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 Le châtelain de Sancta Eugenia.

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Raymond_MATABOSCH

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MessageSujet: Le châtelain de Sancta Eugenia.   Mer 26 Mar - 18:05

Qui ne connaissait pas, dans la région, les seigneurs de Sancta Eugenia?

« Des de Béarn et des de Foix, des gavatxos...! pas autre chose que des gavatxos sans deniers et sols en poche », disaient nobles, paysans et serfs du Roussillon, à qui voulaient les entendre, « qui envahissaient les comtats depuis que l'un d'eux était entré en famille, avec les Oms, en épousant l'une de leurs filles. »

Le jeune châtelain, du château de Sancta Eugénia, fier, hautain et fougeux comme il s'en pouvait être, en ces temps-là, dans les gens de la noblesse d'épée, trouvait, tout bonnement, que les gens qui gravitaient, autour de lui, étaient méchants et égoïstes.

« Est-ce par jalousie, par envie », s'interrogeait-il, « que les uns et les autres me tiennent un telle morgue? »

Il aurait voulu être accepté par tous, ce qui n'était point. Et pour cause... Sa noble famille était sans le moindre sou et le mariage, d'avec la fille Oms, s'était vite transformé, à la mort du beau-père, un brave homme, en captation d'héritage.

Le jeune châtelain, ne comprenant les raisons qui pouvaient ainsi dresser les autochtones à son encontre, se confia, un jour, à son conseiller particulier, un homme débonnaire, sage et avisé qui ne parlait qu'à bon escient, toujours à juste titre et avec discernement.

Dans l'affaire, sans mot dire en réponse aux interragations de son maître, il se satisfit de remettre, à ses soins, une bague.

« Cette bague est magique. », lui précisa-t-il. « Si tu la tournes trois fois sur elle-même, un lutin t’apparaîtra. Toi seul pourra le voir. Chaque fois que tu seras déçu, frustré ou mécontent, en une parole insatisfait des gens, appelle-le. C'est un être de sciences et il saura te conseiller avantageusement en tous domaines. Mais je te mets en garde! Ce génie, car ce lutin est en vérité un génie, ne dit la vérité que si ceux à qui il s'adresse, ne le croit pas. Et que jamais la mémoire de cette chose ne se dérobe de toi car il cherchera, sans cesse, ainsi il est, à te tromper. Et si tel en advient un jour, tu ne pourras que te maudire toi-même: le seul coupable qu'il en serait à punir, ce serait toi. Et comme, à l'image exacte de l'un de tes pères qui épousa une d'Oms, tu es loin d'être un ange... »

Il en resta, ainsi, un temps sans que chose ne se passa.

Un matin, alors qu'il tenait conseil dans la grand salle du château, son capitaine de la garde, bien qu'homme d'arme et qu'homme de guerre étant un homme de l'art sage et posé, pour des raisons sécuritaires et de défense spécifique aux murailles, rentra en contradiction avec les mesures, inadaptées aux réalités des lieux et inconsidérées quant aux charges nouvelles, en toutes choses impossibles à mettre en œu-vre tant elles étaient paradoxales, grotesques et aberrantes, qui en résulteraient pour ses hommes, que proposait son seigneur.

Se voyant méjugé, devant tout son conseil réuni, par son capitaine de la garde, le châtelain entra dans une violente colère, allant jusqu'à tirer son épée du fourreau, contre l'impudent qui, par des mots qu'il jugeait caustiques et blessants, agissait à l'encontre de ses intérêts seigneuriaux.

Alors qu'il allait frapper du tranchant de son étoc, et ainsi punir, par la décollation, l'insolent capitaine, une main amie le retint dans son acte irréfléchi.

« Maîtrise-toi », lui dit, dans un murmure, son conseiller particulier, « N'as-tu rien à ton doigt...? qui ne saurait mieux t'instruire que moi? »

Et l'homme s'effaça.

Le châtelain fit tourner trois fois la bague. Aussitôt, le lutin lui apparut. A mots silencieux, l'écervelé seigneur s'adressa, instinctive-ment, à lui:

« - Donnes-moi ton avis sur le comportement absurde, inepte et insane de cet homme... », dit le châtelain, « de cet homme inculte qui a eu l'heur de m'insulter en me contredisant. Ne suis-je pas le maître et quoi que je prenne comme décision, celle-ci se doit d'être appliquée et exécutée par mes sujets?

- En effet, tu es le maître suprême dans ta seigneurie », lui répondit le génie, « et si cet homme, tout homme de l'art qu'il est, a agi en te commettant du tort, il est indigne de te servir. Tu es le maître et tous, en ton château, doivent t'obéir aveuglément. Il s'est opposé à toi, alors tu dois l'écarter ou le soumettre par la force avec une punition exemplaire que chacun de tes sujets gardera en mémoire. »

Le jeune châtelain, interpellé par les paroles prononcées par le génie, se souvint des mots étranges de son précepteur qui l'avait mis en garde sur le génie qui ne disait la vérité que si ceux à qui il s'adres-sait, ne le croyait pas, répliqua:

« Ton conseil est éclairé mon bon génie mais je doute fortement que tu m'ais énoncé la vérité. Me tromperai-je?

- Tu es un homme avisé », dit le génie, « et tu as toute ta raison de refuser de croire en mes propos. J'ai cherché à te tromper pour connaître tes motivations profondes. Es-tu un homme de bien et un sage? Ou es-tu un être implacable, dénué d'intellect, qui ne sait faire preuve d'aucun discernement? Je m'interrogeais sur ton compte et maintenant je sais. Deux solutions, dans ton affaire, s'offrent à toi: soit tu asservis ce capitaine, en le punissant selon tes désirs, soit tu profites du désaccord qui vient de naître, motif à la légéreté d'une mauvaise décision que tu avais prise en toute inconsidération et en tout non sens des réalités, pour apprendre à te remettre en cause, à négocier, à traîter avec lui et à trouver les solutions adéquates, afin de porter amélioration dans la défense de ton château, qui vous satisfassent tous les deux. »
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Raymond_MATABOSCH

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MessageSujet: Le châtelain de Sancta Eugenia   Mer 26 Mar - 18:07

Il en resta, ainsi, un autre temps sans que nouvelle chose ne se passa.

Et vint, une journée d'octobre... Sur ses terres de Sancta Eugenia et des Cases de San Père, la vendange battait son plein. Avec quelques compagnons, le châtelain se rendit dans ses vignes afin de se ren-dre compte de l'avancement des travaux de cueillette des raisins.

Parvenus au terroir de Las Capelles... Quelle ne fut sa surprise. Une immense foule, des gens, des petits et des grands, et pas seulement des serfs de sa seigneurie, des gens venus des communautés villageoises voisines, des petites, des bourgeois, des notables, et même les seigneurs d'Orles, de mailloles, du Soler d'Amont..., entouraient un prédicateur populaire.

Dans l'écclésiastique qui tenait prêche, il reconnut bien un certain Dominique de Guzman, le troisième fils de Félix de Guzman. Cet homme était un curieux qui avait fait des études à l'Université de Pa-lencia en Espagne. Le châtelain avait entendu dire, à son sujet, la famine ayant désolé la ville, que le drôle de personnage avait alors vendu ses livres pour secourir les pauvres.

On l'avait aussi entretenu que toutes les actions qu'il menait, étaient inscrites dans ce geste simple: étudier, disait-il, était une bonne chose, mais le souci des hommes, d'entre tous les soucis, était le premier, que tout un chacun, devait apprendre à soigner.

Le châtelain n'ignorait pas, non plus, que Dominique de Guzman, devenu chanoine régulier d'Osma en Vieille-Castille, avait accompagné son évêque Diègue en voyage et qu'en traversant le midi de la France, ils s'étaient, lors de ce périple, arrêté un soir en son château de Sancta Eugenia et lui avaient demandé asile pour la nuit, que les deux ecclésiastiques avaient été frappés par les ravages de l'hérésie ca-thares sur les populations.

Pas plus que le jeune seigneur n'était pas dans les méconnaissances du transport de Diègue et Dominique à Rome, obtenant du pape Innocent III, lors d'une audience que le prêlat suprême de l'Eglise leur avait accordée, la mission de parcourir, les régions infectées et d'y prêcher l'Evangile par la parole et par l'exemple.

Le jeune châtelain et ses compagnons écoutèrent, un instant, le prêche de cet homme. Parler de la pauvreté évangélique avec entrain joyeux mais mandiant sa nourriture, tel que Dominique de Guzman s'y appliquait dans sa prédication, des propos qui contrastaient avec ses propres convictions, choqua le jeune seigneur.

Tout comme il en avait usé une première fois, il fit appel à son génie.

« - Que dois-je faire?

- Fais-le taire ou rends-le, de céans, inoffensif », préconisa le génie. « Cet homme défend des idées subversives tendant à menacer, à provoquer ou à renverser l'ordre établi, des concepts destructeurs pour le bien fondé de la religion, des pensées perturbatrices pour les âmes simples facilement influençables et, de surcroît, des notions philosophiques révolutionnaires. Il est dangereux pour toi et pour tes sujets.

- Cela me paraît juste », pensa le châtelain.

Mais, se rappelant les paroles de mise en garde de son précepteur, il mit, néanmoins, en doute ce que le génie avait dit.

« Tu as raison », concéda le génie, « encore une fois, j'ai menti. Et tu as, mon noble seigneur, fait, à nouveau, preuve de perspicacité. Je l'admets. Deux solutions, dans ton affaire, s'offrent à toi: soit, si tel est ton désir profond, tu neutralise cet homme, soit tu examines, avec sagacité, justesse, claivoyance et lucidité. ses croyances, tu re-mets en cause tes propres certitudes et tu t’enrichis de vos différences. Aussi n'en tient-il qu'à toi de faire ton choix, le bon choix. »

Il en resta, ainsi, un autre temps sans que nouvelle chose ne se passa.

Pour l’anniversaire de sa fille aînée, en l'occurence venant en âge de prendre époux, le seigneur du Soler de Munt fit donner un grand bal où furent conviés comtes, comtesses, vicomtes et vicomtesses, barons, baronnes, châtelains et châtelaines, chevaliers, capitaines et écuyers, damoiseaux et damoiselles... de Roussillon, de Conflent, de Cerdagne, de Vallespir et de Fenouillèdes.

Le jeune seigneur de Sancta Eugenia s’éprit d’une belle vi-comtesse, une adorable veuve en peine d'homme, toute en chair et gourmande de sexualité et de plaisirs relationnels intimes, aux dires mêmes de personnes avertie fort experte en la matière, qu’il ne quitta plus des yeux et qu’il invita maintes fois à danser sans jamais oser lui déclarer sa flamme.

Un jouvenceau qui avait entre aperçu la courtisane, et trouvant là l'occasion rêvée de goûter aux délices d'une douce et tendre et câline nuit en bonne compagnie, invita à son tour la vicomtesse.

Notre châtelain, découvrant les invites pressantes auxquelles se prêtait l'effronté envers la dame de son cœur, sentit monter en lui une jalousie profonde. Il appela alors son génie.

« - Mon bon génie, que dois-je faire, selon toi?

- Ce gamin d’à peine quinze printemps au plus, est une crapule », répondit le génie. « Assûrément, es-tu donc aveugle à ce point pour ne pas le voir, il veut te la prendre, non pour faire, dès l'année prochaine, sa femme mais pour réaliser, auprès d'elle, un phantasme de mâle au sortir de sa puberté. C'est un impudent. Provoque-le en duel et tue-le. »

Sachant que son génie le trompait toujours, le châtelain, comme déjà en deux états critiques dont il avait fait appel à lui, ne le crut pas.

« Tu as raison », acquieça le génie, « encore une fois, j'ai eu l'heur à te mentir. Mais, en vérité, ce n'est pas le comportement de cet adolescent que tu ne supportes pas, ce sont tes propres démons d'adolescent imberbe et tes propres peurs qui se sont éveillés quand tu as vu ce jeune puceau danser avec la vicomtesse. Tu te revois, au premier soir, en compagnie d'une femme galante, inexpérimenté et gauche, ratant ta nuit. Maintenant tu as peur d'être délaissé, abandonné, rejeté. Comme lors de ta première relation intime, tu as peur, quand tu te trouveras avec la comtesse, de ne pas être à la hauteur. Ce qui se réveille en toi, dans ces moments pénibles, te révèle quelque chose sur toi-même. »
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Raymond_MATABOSCH

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MessageSujet: Le Châtelain de Sancta Eugenia   Mer 26 Mar - 18:08

Et il en resta, ainsi, un autre temps sans que nouvelle chose ne se passa.

À l’occasion de la réunion du grand conseil du comté de Roussillon qui se tenait, dans la salle réservée aux Corts, en place de Perpinyà, en présence de l'Evêque d'Elne et d'un représentant du Roi d'Aragon, Martin l'Humain, un noble chevalier, de sa parentée de Calmelles et d'Oms, qu'il avait adoubé et doté de deux alleux, l'un sur ses terres des Cases de San Pere, l'autre sur celle de Sancta Eugenia, pour des raisons justes et de bon aloi, critiqua, à plusieurs reprises, le châte-lain.

Le jeune homme, sorti frais et moulu d'études en avocature, lui reprocha sa façon incohérente de gérer certaines affaires de haute importance de sa seigneurie, le clouant au pilori des seigneurs menant des agissements indélicats.

Exposé à de telles attaques frontales, toutes empreintes de vérité, toutes justifiées, le châtelain resta figé sur place et ne sut que ré-pondre. Il se tut, la rage au cœur.

Pour la troisième fois, il se résolut à faire apparaître le génie et il l’interrogea.

« - Entends-tu, mon bon génie? Entends-tu toutes ces obsénités, toutes dirigées contre moi, que mon jeune protégé ose déballer en assemblée plénière. Dois-je le laisser continuer dans ses déblaterration ou dois-je lui en demander des comptes, le châtier ou le provoquer en duel?

- Fais donc preuve de fermeté. Ote-lui ses titres de chevalerie et dépouille-le des alleux que tu lui as concédé. Ces choses étant faîtes, traîne-le sur le pré et pourfend-le de deux coups d'épées comme tu sais si bien les porter », répondit le génie. « Cet homme cherche à te rabaisser devant l'assemblée des con-seillers seigneuriaux. L'évêque étant présent, ton excommunion est pendante et sais-tu quel avenir attend un seigneur excommunié?

- Voilà de bonnes paroles qui me conviennent fort bien. Tu as raison. Ce chien ne mérite pas mieux. », dit le châtelain.

Mais lui revinrent en mémoire les paroles de mise en garde pronocées par son précepteur le jour où celui-ci lui avait offert la bague. Il se ravisa. Le génie ne pouvait que mentir.

« - Je sais que tu m'as encore menti, mon bon génie. Et tu as voulu, une nouvelle fois éprouver mes pensées... Dis-moi la vérité », continua le châtelain.

« - Tu veux entendre la vérité...? », rétorqua le génie, « Même si cela ne te plaît pas de l'entendre, Je vais te la dire quand même. Ce ne sont pas les attaques de cet homme qui t’ont déplu, au fond de toi tu savais qu'elles étaient justifiées, mais c'est plutôt l’impuissance dans laquelle tu t’es retrouvé et ton incapacité à te défendre. Tout cela t'a fait mal car tu es un fieffé personnage. Tu le sais pertinemment mais tu n'acceptes pas de l'ouïr se part la bouche des autres »

Et il en resta, encore ainsi, un autre temps sans que nouvelle chose ne se passa.

Et vint un jour, un nouveau jour.

Le jeune châtelain rentrait de voyage. Le chemin à faire pouvait traîner en longueur. Plusieurs heures lui étaient encore nécessaires pour parvenir sans encombre jusqu'à son château de Sancta Eugenia. Comme les routes n'étaient pas sûres et les brigands et les coupes gorges peuplaient les sous bois, il préféra s'arrêter, pour la nuit, dans un relais de poste.

Le repas du soir s'éternisait. Le châtelain vit un homme, fort mécontent d'attendre ses mets, entrer dans une colère terrible. Il brisait tables et chaises. Son sang ne fit qu'un tour quant il le vit s'en prendre aux hommes et aux serveuses effarouchées.

Son idiosyncrasie étant, il voulut le punir. Mais, ne sachant trop pourquoi il agissait ainsi, il se ravisa et décida, d'abord, de pendre conseil auprès de son génie.

Sans aucune hésitation, paraissant même très excité, le génie s'emporta, du moins le jeune seigneur de Sancta Eugenia le crut.

« - Punis-le sans hésitation », dit le génie. « Cet homme, pris de boisson, est violent et dangereux. Si tu n'arrêtes pas son geste, il va trucider quelqu'un ici. Et seul, toi, tu es capable de le lui interdire. Alors, va... Donnes lui une bonne leçon.

- Tu me trompes encore et toujours, me conseillant d'user de la violence. Quant auras-tu fini d'éprouver mon âme? », dit le jeune châtelain, « Ne vois-tu donc pas, son corps trop imbibé d'alcool, qu'il vient de rouler sous la table? »

« - C’est vrai. Cet homme a mal agi. Mais si tu ne supportes pas sa colère, c’est avant tout parce que tu es toi-même colérique, que tu t'abandonnes trop souvent dans la boisson et, quand tu ne te métrises plus, tu es tel que lui. En vérité, tu n’aimes pas te mettre dans cet état, mais pourtant... trop souvent tu t'y retrouves Regarde-le bien, cet homme est ton double, et de le voir, par trop être son second toi-même, t'agace, t'énerve, t'exaspère, t'excéde, et te hérisse. »

Et il en resta, encore et toujours ainsi, un autre temps sans que nouvelle chose ne se passa.

Aux veilles des fêtes chrétiennes de Noël, le jeune châtelain fut amené à rendre visite à sa parentée, en ville de Perpinyà. Courant les rues depuis les faubourgs de Mailloles jusqu'à la Porte de Canet, il traversa un marché aux fruits et légumes.

Comme toujours en ces lieux, quelques lascars profitaient des moments d'affluence pour délester les marchands de quelques fruits. Soudain son attention fut attirée par l'un d'eux qui ne se gênait de remplir sa besace près d'un étal de pommes. Et, la jugeant assez pleine, le malandin décampa, se noyant rapidement dans la foule.

Oh surprise! Alors qu'un adolescent faisait des amplettes de légumes, un marchand, l'air en colère, le saisit par le col de sa vieille houpelande et, tout en criant « au voleur », menaça l'enfant de son fouet.

Le châtelain qui avait vu filer le vrai voleur, s'interposa et arracha le fouet des mains du commerçant.

« Et si tes propres côtes goûtaient aux délices d'une bonne bastonnade », lança-t-il au marchand, « je ne sais pas si tu apprécierais cette douceur dont je vais te grafier!

- Mais... », obtempéra l'autre, « ce jeune blanc bec vient de me voler, je l'ai vu!

- Tu n'as rien vu du tout, infame personnage. Certes, tu t'es fait voler mais le voleur, le vrai, lui est fort loin.. »

Le bras déjà levé, étant sur le point d'asséner le premier coup, il se ravisa.

« - Oh là! Je ne comprends plus! Que m’arrive-t-il? Ne me connaîtrais-je donc pas? », dit le jeune châtelain au génie qu'il venait précipitamment de solliciter. « Pourquoi cette scène, pourtant si habituelle et si coutumière, au coin de chacune des rues d'une ville ou d'un village, m’a-t-elle mis dans un tel état?

- Effectivement, tu as toute ta raison. Cet homme mérite bien le fouet pour l'acte abject qu'il se préparait à commettre. Taper sur ce pauvre enfant qui n'était coupable que de toucher les fruits et les légumes qui paradaient devant sur l'étal, ne méritait pas la punition que le marchand voulait lui infliger. », répondit le génie.

« - Pour un énième fois tu ne me dis pas la vérité? Je me demande pourquoi je m'entête à te consulter?

- Non », dit le génie. « Comme à chaque fois, tu as ta raison, tes raisons devrais-je préciser, de ne pas me croire car je prends un malin plaisir à te mentir. Mais, en vérité, je ne te ments pas. Je ne fais que transposer la réalité. Voyant le marchand frapper ou vouloir frapper le jeune adolescent, t'a fait réagir aussi fortement c'est parce que l’injustice subie par ce garçon t’a rappelé une injustice, ou imaginée telle, par toi, subie autrefois. Cela a réveillé, en ton fond inté-rieur, une vieille blessure qui n'était toujours pas cicratrisée. »

Alors le seigneur du Château de Sancta Eugénie réfléchit à tout ce que le génie, depuis des jours, et lors de chaque consultation, lui avait dit.

« - Si j’ai bien compris tes paroles et tes conseils », dit le jeune châtelain au génie, « c'est ma propre personnalité qui m'énerve, qui me blesse ou qui me destabilise, et je la transpose dans les personnages que je croise, qui me choque et qui me ressemblent étrangement. Alors, nul homme ne peut m’énerver, me blesser ou me déstabiliser, si ce n'est moi-même, en lui, me reconnaissant.

- Tu as fort bien compris la leçon que j'ai voulu te donner. Sache qu'elle n'était pas gratuite. J'ai voulu te faire prendre conscience de l'homme qui était en toi et qui te faisait réagir, dans la folie et l'aveuglement. en toute imprudence », ajoute le génie. « Ce ne sont ni les paroles, ni les actes des autres qui te dérangent ou que tu n’aimes pas, mais les vieux démons qui se réveillent en toi et qui te submergent et qui t'emportent et qui te fonts, indéniablement, sortir de tes gonds quand tu te trouves face à la réalité et face à toi: tes peurs, tes craintes, tes effrois, tes épouvantes, tes blessures, tes chagrins, tes déchirements, tes douleurs, tes épreuves, tes tourment. tes hantises, tes obsessions, tes psychoses, tes inquiétudes, ta lâcheté. tes souffrances, tes failles, tes frustrations. Un grand sage grec n'a-t-il pas dit et écrit que si tu jetais une mèche allumée dans une jarre d’huile, celle-ci s’enflammerait, mais que si la jarre était vide ou contenait de l’eau, la mèche s’éteindrait d’elle-même? Ton agacement, tes emportements, tes violences, face aux autres, sont comme de l'huile en feu, allumée en toi, te brûlant, te consumant, te détruisant. parcelle de chair par parcelle de chair. Mais cette lampe peut aussi t’éclairer, te forger et te façonner. N'oublie jamais qu'un ennemi, peut devenir un allié salutaire qui peut te mener sur le chemin de ta transformation intérieure.

- Alors », murmure le seigneur de Santa Eugenia, « je dois m'appliquer à chercher la voie spirituelle, à acquerrir la discipline, la maîtrise de l’esprit et des sens...? A cultiver la pacification de mon être, de mes réactions, de mes jugements intérieurs et la compréhension? Est-ce cela...? Et qu'il me faudra devenir moi-même, complètement, sincèrement

- Sache, enfin, », reprit le génie, « que toute rencontre difficile devient une confrontation avec soi-même, une épreuve et une initiation. »

Le jeune châtelin était fort soucieux.

« - Puis-je te poser une dernière question? », dit le jeune seigneur de Sancta Eugenia.

« - Tu le peux... Mais la dernière... car, après, je disparaît à tout jamais.

- Qui es-tu?

- Ton reflet dans le miroir de ton âme. »
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MessageSujet: Re: Le châtelain de Sancta Eugenia.   Dim 30 Mar - 14:15

Très joli texte qui fait réfléchir....

Je ne peux que me sentir visée car j'ai sensiblement les mêmes défauts que ce chatelain. Et je m'emporte très facilement, même si mes colères sont brèves.
Lui a sa bague, moi j'ai le remord... Mais le remord est-il utile s'il ne permet pas de s'améliorer ?
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MessageSujet: Re: Le châtelain de Sancta Eugenia.   Lun 31 Mar - 16:56

Re- mors au dent...

plus agréable quand ce mors offre des extases...

sourire
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MessageSujet: Re: Le châtelain de Sancta Eugenia.   

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