pareil qu’Hitler et il fallait s’en rendre compte avant tout le monde.


C’est l’opinion de Victoire parce qu’elle couche avec un Juif, et Françoise défend la sienne parce qu’elle couche avec un Arabe.




Les députés votent le recours ou non à la force.
Vic écoute les discours de chaque bord. A l’exclusion des communistes, ils concluent tous, hélas, que la force est dans ce cas (libération du Koweit) indispensable.
Les politicologues échafaudent des plans sur la comète quant à qui ouvrira le feu et quand. Les Français sont dix mille sous les ordres des Américains.
A Paris, de grands cordons de flics cernent les bâtiments «à risque» : le Printemps, les Galeries Lafayette, la Fnac… Vic n’a plus très envie de courir au quartier Latin y déposer ses livres.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Mar 11 Sep - 12:27

Cette nuit, à minuit, les Américains ont attaqué.

La guerre est en cours.

L’aviation américaine bombarde. Elle a détruit les bases chimiques des Irakiens et intercepté les missiles jetés sur l’Arabie Saoudite.
Victoire regarde la télé, ils déblatèrent sur les plateaux, reçoivent les appels de leurs correspondants spéciaux. Ils parlent vite, fort. Enthousiastes car confiants. Le plan «Bouclier du désert» s’est métamorphosé en «Ouragan du désert», bref, les alliés pavoisent.
Vic ne sait trop que penser. Ils jouent avec leurs maquettes de papier, comme des gosses, et les rôles semblent distribués d’avance.

Bombardements se succédant tous les quarts d’heure. Saddam évoque l’Islam lors de son discours à 11 heures. Pourtant, dans l’après-midi, cinquante chars irakiens se seraient rendus… La presse et la télé préconisent la vigilance quant à l’interprétation des nouvelles.

Ils pensent de même à l’hôpital. Gaétan, qui se promène depuis une semaine avec son walkman à l’oreille, branché sur France Info, ne parvient pas à se rassurer :
— Comment veux-tu qu’on soit avisés de nos pertes ?… Il paraît que deux avions français ont été touchés. Mais va savoir, les infos, elles viennent du Pentagone, alors, il transmet ce qu’il veut, le Pentagone…
Dans l’ensemble, l’éclatement du conflit est un soulagement —sauf pour Nadira l’Algérienne, qui n’en n’a pas dormi de la nuit. Mais chacun s’étonne cependant de l’absence d’offensive d’Hussein. Les Américains nous cacheraient-ils quelque chose ?… Les Irakiens ne possèdent-ils pas la meilleure armée d’Orient ?… Saddam a-t-il niché dans un recoin quelque «bombe atomique», dernier bouton sur lequel il pourrait appuyer ? (c’est un scoop de Gaétan).

Les chouquettes de Victoire obtiennent un franc succès auprès de Marie-Prune qui paraît plus détendue, mais les choses s’aggravent entre Françoise et son Syrien. Il lui préfère la compagnie de ses compatriotes, passe son temps rivé au téléphone et Françoise jalouse.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Mer 12 Sep - 15:56




Les Irakiens ont bombardé Israël cette nuit.

Six missiles traditionnels sont tombés, seul l’un d’entre eux a été intercepté. Bilan : douze blessés civils à Tel Aviv.
Les alliés somment Israël de ne pas riposter, de ne pas entrer dans la guerre sous peine de généraliser le conflit : les Syriens, Jordaniens et autres pays Arabes risqueraient de s’unir à Saddam.

Vic n’a pas pu sourire de toute la matinée. Est arrivée à l’hôpital avec un cafard grand comme ça. Plus elle tâchait de se l’expliquer, plus il l’handicapait.
Nadira lui paraît frivole à rire de son retard parce qu’elle a perdu un talon en route. Félix l’énerve à chanter des hymnes de guerre appris au service, et même Gaétan, qui sent ce matin une alliée à son angoisse, n’est pas à la hauteur pour apaiser la sienne.
L’ONU a décidé de blâmer l’URSS, un raid israélien de punition est en route… Tous pensent qu’Israël va répondre : Marie-Prune, Nadira, qui s’émeut que de pauvres civils aient pu être bombardés pendant leur sommeil… Mais ils n’ont pas peur. Ils disent que oui mais plaisantent plus qu’hier et ne se sentent pas véritablement concernés.

Et Vic ne sait pourquoi elle oui. Et cette distorsion la bouleverse. Une sensation étouffante d’isolement, identique à celle du 31 décembre. Ils sont conscients que le monde entier danse sur de la dynamite mais Françoise a retrouvé le sourire parce qu’Oamar est revenu…
Barnabé parle d’une cause générale à défendre et d’intérêts particuliers à préserver. «Son petit nombril», comme il dit. Il est jeune, il a fait son armée, sait qu’il peut être appelé mais ne veut y penser :
— Nous sommes tellement peu responsables de ce qu’il se passe !
— Mais ça ne te ferait pas mal au ventre de laisser ta femme et ta fille ?
— Bien sûr que ça m’f’rait mal. Surtout qu’on le dit de plus en plus : cette guerre est un stratagème des Américains. Tout a été programmé d’avance, nous ne sommes que des pions.
Françoise abonde :
— Servir la cause des Américains ? Merci !
Pour eux, les Américains sont des vendus, ils ne pensent qu’à s’approprier le Koweit. Et Françoise ajoute même que c’est tellement téléphoné que la France se retirera du conflit s’il devient mondial.


En sortant de l’hôpital, Vic court chez son dentiste, pour la révision des dix mille. Elle a mal de cette matinée, de cette affreuse nuit. Elle repense à Sarajevo, à la Bosnie-Herzégovine, au massacre de la Saint-Barthélemy.
Elle flippe de cette atrocité : la guerre de religion.
Arrive survoltée chez le praticien, le cousin de Philippe, qui la rassure :
— Ne t’inquiète pas, elle dure depuis quarante ans, la guerre… Toi, tu découvres, mais t’inquiète pas, on ne risque rien.
Et tandis qu’il détartre, Vic sent qu’il met le doigt sur son malaise, qu’il calme sa douleur :
— La guerre ?… Tu parles ! Je suis réformé et Philippe est père de famille. On n’est pas prêts de partir…

Elle savoure avec volupté le petit embryon qui se promène dans son ventre. Elle est fière de donner à Philippe un bébé en cette époque troublée. Fière de le rendre encore plus père de famille… En feuilletant le journal ELLE qui traînait dans la salle d’attente, elle avait lu l’éditorial de Fitoussi : «Elégance suprême de s’affoler pour des futilités alors que le monde bouge.»
Elégance suprême de faire un enfant juif en cette obscure saison. Et Vic comprend d’où vient sa rogne, d’une phrase de Barnabé :
— Tout ça, finalement, c’est pour servir les Américains… Les lobbies juifs Américains…
Elle n’avait pas saisi le mot «lobbies» mais avait entendu le mot «juif», et sans vraiment comprendre la phrase, avait peu à peu résumé :
«Tout ça, c’est la faute des Juifs Américains». Nous y voilà… Et Vic, aujourd’hui, ce matin, à l’hôpital, elle s’était sentie juive, la seule Juive du service… Et le cousin la calme en lui citant Sitruc, le grand Rabbin de France : «Ne vous inquiétez pas, il ne vous sera pas fait de mal.»
Sa crainte au fond, au plus profond, est la remontée de l’antisémitisme, est, associée à ce raid sur Israël, l’angoisse qu’on touche encore à ces braves gens…
A cet instant, elle se sent Juive, et veut se convertir, pour devenir solidaire de cette liberté qu’ils revendiquent, et une seconde, elle pense :
«je ne suis pas catholique, je préfère les Juifs aux Arabes. Je suis Juive et ne supporte pas l’antisémitisme.»

Elle monte dans le bus, vaguement soulagée. Croise le regard des Noirs et des Arabes, n’en revient pas : à l’Haye-les-Roses, à Villejuif, au métro Louis Aragon et jusqu’à la place d’Italie, elle dénombre plus de Noirs et de bronzés que de Blancs !
Et ces Arabes qui sont assis devant elle, de braves bougres qui parlent arabe, vêtus de vieux vêtements et qui trimbalent d’énormes sacs en plastique pleins à craquer, et ce grand Noir qui vient de s’asseoir, lui aussi encombré d’un énorme sac en plastique, mais silencieux, comme endormi… Eh bien ceux-là aussi, elle les aime bien, ils ne lui font pas peur.

Et Victoire réalise combien Paris est mélangé : Français blancs, noirs, arabes… Et elle se dit que s’ils sont à ce point mêlés, pourquoi se font-ils la guerre, puisqu’ils partagent le même sol, les mêmes sièges de métro, les mêmes journaux, les mêmes inquiétudes… Et elle est sûre que son Arabe d’en face est père, et même grand-père en France.
Alors pourquoi se faire la guerre ???

Victoire n’est pas juive, ni catholique, ni musulmane.
Elle n’a pas de religion, ne sait quel parti prendre.
Victoire est estropiée.


La religion soutient l’individu, et décime des familles entières.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Mer 12 Sep - 21:18



Après un démarrage spectaculaire et moult rebondissements, la guerre du Golfe s’achève en eau de boudin.

Saddam, loin de gagner, a surtout brillé par son sadisme, tandis que côté cour, les autres s’en tiraient avec les honneurs.
De toute façon, si le conflit a persisté quarante-deux jours, il a très vite cessé d’être l’unique préoccupation du monde, au grand désarroi de Victoire qui suivait les infos avec une émotion intense.

Le bébé n’a pas accroché, l’intensité, probablement, et elle s’est résignée à faire une croix dessus. Philippe ne veut pas de troisième enfant, s’exprime chaque fois que l’éventualité est soulevée et Vic n’a plus de courage. Elle attend l’accident mais ne le provoque plus.

Surtout, l’Espoir Immense vient de renaître. Ydillia est l’ancienne femme de chambre de Kundera, Milan Kundera, pour qui ne connaît pas l’Idole, celui de «l’insoutenable légèreté de l’être»… Si, si, le monde est minuscule, notre Seigneur miséricorde et Vic a toujours su qu’elle était dans ses petits papiers. Donc elle a confié son livre à sa bonne, ferme les yeux sur ses bêtises, et attend le jour où le Grand Milan jettera les siens sur sa littérature.
Elle s’impatiente. Les petits dosages hospitaliers lui coûtent chaque jour davantage. La mesquinerie de ses consœurs aussi, puisque Victoire travaille entourée de femmes. Le bouquin déjà passait mal, mais Kundera !!!
Elle est seule responsable, elle n’a pas à crâner, elle est bien trop sexy, heureuse, chanceuse… Et puis elle a envolivé : c’est Tallendier, impressionné par son talent, qui lui présente le grand homme, pas la bonniche.


Ce mercredi soir, Philippe a prévu d’aérer Victoire.
Lorsqu’il débarque à 20 heures 02, elle l’attend depuis vingt minutes, fin prête, particulièrement soignée, dans le pull rouge à torsades qu’elle a acheté pour Milan. C’est une répétition, en somme, mais avec un jean’ à la place du kilt, pour le confort au cinéma, puisqu’après le restaurant, ils iront voir «Alice».
— Ah non ! implore Victoire lorsqu’elle surprend Philippe le camembert en main… Tu ne vas pas manger maintenant ?
— Et qui m’en empêcherait ? répond-il péremptoire et devant Ydillia médusée.
Puis il se coupe une part et comme pour lui prouver que l’encas ne retardera en rien leur rendez-vous avec les autres, l’avale en entraînant Vic vers la porte.

Dans la voiture, elle est muette. Elle se demande pourquoi son époux l’a conviée. Phil n’a pas l’habitude de s’encombrer d’elle lors de ses virées nocturnes et le profil renfrogné qu’il affiche ne lui dit rien qui vaille.
— Tu fais la gueule ? jette-t-il soudain. Je sors ma femme ce soir et ma femme tire la tronche ?
— Non, répond-elle placide, j’ai faim et je garde mes forces.
Par courtoisie et pour qu’il se rassure, elle se lance sur les quais dans un long monologue. Cryoglobulines patati, électrophorèses patata… Monologue car Philippe ne l’encourage pas et ne profite pas des blancs pour donner son avis, ou parler d’autre chose.

Victoire est mal à l’aise, pire, elle est malheureuse. Elle narre, elle narre, sur le même ton, un peu enjoué, surtout factice. Philippe cherche son chemin et elle a la vague intuition qu’il lui reproche de ne pas l’aider. Il interrompt le show place de l’Opéra : «C’est celle-ci la rue du 4 septembre ? » Elle ne sait que répondre, se sent idiote, plisse les yeux genre attends je décrypte.
Lorsqu’ils arrivent au restaurant, Philippe pousse la porte avec l’audace de l’habitué et passe devant sa femme, bien entendu. Les autres les attendent : Xavier, sa fiancée Valérie, Sophie, une amie de Valérie et Christophe, l’incontournable, sont assis autour d’une table circulaire et centrée par un barbecue. Un gros monsieur propose poliment de se décaler pour permettre aux nouveaux-venus de s’asseoir. Philippe remercie poliment, Christophe se lève, par solidarité pour le monsieur peut-être, et avec un clin d’œil, lui lance : «Vous n’avez pas peur !…» en désignant Victoire qui se retrouve à côté de lui. Elle se rassure, c’est de l’«humour» et elle commande.

Xavier, d’emblée, questionne :
— Alors ton livre ? Il est publié ?
— Ca avance
— Mais ça y est ? Tu as un éditeur ?
— Non, mais il est chez Milan Kundera.
— Ah ouais ! s’exclame-t-il admiratif.
— Ouais, ouais… J’attends un rendez-vous potentiel avec lui dans quinze jours et je dépose des exemplaires un peu partout… Et puis j’ai commencé un autre bouquin.
Plus tard, Xavier revient à la charge :
— Alors Philippe ? Tu sors ta femme ? Ca faisait longtemps qu’on ne l’avait pas vue, ta femme…
— Ben oui…
Philippe n’a pas encore dit grand chose, juste a-t-il repris Vic lorsqu’elle a avoué que le Soleil Rose était un livre scandaleux : «Scandaleux, scandaleux, n’exagère pas !…»
Xavier semble intéressé mais Christophe connaît l’histoire par cœur et Philippe ne la supporte plus. Victoire se réjouit lorsqu’ils changent de sujet :
— Vous étiez où le 31 décembre ?
— En Bretagne, répond la fiancée Valérie. Et vous ?
— Chez Vladimir à Créteil.
— Je remarque en tous cas, intervient Xavier, que depuis qu’il est avec Solange, Vladimir ne m’appelle plus.
— Ah bon ? s’étonne Philippe.
— Non. Pourquoi ? Il t’appelle, toi ?
— Non, réalise Philippe.
— Je suis sûr, continue Xavier, que sa femme y est pour quelque chose. D’abord elle est con. Elle est gentille, c’est vrai, mais elle est con.
— Ouais, l’interrompt Philippe, c’est comme Victoire : si elle ne vient pas plus souvent, c’est parce qu’elle te trouve con.
Vic avale de travers : comment ose-t-il ?
Xavier pique du nez. Christophe entre les deux ne sait quel parti prendre : en rire ou changer de sujet dare-dare.
— D’ailleurs, insiste Philippe, si tu n’appelles plus toi non plus, c’est parce que tu le sais, qu’elle te trouve con, Victoire…
Vic tâche d’humoriser :
— Con, con, n’exagérons rien… Disons juste insupportable…
— Ouais, la coupe Philippe, elle me l’a balancé un soir, elle trouve tous mes potes cons, et surtout toi, Xavier !…
Ledit Xavier reprend du poil :
— Nos idées s’entrechoqueraient-elles ?
— Sûr ! abonde Philippe. D’autant qu’elle est pathologiquement susceptible.
Et d’insister, et d’insister, tandis que Vic se demande ce qu’elle est venue faire dans ce mauvais film :
— Ne l’écoute pas, Xavier. Il en rajoute. J’étais très contente de te voir ce soir, sincèrement.

C’est alors qu’elle se tourne et aperçoit le gros, celui qui a cédé sa place tout à l’heure : il mime des mains qui enserrent un cou, et il s’agit de son cou. Sans doute encouragé par l’irrespect de son mari, le voisin se permet de se fiche d’elle, devant tout le monde !
Avec beaucoup de sang-froid, elle lui décoche son sourire Paloma :
— Excusez-moi, je suis désolée… Je vous dérange ?… Ce geste est à mon intention sans doute… Permettez-moi de ne pas comprendre : je parle trop ? Je parle fort ? Je parle trop vite ? Excusez-moi, Monsieur, je n’en ai pas conscience…
L’étonnement général de la tablée en serait resté là si un grand gaillard type Koweitien, distingué et costume bien coupé, n’était intervenu :
— Ne vous inquiétez pas, Mademoiselle. Parlez si vous avez envie de parler, exprimez-vous. Vous êtes la seule ici qui ait de la personnalité. Je vous en prie, n’ayez pas honte, c’est vous qui avez raison…


L’incident clos, le charmant gros monsieur envolé avec sa minette, Victoire s’insurge : Philippe est imbuvable ce soir et il la met au pilori. C’est à cause de sa grossièreté que le type a cru bon de se payer sa tête.
Lorsque Philippe lui chante au moment de régler :
— Tu as de la monnaie ? son sang ne fait qu’un tour :
— Oui mais je la garde, je rentre.
Christophe s’ébahit :
— Tu ne viens pas au ciné avec nous ?
— Non, j’ai sommeil.
— Ma femme fait la gueule, alors ma femme se tire, conclut l’époux avec philosophie. Tu sais Christophe, il n’y a pas de problèmes, il n’y a que des solutions.
Et il déchire son premier chèque, et en signe un plus gros, pour garder son liquide.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Jeu 13 Sep - 18:43

Comment peut-on accepter le mépris ?
On ne l’accepte pas mais on fait comme, quand on a l’habitude d’y être confronté.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Jeu 13 Sep - 18:45




Madame,

Nous avons étudié avec attention votre manuscrit intitulé Le Soleil Rose (deuxième version). Il ne nous a malheureusement pas paru possible de le retenir pour publication. En effet, nous avons été sensibles à la qualité d’émotion de ce récit attachant. Mais il nous a en même temps semblé que votre style restait d’une originalité inégale et manquait trop souvent de la force expressive qui aurait pu assurer sa pleine efficacité.
Nous vous prions de croire, Madame, à nos regrets, ainsi qu’à l’assurance de nos sentiments les meilleurs.

Christophe Manufacture pour Lavil.


Victoire se jetterait volontiers sous le métro. Après sa désastreuse soirée d’hier, elle n’avait pas besoin d’un tel cadeau ce matin dans sa boîte aux lettre. Lavil, elle y croyait, savait qu’ils la liraient attentivement et elle est maintenant désespérée. Ne comprennent-ils pas, ces imbéciles, que c’est la maladresse du style qui permet «la qualité d’émotion de ce récit attachant» ? Si sa Lola se met à penser comme Kundera, sa naïveté et son inexpérience ne seront plus crédibles…

Comme elle souffre ! Son mari qui s’éloigne, la biologie qui ne lui apporte plus rien, elle s’étonne de son acharnement. Ce livre est un fléau qui lui bouffe peu à peu la vie. La littérature est un engrenage maléfique dans lequel elle n’aurait jamais dû glisser le doigt. Mais il est à présent trop tard pour faire machine arrière. Le virus l’a piquée, se multiplie dans ses globules, et chaque vague de reproduction la pousse à son stylo, irrésistiblement.
Elle ne veut plus vivre que pour ça : écrire, raconter des histoires, approfondir les sentiments, dénuder les âmes. Elle le sait comme jamais elle n’a su quoique ce soit. Et elle les trouve bien sévères, ces grands éditeurs. Bien sévères et peu clairvoyants.
Elle va apprendre à écrire. La chance inespérée, elle finit par le croire, est cette rencontre avec Milan. Il va lui apprendre à écrire. Elle va s’acharner, cent fois sur le métier remettre son ouvrage, et elle y arrivera, devra-t-elle y perdre mari, carrière médicale et sommeil. Devra-t-elle y perdre la raison.

Elle y arrivera. Personne ne l’en empêchera. Elle n’est pas si désespérée. Patience, travail, sang-froid. Et ils verront bien ces Lavil, Tallendier, Bellefontaine et pense-petits, ils s’y feront, au succès de l’illustre inconnue à laquelle ils n’ont pas donné la moindre chance.
Et sa revanche sera belle.
Elle se jure de pulvériser les records de vente, elle se le jure même si l’objectif initial n’était pas celui-là.
Elle n’a RIEN à perdre, elle vit du rab, elle est morte depuis très longtemps déjà.
Et ça, Lavil ne peut le savoir.
Elle a fait un pacte avec le diable, et ça, son mari lui-même l’ignore.

Victoire est increvable.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Ven 14 Sep - 12:13




Les deux époux se sont réconciliés.

Victoire est fragile en ce moment, elle se ménage, et Phil est amoureux du corps de sa femme, tient huit jours maximum, puis revient pantelant supplier le rapport.
Victoire fait la putain. Pour ses enfants et pour son œuvre. Ses enfants sont heureux d’une vie familiale environ stable et Vic a besoin du mari pour finir son nouveau bouquin. D’autant qu’il est touchant, l’adolescent qui ne mûrit pas, l’étalon qui ne se lasse pas, le baratineur qui parvient à la convaincre qu’elle manque d’«humour». Il n’aurait pas besoin de ces périodes que Vic jugent trop longues, chacun chez soi à ruminer, elle se satisferait du reste. Elle s’est habituée aux insultes, aux abandons nocturnes et quant à la corvée dominicale, ils sont parvenus à un arrangement : Phil n’impose plus les beaux-parents qu’un week-end sur deux et tâche de rester à Paris un week-end sur deux.

Vic se persuade comblée : le mariage n’est-il pas affaire de concessions ?
Son Soleil Rose reste crépusculaire, Kundera silencieux, elle change donc d’espoir, décide de s’attaquer aux «petites maisons».
Un jour, elle pousse jusqu’au fin fond de Nanterre. Dans une rue inconnue, sous un porche minable et au bout d’un couloir sans fin, elle s’arrête devant une porte en préfabriqué sur laquelle se détache une affichette peinte à la main : «Furia». Du dehors, elle flaire une animation intense sur fond de tabac blond :
— Oui mais vois-tu, explique une voix mâle, en ce moment, avec la guerre…
Elle aurait bien écouté davantage mais sa main frappe et une autre voix la prie d’entrer. Derrière la porte, une pièce de neuf mètres carré donne peut-être sur une autre, ou sur un placard. Dedans la pièce, une bibliothèque croule sous les livres, un bureau d’architecte croule aussi, occupant un bon tiers de l’espace. Derrière le bureau, un homme d’une quarantaine d’années, avec double menton (et double ventre s’imagine Vic) fume derrière ses lunettes de myope et lui envoie donc avec une volute :
— C’est à quel sujet ?
— J’ai téléphoné tout-à-l’heure. C’est sur vous que je suis tombée ?
— Tout-à-l’heure ? répond-il avec la même surprise qu’il aurait répété : «Michel Jonas ?…» ou : «La guerre ?… Quelle guerre ?» ou «Tu le penses vraiment, vieux ?…»
Bref, avec une nonchalance de ruminant qui ne comprend pas pourquoi le direct Paris-Calais de 17 heures 12 n’est toujours pas passé.
L’étonnement maximal que puisse ressentir ce mec, autrement dit, le bouquin ne lui haussera même pas le sourcil.
Une fille sort soudain du placard pour intervenir :
— Non, vous n’êtes pas tombée sur lui.
Il tardait à répondre, c’est vrai, mais Vic se demande de quoi se mêle cette petite madame. C’est la seule à bouger ici, et elle rompt le charme. Les deux autres en face du myope et le myope réfléchissent, Vic croit percevoir qu’à l’odeur du tabac, se mêle celle du cerveau surchauffé. Elles fouettent, elles dépaysent, c’est bon. Avec un petit côté cliché non négligeable : le boss, mégot aux lèvres, les pieds sur le bureau, l’adjoint assis en face et le troisième, indifférent, celui qui est de dos au cinéma.

Vic ferait bien durer le plaisir, d’autant qu’en face du boss, l’adjoint est tout à fait son genre. Instant magique que son regard sur elle. Quarante ans, cheveux poivre et sel, front dégarni mais nuque buissonnante, blouson de cuir négligemment ouvert sur un lambswool bouteille, classe mais relax, il s’avachit sur son transat. Surtout, il a le regard qui la plante : vaguement blasé mais intéressé tout de même, histoire de voir, qu’est-ce qu’il risque ?
En une seconde, il la déshabille, revient à ses yeux, elle lit dans les siens : «Toi, je ne serais pas étonné que tu aimes ça…»

Stoïque, Victoire présente son livre :
— Je suis venue déposer un manuscrit.
Elle gagne du temps, rester, rester, le plus longtemps possible sous le regard de cet homme, interrompre sa conversation, le déranger, et qu’il en éprouve du plaisir… Elle feuillette son exemplaire : la fille est encore debout dans la pièce et s’impatiente :
— Je vérifie qu’il y a bien mes coordonnées… Le titre… Le nom…
— L’adresse, continue l’autre.
— Il n’y a pas de mots doux ? fait Vic imperturbable (elle se souvient trop bien de sa frayeur lorsqu’elle a cru avoir oublié la seconde lettre de refus de Tallendier dans son exemplaire Kundera…)

Et à cet instant, en prononçant ces mots devant son livre en éventail, elle le regarde lui, le créatif lubrique, droit dans les yeux :
— Enfin, des mots doux… il y en a… Je veux dire…
Et elle perd le contrôle. Elle voulait dire quoi ?… manuscrit ?… Elle voulait dire : «Il n’y a pas de mots manuscrits cachés dans mon… manuscrit ?…»
Non, ça ne va pas, il vaut mieux qu’elle ne poursuive pas.
Dommage, son esprit la trahit. Il lui reste ses yeux et ses lèvres (fardées du rouge ensorcelant de Paloma), elle en profite, esquisse une révérence, avec œillade généreuse à la cantonnade et magnifique sourire au séducteur.
Dehors, elle se sent belle.
Belle comme elle ne l’est plus depuis longtemps.




Le lendemain, Vic dépose l’exemplaire chez MAS-TU-VU.
MAS-TU-VU ? Inconnu au bataillon… Elle ne se souvient pas de l’adresse exacte et pense : «la rue Lincoln est si petite… Il y aura certainement un panneau en cuivre à l’entrée.»
Elle commence à regretter le trajet lorsque de panonceau point, et surtout, le Bottin 1990 ne mentionne aucune maison d’édition à ce nom.
Elle va abandonner lorsqu’elle tente les renseignements qui, par bonheur, répondent : au cinq.

Au cinq, seule la check-list de la gardienne fait état de l’existence de la maison et s’il y a six plaques en cuivre à l’entrée de l’immeuble, aucune ne porte le nom MAS-TU-VU. Et les bureaux du rez-de-chaussée sont incapables de la renseigner :
— Les éditions MAS-TU-VU ?… Il faut demander à la concierge, vous êtes sûre que c’est ici ?
Au second, il s’agit plus d’un appartement bourgeois que d’une «Maison d’édition». La jeune fille qui ouvre la porte à Vic, très jeune, est familière. Douce, elle frôle l’amateurisme et la prévient :
— Nous avons beaucoup de retard. Nous recevons des floppées de manuscrits qui attendent, et nous ne sommes que deux…
Elle semble sincèrement désolée, lui propose de prendre le sien mais conseille la patience. Qu’est-ce que Vic a à perdre ? Les exemplaires reviennent vite et il en circule sept. Elle rassure :
— Ne vous inquiétez pas, je ne suis pas aux pièces… J’ai TOUT mon temps, je n’ai pas besoin de mon livre pour vivre.
Et elle case l’internat, pour épater un peu.
La jeune fille va répondre au téléphone. Décroche, raccroche et revient. Vic la sent à la bourre et s’étonne de sa politesse :
— Sur onze livres édités cette année, il y a eu trois romans et huit essais. Nous publions de plus en plus d’essais.
Vic répond qu’elle préfère aussi écrire des essais et d’ailleurs, dans son Soleil Rose, si la première partie est de «pur style romanesque», la seconde —c’est un journal intime— est plus proche de l’essai (au fait, qu’est ce qu’un essai ?) Elle poursuit :
— Il s'agit de mon premier roman, et je pense que dans une petite maison, il aura plus de chances d’être accepté tel quel. Pour vous dire franchement (elle raconte tout en écrivant son nom, c’est sa tactique), j’ai été envoyée chez vous par Bellefontaine, avec lequel j’ai corrigé la première partie, mais j’ai coincé pour la seconde, parce qu’ils sont vraiment trop rigoureux, dans cette maison, ils cassent toute originalité. D’ailleurs, la maison Bellefontaine n’existe plus…
La fille s’étonne.
— Vous ne le saviez pas ? conspire Vic avec délice… Si, si, elle a été vendue !... A des Japonais !…
— Ah bon ?
— Oui, et ces corrections, c’est grave, tout de même, d’imposer à des écrivains des diktats de marketing, pour respecter «l’esprit de la maison»… C’est gravissime, n’est-ce pas ? Entre nous, voyez vous, Tallandier me propose de travailler avec Kundera. Dans quinze jours, nous reprenons le texte, alors évidemment, je suis tentée, pensez ! Le Grand Milan Kundera ! Ca ne se refuse pas !… Mais qu’ils me mangent le nez, non.
— Mais vous savez, lui répond la jeune fille, les corrections sont indispensables… Même les petites maisons les exigent.
— Ah bon.
Cette fois, c’est Vic qui reste pantoise.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Sam 15 Sep - 16:28

Ce soir, l’oiseau Coco est mort.

Un petit naufragé de la tempête qui avait atterri, par hasard ou par conviction, dans le salon.

Qu’est-ce que la mort ? Rien, sinon les larmes des autres.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Sam 15 Sep - 16:50



Victoire se demande pourquoi elle persiste à écrire.
Son nouveau livre avance, doucement, mais elle le juge moins joli que le Soleil Rose.
A l’hôpital, l’effort devient peu à peu surhumain : elle présente ses dossiers, au staff du mardi, sans enthousiasme. Elle type ses cryos comme on se brosse les dents, convaincue de la nécessité mais sans satisfaction.

Elle a hâte de rentrer taper ses nouvelles pages et ne supportent plus les urgences qui la retardent. L’entourage médical ne s’amuse plus de ses fredaines. Elle affiche un dédain profond pour ses plasmas, de plus en plus profond et qui, à la longue, exacerbe les collègues.

Un soir, la scène éclate, Vic manque de tomber la blouse, s’engueule avec le service entier et rentre à la maison les yeux gonflés de larmes.
Ydillia s’apitoie, et tandis que notre héroïne n’y croit plus, lui délivre le code, le numéro magique, celui qui pénètre chez Milan. Il faut sonner trois fois, raccrocher puis recommencer.
Victoire s’exécute, la chambre des enfants s’agglutine dans la confiture de fraise des gâteaux, qu’importe, elle n’a jamais sévi, l’ange venu du ciel est peut être cossard, mais il détient l’espoir, il vient de prononcer la formule magique :
— Allo ?
Une voix grave et slave répond :
— C’est quoi ?
— Bonsoir. Je m’appelle Victoire, je suis la cousine d’Ydillia (la bonne préfère la parenté)
— Ah ! s’exclame la voix soulagée, puis accueillante : «Bonsoir !»
— Eva ? Vous êtes Eva ?
— Véra. Vic respire un grand coup :
— Vous êtes madame Kundera ?
— Oui, Véra.
— Excusez-moi, Ydillia m’avait dit Eva…
— Ne vous excusez pas. En France, la… méprise est facile.
Je suis habituée à ce genre de… Vic la laisse chercher… confusion…
Je suis sincèrement désolée mais Milan a énormément de travail en ce moment. Il est en pleine traduction Ang… Anglaise.
Elle s’applique :
— Il n’a pas encore eu le temps de lire le livre.
— Ouf ! J’aime mieux ça.
— Ah oui ! Je comprends maintenant votre impatience. Vous pensiez qu’il n’appelait pas parce qu’il n’aimait pas ? Non, non, mais votre livre est gros, il n’a pas eu le temps… Mais ?… Mademoiselle ?...
— Oui ?…
Elle croit que Vic a disparu mais Vic la laisse parler. L’accent est prononcé et Véra cherche ses mots, lentement, et la jeune femme enregistre tout, même les blancs, avec un indicible plaisir :
— Oui, je suis là.
— Milan aussi, voulez-vous que je vous le passe ? Ce serait plus simple.

Victoire se pince. Elle s’attendait si peu à l’éventualité. Des nouvelles par sa femme lui auraient suffi mais puisque Véra propose…
Elle patiente deux secondes, pas plus, et heureusement car son cœur palpite à tout rompre :
— Bonsoir, Mademazelle
Le timbre de la voix l’étonne. Elle n’imaginait pas un tel timbre. L’accent y est mais sans virilité. Une voix posée, douce, mais précieuse :
— Ecoutez, j’ai beaucoup de travail actuellement.
Il répète ce qu’a dit Véra, avec la même lenteur :
— Je n’ai pas encore eu le loisir de lire votre livre. Je l’ai feuilleté, oui, je l’ai feuilleté, mais je n’ai pas encore eu le temps de le lire.
— C’est vrai ? Vous l’avez feuilleté ? Et déjà, vous avez une idée ?
— Non, je n’ai pas d’idée… Vous le savez comme moi, lorsqu’on écrit, c’est pour être lu et pas feuilleté.
— C’est exactement mon point de vue…

Et elle s’emballe, et parle, et parle :
— Et j’étais sûre que ce serait le vôtre… Je ne pouvais pas mieux tomber… Vous savez, j’ai lu tous vos livres, et je les ai tous aimés… Je n’arrête pas d’écrire, la nuit, le jour, et j’ai tellement besoin de votre avis ! C’est comme une maladie… J’écris depuis toujours mais en ce moment, c’est la panique, c’est trop !!!
— Ne soyez pas impatiente, la rassure-t-il. Je le lirai attentivement et je vous rencontrerai lorsque je serai prêt. Voulez-vous que je prévienne Ydillia ?
— Si vous préférez, je peux vous laisser mon numéro de téléphone à la maison. A moins que cela ne vous dérange, vous n’aurez qu’à m’appeler…
— Non, ça ne me dérange pas du tout. Attendez, je vais chercher un CRAILLON.
Il articule sur ce dernier mot et Vic l’embrasserait volontiers. Revient aussitôt : elle donne son numéro personnel au grand Milan Kundera.
— Et je tombe sur vous ? s’enquiert-il.
— Oui, sur moi, ou sur mon mari… Et là, elle fait la moitié d’une gaffe : ou sur Ydillia… (moitié seulement puisqu’Ydillia sa cousine peut venir la voir souvent… Mais pourquoi décrocherait-elle ?
Parce que c’est comme sa sœur, c’est sa cousine !!!) Il dit :
— Sur votre mari ? Vous êtes Madame alors ? (le «sur Ydillia», avec un peu de chance, est passé inaperçu)
— Oui… (et elle n’ajoute rien : elle ne va pas aggraver son cas en avouant les enfants).
— Et moi je dis MADEMAZELLE, MADEMAZELLE, mais c’est madame qu’il faudrait dire ?
— Oui (la honte !)
Et Victoire finit en beauté :
— Je ne suis pas impatiente, j’ai tout mon temps vous savez. En ce moment, je tape un autre livre, je l’ai écrit ces dernières semaines et j’en suis à la page 33…
— Ah ! 33 ! C’est un beau chiffre ! C’est l’âge de la mort du Christ !…
— Au revoir Milan. Je suis si heureuse de vous avoir parlé !… J’attends votre appel…

Elle raccroche et s’arrache les ongles : groupie, groupie, groupie, elle s’est comportée en groupie, bavarde et prétentieuse… L’HORREUR !!!



Samedi matin, Vic se réveille du mauvais pied : que n’accepterait-elle pas pour ce fichu piston ?
Le filtre du lave-vaisselle est bouché —un miracle qu’il ait fonctionné cette nuit— le frigidaire est gorgé d’eau et les légumes flottent dans leur bac. L’aspirateur non plus n’aspire plus d’être plein. Elle effectue son travail ménager la rage au cœur, aurait préféré profiter des enfants. Evidemment, une fois l’ensemble propre, elle n’a plus qu’une envie : écrire, histoire de se défouler.

Mais Philippe ne l’entend pas de cette oreille : de sa chambre lui parviennent des bruits d’enfants qu’on habille. Il leur a proposé le zoo de Vincennes, depuis, les petits trépignent : «ai veu voi les zanimo, ai veu voi les néné fan… » Vic a juste le temps de se maquiller, d’enfiler jean’ et bottes, à peine celui de se demander si la tente de suivre la marmaille sous un vent pareil.
A l’entrée, ils hésitent, claquent des dents mais les garçons insistent. Vic regrette un peu d’être là. Elle a voulu lancer un sujet de conversation en voiture et s’est entendue répondre :
— Qu’est-ce que tu nous la ramènes avec ton chauffeur de taxi et la décadence de la France ?… On s’en fout, on va au zoo avec les gosses !

Elle ne regrette qu’un peu d’avoir délaissé son cahier car elle tient à voir la réaction des enfants devant les animaux «en vrai». Et Philippe pourra dire ce qu’il voudra, elle s’en balance. Lorsqu’elle lui suggère qu’il ne devrait pas s’encombrer de la poussette, que David aime marcher en tenant la main, Philippe baragouine une réponse amère qu’elle n’entend plus très vite. Juste râle-t-elle à peine lorsqu’elle se retrouve derrière la poussette vide.
Ils tiennent une heure. Par endroit, le soleil est chaud et les encourage, à d’autres, le vent si glacial pénètre les os.
Ils ont eu peur de l’éléphant, énorme, avec de grosses larmes épaisses et blanches, se sont attardés devant les manchots, mais ont raté la girafe, frileuse, et les singes car papa et maman ont rebroussé chemin

Devant la voiture, Vic grelotte. Par bonheur, les pop-corns partagés avec David et Nico lui ont donné l’énergie jusque là. Elle laisse Philippe installer ses gamins (c’est sa voiture, il s’y connaît) et entend à travers le bruit de la portière qu’il claque :
— Pourrait pas bouger son cul, cette pétasse !
Elle croit rêver : quelle haine dans ces propos ! Les a-t-il prononcés pour lui ou à son intention ? Elle trouve qu’il exagère, attaque :
— Tu nous déposes et tu sors ? Il répond :
— Non, je rentre et je dors.
— Bon, insiste-t-elle, tu nous ramènes et tu dors ?
— Pourquoi ces agressions ? questionne-t-il obséquieux.
Vic croit rêver de nouveau : ne l’a-t-il pas traitée de pétasse ?… A-t-elle entendu des voix ? (ma pauvre fille, il serait temps de prendre des vacances) .
Après trente bonne secondes d’hésitation, elle finit par murmurer :
— Pourrait pas bouger son cul, cette pétasse ?
Philippe verdit, perd sa belle assurance et devient tout mignon :
— On va tous manger chez Mac Do. Tu nous accompagnes, Bouboule ?… Allez, sois pas bête, tu vas pas faire la tête pour ça ?
— Non, je ne ferai pas la tête. A la limite, je m’en fiche… Tu me traites de pétasse alors que c’est le premier samedi depuis longtemps que nous sortons ensemble, je suis la reine des connes, je ne vois vraiment pas ce que nous faisons ensemble. Le soir passe encore, c’est court, mais les dimanches, les samedis, alors là non, j’ai l’impression que ce n’est plus possible…
— Mais c’est toi qui a commencé ! C’est toi qui m’empêche de vivre ma vie, et ça m’agace !

Peut-être lui reproche-t-il d’avoir émis l’hypothèse de partir plus tard, ou celle de laisser la poussette ? A moins qu’il ne digère pas les petits beurre, amenés par lui exprès, et que les enfants ont dédaignés à cause des pop corns achetés par maman ? (petits beurre qu’il a été le seul à manger, du coup, et elle s’en peine, à posteriori…) Bref, c’est bien ce qu’elle disait : ce n’est plus possible. Et la bonne volonté de Phil une fois son coup de gueule lancé ne change rien à l’affaire. Elle s’en fiche, elle ne le quittera pas, n’a pas même envie de bouder, mais sitôt arrivée place d’Italie, elle le somme de la l’y laisser. Ras-le-bol d’en entendre ! Ras-le-bol de sa compagnie, salut, elle déjeune seule, ailleurs…

De retour à la maison, elle a plutôt envie d’en rire.
D’en rire, plutôt que d’en pleurer
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Dim 16 Sep - 13:49

PERSONNE ne m'empêchera d'aboutir à la fin de ma misson.

PERSONNE !




Quel temps de chien ! Il pleut à gros bouillons dans les rues parisiennes, par giboulées entrecoupées de faibles rayons de soleil, et si Vic a fini de bonne heure aujourd’hui, elle n’a pas pour autant envie de traîner. Elle s’est juste contentée de passer chez Marc Voisin récupérer son manuscrit. Elle a saoulé la secrétaire d’un flot de paroles : le Soleil Rose par çi, Bis Repetita par là, et Kundera au milieu de sa verve prolixe. Elle n’était pas fière en quittant les lieux : elle ne croit plus en rien, ni en son talent, ni au Soleil Rose, ni à Kundera. Elle a la funeste sensation de brasser de l’air pour pas un rond. A quoi bon déranger ces braves gens ? Et puis d’abord, qu’est-ce qui les interpelle ces braves gens ? Cette secrétaire, par exemple, avec son accent du midi et ses lunettes d’anarchiste, serait-elle émue par sa prose ? A qui s’adresse-t-elle, finalement ? Vic se sent comme un chien qui court après sa queue. Elle se retient de relancer Milan, pour être enfin comprise, une fois, et par quelqu’un de son monde.

Pourtant, la matinée hospitalière s’était déroulée à merveille. A huit jours de la fin du stage, les passions s’apaisaient, chacun sachant qu’il ne travaillerait bientôt plus avec l’autre. Marie-Prune, dès l’arrivée de Victoire, l’avait entraînée avec forces simagrées dans son bureau, pour lui dire au revoir et bonne chance et pour lui offrir son cadeau : le dernier best-seller de Kundera. Son geste ébranle Vic : Marie-Prune la touche beaucoup et elle a honte de la décevoir, un jour, honte de l’avoir bernée. Tallendier n’est qu’une supercherie et Marie-Prune, une femme qu’elle estime entre toutes, qui a compris plein de trucs, avec un courage à faire peur mais intelligemment managé, sans la moindre souffrance. Et Vic se sent médiocre à cet instant. Plus encore lorsqu’elle lit la dédicace : «Au Soleil Rose, à Kundera, à Toi.»
Médiocre et sans talent, même un Marc Voisin ne veut d’elle.



Le livre de Milan est à côté d’elle sur le lit. Elle a essayé de le commencer, mais sans succès. Elle ne veut plus entrer chez lui s’il refuse d’entrer chez elle. D’ailleurs, c’est simple : Victoire ne peut plus lire personne. Les recettes de cuisine, les articles à sensation, son horoscope passent, mais un roman, nenni. Son seul encouragement est devenu supplice. Pourtant, quand elle parvient à s’y astreindre, elle trouve que sa littérature ne vaut pas moins. Elle rumine. Les enfants crient dans leur chambre plutôt que d’y dormir. Elle s’ennuie... «Ecrivez pour vous», lui a conseillé la secrétaire de Marc Voisin, «il y en a beaucoup qui le font»… L’idée est astucieuse : écrire pour elle et retourner à ses potions magiques, ses plasmas et ses p’tites manips…

Philippe téléphone à 16 heures pour la prévenir qu’il ne rentrera qu’à 21 heures. Ces précautions ne sont pas dans ses habitudes, aussi en profite-t-elle pour lui glisser deux, trois phrases obscènes. Elle a toujours envie de faire l’amour l’après-midi, ça ne date pas d’hier, et elle adore les grivoiseries téléphoniques. Philippe marche à chaque fois, tout de suite, même en pleine réunion. S’il est écouté, il utilise un code et reste chaste tandis que Vic se permet le pire. Et c’est bien chaud, bien bon, comme si elle le violait un peu.

Le soir, à son retour, il est particulièrement enjoué. Vic a retrouvé le moral et pourtant, à table, la scène ne tarde pas à éclater :
— Tu t’rends compte : Marie-Prune m’a offert un cadeau pour mon départ !
— Hum, hum…
— C’est le bras droit de Dieuleveut et j’ai une cote monstrueuse avec ...
— Hum, hum.
— Sans rire. Elle m’a fait tout un cinéma pour m’offrir «l’Immortalité» de Kundera… Je ne me suis plus sentie de la journée. Je me demande même si elle n’est pas un peu lesbienne sur les bords…
— Ta, ta, elle est mariée, et elle a des enfants : tu prends tes désirs pour des réalités ma vieille.
— Mais pas du tout, pas du tout… C’est la première fois qu’une femme m’attire ainsi. A chaque fois que j’ai un nouveau pull, ou une nouvelle robe, elle me fait enlever ma blouse pour me mater. Un jour, elle a même glissé un doigt dans mon décolleté pour réajuster mon col.
— Ta, ta, ta…
— Mais si, j’te dis !!! Ca existe, tu sais, et malgré les enfants… Je connais… Il l’interrompt :
— Pipeau, pipeau, du jamais vu !....
— Mais je connais…
— Une femme mariée avec des enfants !…
— Mais merde à la fin ! Qu’est-ce que tu en sais au juste, toi ?
— Ce que j’en sais ?
— Oui. Qu’est-ce-que tu as, à jamais vouloir me croire, à me contrarier tout le temps ??? J’en ai marre ! C’est dingue, on dirait que ça te bouffe que le bras droit de Dieuleveut s’intéresse à moi !…
— Pas du tout, pas…
— C’est dingue ! Faut toujours que tu me rabaisses !… C’est comme la fois où elles ne m’ont pas engueulée, alors que les autres si… T’as pas pu t’empêcher de dire que c’est parce que j’étais «spéciale», «un peu psy sur les bords», et ti et ta, alors que pas du tout… C’est comme le jour de Christine, quand tu m’as sorti qu’elle n’avait pas ouvert mon bouquin alors qu’elle l’avait dévoré en deux jours… Toujours en train de dénigrer, de cracher, moi j’en ai marre ! Ras-le-bol ! Je ne supportais plus les sorties avec toi, si les dîners sont infernaux, bonjour, salut, j’arrête !!!

Elle vidange. Flots de paroles tels des flots de mazout. Il essaie d’envoyer une phrase mais qui se noie très vite. Elle poursuit :
— J’en ai marre d’avoir un mec comme ça : t’es jaloux, c’est tout ce que t’es !… Jaloux parce que j’écris, jaloux parce qu’on me fait des cadeaux… T’es jaloux et j’en ai marre !!!

Il la stoppe soudain et pourtant elle avait fini, se jette sur elle :
— Tais-toi, tais-toi, tais-toi !… crie-t-il en enserrant son cou de ses deux mains. Il serre et Victoire s’abandonne, aspirée par le grand tourbillon de la démence, ferme les yeux tandis que peu à peu ses forces s’évanouissent. Le sang lui bat aux tempes, le visage lui chauffe, elle part. Philippe réalise et relâche l’étreinte. Victoire renaît, secouée.
Philippe devient adorable, l’embrasse, la caresse des mains et de la voix :
— Allez Bouboule, allez… C’est fini maintenant, tu vas voir… Tu sais, on peut faire pleins de trucs tous les deux, suffit d’un p’tit effort.
Elle l’écoute sans l’entendre, plane, ne comprend plus que ses gestes. Résiste comme par instinct.
— Allez Bouboule, continue-t-il, t’es bête. Tu sais très bien qu’on s’aime tous les deux…

Et il l’allonge sur le canapé, la déshabille doucement :
— Tu es belle, souffle-t-il. Tu es belle, tu es bonne et tu es à moi…
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Lun 17 Sep - 11:56




Qu’est-ce que l’amour entre un homme et une femme ?
Rien.
Cet amour-là n’existe pas.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Lun 17 Sep - 12:20

L’appel est extraordinaire. La jeune fille des éditions MAS-TU-VU vient de téléphoner pour dire :
— Il me semble me souvenir que je vous avais conseillé de patienter longtemps à propos de votre manuscrit. Mais je l’ai lu et tant qu’à faire, puisque je peux vous répondre, j’en profite : voilà, il est très bien mais pour d’autres raisons, nous ne pouvons le publier… Alors si vous voulez récupérer votre exemplaire…
— Pour d’autres raisons ?… Vous savez, je peux encore patienter… Si c’est parce que vous êtes une petite maison qui démarrez, j’ai tout mon temps…
— Non, ce n’est pas la question… Elle est un peu gênée.
— Mais vous dites que vous l’avez lu ?… Et qu’il est bien ???
— D'abord, si je l’ai fini, parmi les nombreux manuscrits que nous recevons, c’est qu’il m’a accrochée… J’ai beaucoup aimé. Et quant au style, c’est le style… Si on le refuse, on refuse tout…
— Vrai ? Ca vous a plu ?
— Ah oui alors, sincèrement. J’ai été captivée, et puis il y a un ton, une émotion !… Il a une âme, ce
livre !

Victoire est bouleversée, elle avoue sa nouvelle production.
— C’est un essai ?
— Non, un recueil de nouvelles… Il y en a sept, et le milieu médical m’a inspirée.
— Ah oui ? Ludivine s’intéresse, écoute, abonde, s’émeut. Lorsque Vic cite Kundera et ses espoirs fous, son interlocutrice
applaudit :
— Vous aurez plus de chance avec lui qu’avec nous… D’ailleurs, moi-même, je pars à la fin du mois.
Elles discutent littérature comme deux copines, et Vic sent l’espoir revenir, Ludivine est la première professionnelle à croire en elle, et à l’appeller chez elle pour le lui dire. Milan suivra peut-être, s’il est honnête et ne la bâcle pas.
Peut-être a-t-elle du talent tous comptes faits. Peut-être suffit-il d’un rien, d’un coup de pouce, d’une opportunité. Il ne faut pas abandonner.








Vic a craqué : la négligence sur le ménage, d’accord, mais qu’on ne touche pas à ses gosses !
Ydillia s’est fait interpeller par les flics hier, elle n’avait pas de vignette, elle doit filer de toute urgence à la gendarmerie de l’angle, elle a déposé Nico à l’école, emmène David, laisse les clefs et sera revenue d’ici une heure. Il est neuf heures lundi matin et Vic émerge, elle ne comprend pas tout.
A 10 heures 15, Vic commence à s’impatienter (que vont-ils dire à l’hôpital si elle radine à midi ?). Coup de fil de la bombonne :
— Allo madame ? Alors voilà : Ydillia, elle a dû aller au garage… Je vais passer prendre les clefs si vous voulez…
— Au garage ? Quel garage ?… Et où est mon fils ?
— Et cet après-midi, il faut qu’elle aille à la police…
— Et David ?… Où est David ? Et Nico ? Qui ira chercher Nico à l’école ?

Le ton monte dangereusement. Soudain, c’est la colère : qu’est-ce-c’est que ce business ? Elle prend carrément son lundi, la bonne, et laisse son tout petit courir dans la nature !
— Ah ça va pas, dit-elle, ça va pas du tout, il faut que j’aille travailler, moi ! J’ai besoin d’Ydillia ! ET OU EST MON FILS ?
— David est avec moi… Et Ydillia sera revenue pour l’école.
— Sûr ? David est avec vous ? (Vic se rassure), mais cet après-midi ?... Elle est où cette police ?
— Dans le onzième.
— Et elle veut emmener mes deux fils dans le onzième ! En voiture ?... Mais pas question ! J’ai donné mon accord pour la police du treizième ! … J’avais compris la police du treizième, en poussette !
Victoire s’emballe, s’emballe, et bientôt elle ne parle plus, mais crie. La pauvre mère ne sait comment l’arrêter, parvient à placer tant bien que mal :
— Ils resteront avec moi, ne vous inquiétez pas, ils ne prendront pas la voiture…
— Bon, bon, bon (Victoire se calme). Venez chercher les clefs, je vous attends…
Elle raccroche, le sang retourné… Cette fille exagère ! Depuis moins de deux mois qu’elle est à son service, Ydillia s’est offert un lundi intégral, lui a déjà demandé trois après-midi, et aujourd’hui, elle lâche son fils dans la nature, sans même la prévenir ! Elle fulmine, il est la demi passée et elle va en prendre pour son grade à l’hôpital… Ah ! Ces employées de maison, quelle plaie !

Un quart d’heure plus tard, Victoire s’étonne d’ouvrir à madame mère, avec David dans les bras et Ydillia dans son sillage. Rouge de colère, celle-ci explose :
— C’est bien la première fois que ma patronne n’a pas confiance !!! Depuis cinq ans !… (elle montre ses doigts), depuis cinq ans !…
— Oui, oui, la confiance, répète sa mère.
— Ca ne va pas, ça ne va pas ! J’ai des choses à faire, aujourd’hui, moi, Madame ! continue la bonne véhémente, je dois y aller, à la POLICE !!!
— Mais moi aussi, je travaille Ydillia !… Et ils m’attendent à l’hôpital !
— Eh bien, vous pourriez me faire confiance, pour les enfants !… C’est la première fois, c’est la première fois !!!
— Vous comprenez ? essaie de convaincre la mère (elle doit penser, comme Vic, que sa fille ne devrait pas parler sur ce ton-là à la patronne). Et la patronne se rappelle que la petite a vingt ans et elle lui semble si effrayée par cette police… Elle amadouerait volontiers le ton. Mais la furie continue :
— Allez ! Tant pis ! Ca va pas ! Je m’en vais, je m’en vais ! Au revoir Madame, voilà, je n’ai plus de travail ! Allez, viens maman …
Tout ça si vite et si crié que Vic en perd un instant ses moyens. La bombonne resterait bien :
— Ydillia, ne sois pas stupide ! Elle sourit à la patronne. L’autre est déjà sur le palier :
— Allez, viens maman ! elle claque la porte au nez de David.

Furieuse, Vic appelle l’hôpital, tombe sur Gaétan, demande Camille, obtient Marie-Prune. Elle lui raconte l’histoire en détail, prévient qu’elle ne pourra pas venir, ni aujourd’hui, ni sans doute demain… Elle prend ses vacances mercredi, s’il lui était possible d’avancer la date ? Elle en profiterait pour chercher une autre nounou. A moins que les choses ne s’arrangent d’ici là…
— Tu vois, ajoute-t-elle pour rassurer, je ne serais pas étonnée qu’elle rapplique. Sa mère va probablement le lui conseiller, mais je m’interroge, j’avoue qu’une fille capable de me laisser tomber à 11 heures un lundi matin, comme ça, sur un coup de tête…
— De quelle origine est-elle ?
— Portugaise.
— Mais tu sais, ces gens-là n’aiment pas avoir affaire à la police, ça les stresse terriblement.
— Probable ; tu dois avoir raison, et puis elle est si jeune !

Sur le trajet de l’école, puisque c’est elle qui s’y colle, Vic se souvient de Brigitte et de ses malheurs : le jour où elle est arrivée sans dents ! Son dentier s’était cassé la veille au soir : le nombre d’après-midi qu’elle s’est offerts ! Un premier dentiste, un second dentiste car le premier prenait trop cher, et puis les démarches sécu… Vic avait été d’une patience rare : c’était trop pitié que de la voir leur offrir sa gencive édentée en cadeau chaque fois qu’elle était contente ! Lorsque son «mec» s’est sectionné deux doigts sur sa machine outil, elle n’a pas davantage râlé… Les visites sécurité sociale commençaient à bien faire mais bon, le pôvre, la pôvre, elle avait tellement de chance à côté d’eux, elle n’allait pas en rajouter… Voilà, Brigitte est partie, Ydillia l’a remplacée comme un ange venu du ciel, avec son petit cortège de problèmes : une mère étouffante, un grand-père qui vient de mourir et l’autre qui ne va pas tarder, et elle est si loin d’eux … Et la déclaration parce que son mari travaille au noir, et les papiers de la voiture, puisqu’elle vient d’avoir son permis. Ce ne sont pas les problèmes du Français idiot, mais ceux de l’émigré moyen, «bien intégré». Ils sont plus faciles à supporter psychologiquement même si au bout du compte, le résultat est le même : Victoire reste en carafe avec les gosses. Ceci dit, pourquoi pas ? Ydillia lui offre une journée à la maison avec ses fils.

Lorsque Vic récupère son bijou chéri, elle en est à la conclusion que ces soucis n’existent pas. Ydillia va passer repentie et l’incident sera aussitôt clos. Et la vie se poursuivra, sereine. Mais voilà que Nico s’exprime :
— Elle est partie Ydillia ?
— Oui, mais elle va revenir.
Après un temps, Victoire reprend :
— C’est comme tu veux. Tu veux qu’elle revienne Ydillia ?
— Non.
— Tu ne veux pas qu’elle revienne ?
— Non.
— Tu préférais Brigitte ?
— Oui, Brigitte.
— Mais pourquoi, mon amour ? Elle est gentille Ydillia.
— Non ; elle est méchante avec moi. Elle gronde.
— Elle gronde beaucoup ?
— Oui.
— Plus ou autant que maman ?
— Plus.
La vérité ne sort pas toujours de la bouche des enfants, mais l’ange venu du ciel semble moins angélique soudain. Si elle crie sur ses fils comme elle l’a vue crier sur elle ce matin, Vic comprend son garçon.

Adieu Milan, adieu les Kundera, adieu le piston : Victoire, à 18 heures, engage Salima.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Mer 19 Sep - 18:31

La machine à écrire est cassée !

David et Nico lui ont fait son affaire un jour que leur mère avait le dos tourné. En découvrant l’ignominie, Victoire s’est écroulée. Elle avait couru quinze jours pour trouver un ruban en vain, s’était finalement décidée à écrire à la maison mère, pour une commande de dix rouleaux (minimum exigé)… Elle attendait son colis avec impatience et pour ne pas perdre la main, comptait dès ce dimanche matin se mettre au rouge. La machine à écrire est cassée, c’est la CATASTROPHE !

Plus envie d’insister, soudain. Machine irréparable, évidemment. Vic entend encore le vendeur de la rue Arago, dans sa boutique d’électronique de luxe Canon :
— Une machine de 1983 ! Mais c’est très vieux pour une machine !
Avec ses yeux de bille et sa mine épatée, il lui avait flanqué la honte. Où trouver le courage, à présent, de la faire réparer ? Et quand bien même sa vieillerie qui ne faisait pas cling en bout de ligne, finirait-elle entre les doigts experts d’un antiquaire compatissant, dans quels délais la lui rendrait-il ?
Elle ne faisait pas cling en bout de ligne, mais Victoire l’aimait bien, cette machine, et avant ses partiels, dans son boucan d’enfer, elle courait comme une demoiselle sous ses ordres nerveux. Mais elle l’a laissée choir pour préparer ses sales écrits. Elle l’a abandonnée, perdue parmi ses cours étalés en tous sens. Elle voyait bien, du coin de l’œil, qu’elle s’encrassait sur la table de chevet, elle savait qu’ainsi découverte, elle l’exposait au risque des poussières et des monstres. Chaque fois, elle pensait : «Je devrais la ranger» mais elle n’avait jamais le temps : «Tout à l’heure, tout à l’heure je m’occuperai de toi». Elle se disait : «Si je la range et que j’ai l’occasion de taper un peu, je vais perdre de précieuses minutes à la réinstaller…» Alors sa p’tite chérie est restée treize longs jours et treize longues nuits sur la table de chevet, sans la moindre protection, et son pauvre vieux cœur de vieille machine à écrire a lâché.

Ce matin, celui de Vic a failli suivre. Plus envie d’insister, plus envie de se battre. Elle n’ira plus à l’hôpital, ne passera plus un partiel, elle restera assise à côté du cadavre à pleurer.
Les enfants s’agitent autour d’elle. David n’entend pas grand chose aux sanglots de maman, Nico regarde le dos sa mère se secouer dans un bruit de moteur qui ne démarre jamais :
«La machine est cassée ? La machine est cassée ?… Papa va réparer, réparer papa, la machine à maman ?»

Le pauvre s’inquiète d’autant que c’est lui que Vic a surpris un jour avec un petit bout de plastique noir en main. Un vulgaire petit bout de plastique arraché à sa pauvre machine. Sur l’instant elle avait grondé mais n’avait pas tout vu, elle n’avait pas remarqué la disparition du ressort, la fracture du taquet et le désengagement de la poulie. La marche arrière n’est plus possible. Et Nico souffre de son désespoir. Et Philippe se saisit des rennes :
— C’est pas grave, on va aller en acheter une autre…
— Une autre ? Tu rigoles ? c’est au moins 2000 francs et je suis à moins 3000 !
— C’est pas grave, je vais faire un remplacement.
— Y va acheter une autre, papa ? Une autre machine à maman ? se rassure le petit Nico.
— Oui mon chéri. C’est ouvert la FNAC le dimanche ? Bouboule, téléphone aux renseignements.
Vic s’exécute, vaguement réconfortée mais un dimanche 4 mai, il est plus optimiste de chercher du muguet.
Donc maman s’écroule de nouveau. Et papa sort sa dernière carte :
— Bon, je file chez ma cousine. Elle était secrétaire, je devrais pouvoir en trouver une…

Maman renaît à la vie, embrasse son mari et les deux fistons et tandis que tous trois s’engagent dans la chasse au trésor, se pose une seule petite question : son maigre talent impose-t-il un tel ramdam ? En d’autres termes, ne serait-il pas plus sage de redescendre ?
Aucun éditeur à ce jour, malgré la rencontre fortuite de René-Yves Bellefontaine, ne s’est intéressé à son cas. Pourquoi persiste-t-elle à se croire écrivain ? Pourquoi ne pas plutôt s’acharner sur sa thèse, tenter un possible avenir dans l’hygiène hospitalière (elle vient d’y commencer un stage) ? Pourquoi rêver encore à cet inaccessible souhait : la reconnaissance ?
A l’occasion de ce malencontreux incident, terrible même, Victoire s’écroule surtout devant l’amer constat : elle est plus douée en biologie qu’en littérature.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Mer 19 Sep - 18:51

Victoire a donc changé de service. Elle travaille à présent pour un patron charmant et dans un domaine qu’elle découvre : la santé publique. Elle peut laisser pousser ses ongles et les vernir, se vêtir comme bon lui semble puisque la blouse n’est plus de rigueur, dans les bureaux où elle calcule, à longueur de journée, des pourcentages.
Elle savoure le changement, l’intimité du lieu, où seules se côtoient cinq à six personnes. Elle savoure les horaires depuis que l’urgence ne lui est plus imposée.

Son patron est un beau garçon, intelligent et vif, qui possède aux yeux de Victoire deux atouts magistraux : il la flatte et il la lit. Chaque jour, il lui lance une fleur, sur sa tenue ou sur sa bouche, et chaque fois qu’elle lui laisse un texte, il le dévore. Victoire est réellement comblée, elle ne souffre plus de se lever le matin pour aller gagner le pain quotidien et si elle continue sa grande tournée des éditeurs, c’est maintenant par la poste qu’elle l’effectue. Les réponses négatives ne l’affectent plus guère, elle s’est habituée, persiste à écrire et à espérer.

Côté mari, le calme est relatif, un jour avec et un jour sans.
Au bureau, Victoire se sent belle et intelligente ; à la maison, incompétente, feignasse, grognasse et pourtant désirable.
Elle est enfin heureuse.
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MessageSujet: Re: LA NUIT DE LA HONTE   Jeu 20 Sep - 11:50




Un matin, Vic reçoit son manuscrit accompagné d’une lettre :

«Chère madame,
J’ai bien reçu votre livre. Milan Kundera est en impossibilité de le lire et vous recommande de l’envoyer à une maison d’édition où il y a des lecteurs compétents pour ça.
Bien à vous.
Véra Kundera
PS. Je suis incapable de lire votre nom, c’est la raison pour laquelle je colle votre nom sur l’enveloppe.»


Voilà. La fabuleuse histoire de la chance de sa vie s’arrête ici.
Le dénuement de ce dénouement la laisse sans réaction. Juste imagine-t-elle un plateau de télévision, ou une inauguration littéraire, avec des petits fours, du champagne et des rondelles de saucisson. Alors, elle ira serrer la main du grand homme et de son épouse, alors, elle sera au faîte de sa gloire, belle, riche et adulée et elle se penchera sur le vieux couple avec une modestie toute feinte :
— Vous souvenez vous d’une jeune femme que vous avez refusée un jour ? … Si, si……… A propos d’un manuscrit : la patronne (à moitié cousine) de l’une de vos employées de maison…
Leur regard ne tiltera pas. Il y a longtemps qu’ils auront enterré l’histoire, avec la culpabilité de la mauvaise volonté et de la rancune, l’anecdote n’aura pas imprégné leur mémoire de géants.

Juste se réjouit-elle de ne plus travailler au laboratoire Dieuleveut. Comment Marie-Prune aurait-elle vécu la mauvaise nouvelle ?
Elle ne s’effondre pas, elle s’attendait au pire, elle n’en meurt pas, n’en parlons plus.
Le plus atteint reste son mari Philippe. A la vue de la carte postale (la Praha —Prague— il faudrait lire l’alphabet slave, donc une photo tchèque, avec une légende tchèque, histoire d’impressionner Victoire, comme s’ils étaient déjà repartis, et pourtant le tampon de la poste fait foi d’un envoi rue Littré, à Paris…)
Donc, disait-elle, son mari à la vue de la belle image a poussé une criante :
— Tu ferais mieux de chercher du boulot pour la rentrée, des gardes ou des vacations en laboratoire, plutôt que de t’obstiner…

Il est sorti le soir même. Puis le lendemain soir. Tandis que Vic, têtue, persistait dans l’erreur. A bossé comme jamais ce week-end, a enfin fini son second livre. Il ne lui reste plus que vingt pages à taper et dès la semaine prochaine, elle relance la tournée : Madame Le Buisson chez Julius Delta, Marie-Christine Roussillon chez Tallendier etc…

Elle jubile, elle jubile, tant et tant que ses histoires avec Philippe lui volent au-dessus de la tête. Leur couple est fini, ils en sont tous les deux conscients, toutefois, sans troisième personnage, il peut durer encore longtemps. Toutefois, si son livre sort, peut-être renaîtra-t-il de ses cendres.
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