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 Mon premier roman : "Le soleil rose" (par Kti)

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MessageSujet: Re: Mon premier roman : "Le soleil rose" (par Kti)   Mer 21 Nov - 20:23

Lisa avait gardé un double des clefs de mon appartement, aussi ne fus-je qu’à moitié surpris lorsqu’au petit matin, trois jours plus tard, je la vis endormie dans mon lit.

J’avais pour ma part passé la nuit dehors, en compagnie d’une ravissante amie américaine, Betty, que je connaissais depuis six ans. C’est avec un plaisir identique que je la retrouvais, lorsqu'il m'arrivait d'aller à New-York ou lorsqu’elle venait à Paris.
Betty m’appela le lendemain de la rupture et j’avoue qu’elle tombait à pic. Cette nouvelle fois, je n’avais pas l’intention de me laisser abattre : Lisa outrepassait les bornes, menteuse, ingrate, capricieuse, elle avait eu raison de ma patience.
La nuit passée à ruminer au volant de ma caisse, après l'avoir quittée, je ne décolérais pas, malgré les dix-huit tours de périph que je m'étais envoyé en boucle, à toute berzingue. Elle s’était bien foutue de ma tronche, je lui en voulais à mort.

La voix claire et pimpante de Betty, ce matin-là au téléphone, me fit l’effet d’un bonbon mentholé (l'effet Kiss cool). Bien sûr que j’étais libre, et plutôt deux fois qu’une, bien sûr que j’acceptais de déjeuner avec elle !
S’ensuivirent trois jours de détente, vachement dépaysante, à jouer au touriste avec une pure amerlock : visites d’expositions, séances de cinéma en V.O., pauses café dans de petits bistrots, dégustations de fruits de mer ou de tapas dans des brasseries ou restaurants typiques.
Betty était enjouée, familière, gracieuse, et j’en arrivais, à force de la promener, à oublier les traits de Lisa, les gestes de Lisa, le charme de Lisa.

Betty et moi n’avions jamais couché ensemble. A chacune de nos retrouvailles, des concours de circonstance s’y étaient opposé. Soit je débarquais alors qu’elle vivait en couple, soit c’était elle qui me surprenait en pleine romance. Avec le temps, nous avions fini par nous habituer à ce statut de «franche camaraderie», et moi par la regarder comme on regarde un mec, c’est-à-dire sans la moindre ambiguité.
Ce jour-là cependant, nous arpentions les quais et son départ prévu le lendemain me chagrinait quelque peu. Ce jour-là donc, la veille de son départ, je remarquai sous la soie de son chemisier que Betty avait de très beaux seins. Ronds, dodus, fermes, ils se tenaient haut sur son buste et lorsqu’elle se pencha, à un instant donné, j’entrevis leurs pointes brunes par l’ouverture de son décolleté. Malgré moi, j’entrai en érection.

Nous étions tristes l’un et l’autre. Betty repartait pour New-York, et je redoutais qu’une fois de nouveau seul, vienne me hanter le fantôme de Lisa.
Son avion décollait à 7 heures du matin, nous ne parvenions pas à nous dire adieu. Je lui proposai de ne pas nous coucher et d’occuper cette dernière nuit à faire la fête. L’idée la séduisit et ses bagages chargés dans ma voiture, je l’entrainai dans une fastueuse tournée des bars à vins, pubs irlandais et autres rendez-vous de beuverie, lieux mal fâmés où je n’avais qu’exceptionnellement perverti Lisa, étant donné son peu de penchant pour l’alcoolisme collectif.
Betty tenait admirablement le coup. Elle n’était pas malade à tout bout de champ, elle, et de surcroît, avait l’ivresse joyeuse. Copains comme cochons, bras dessus-bras dessous, à chanter des refrains grivois dans les rues parisiennes, nous sortions d’un bar pour entrer dans un autre, de plus en plus gais et insouciants, de plus en plus lubriques aussi.
Ce qui devait arriver arriva : elle m’attira soudain sous une porte cochère. Je faillis la retenir, convaincu qu’elle n’y voyait plus clair et confondait l’immeuble avec l’entrée d’une boîte. Mais lorsqu’elle prit ma bouche avec violence, puis parcourut mon visage de ses lèvres humides, haletante, délirante, complètement ivre et complètement déchaînée, frottant ses seins, son ventre, ses cuisses, âprement, contre mon corps, je n’avais plus qu’à m’y résoudre : l’obscurité, ses soupirs, ses mots crus («Fuck me ! Fuck me ! Come on frenchy ! Don’t be afraid, I’m famous !!!»), son sexe avide contre mon sexe dur....... Je l’enfournai puis la limai sauvagement, plaquée contre le mur.


Il était donc 7 heures du mat lorsque je rentrai chez moi pour y découvrir Lisa. La tête vide et le chybre serein, j’aspirais à un repos bien mérité.
A la simple seconde où je la vis, endormie dans mon lit, nue, qui m’attendait, je n’eus plus la moindre rancoeur. Envolée ma hargne, disparue ma colère, elle était trop jolie, ses longues boucles brunes qui s'étalaient sur l’oreiller, ses grands cils noirs qui ombraient sa joue sur vingt millimètres. Pelotonnée sous les draps, elle avait l’allure d’une gamine, mais la courbe de ses fesses dodues n’aurait trompé personne. Sans un bruit, je m’allongeai à côté d’elle et, soulagé, remerciai le seigneur : Lisa était revenue...
Incapable de la moindre suite dans les idées, je me contentais de savourer l’instant. Dans mon cerveau brumeux, les images se bousculaient : le sourire de Betty se creusait soudain des fossettes de Lisa, qui, tout à coup, prononçait des mots d’amour en anglais.

Lorsque je m’éveillai mille ans plus tard, j’avais mille ans de plus et perdu la mémoire. J’essayais de recouvrer mes esprits. A la vue de Lisa dans mon lit, je me souvenais doucement : ses trois jours d’absence, Betty, le pourquoi de notre rupture... Je remarquai sur ses joues des larmes séchées, je comptai les mégots dans le cendrier. Elle avait dû m’attendre toute la nuit, désespérément, tandis que je m’efforçais de l’oublier. Une bouffée de tendresse m’envahit, mêlée d’une pointe de culpabilité. Un flash de Betty à demi dévêtue dans l’obscurité du porche me transperça.
Lisa dormait encore, occupant maintenant la totalité du lit libéré par moi, à présent assis à côté d’elle.
Hypnotisé par sa régularité, je ne pouvais détacher mes yeux de l’imperceptible mouvement des draps sous lesquels elle respirait. Allongée sur le ventre, les bras enserrant l’oreiller qui mangeait la moitié de son visage, elle m’offrait sa cambrure magnifique.
Avec précaution, je dégageai son corps des draps, mais malgré ma prudence, Lisa se sentit dévoilée. Sans pour autant ouvrir les yeux ni esquisser un geste, elle me murmura «Viens».

En elle, je retrouvai ma terre promise.

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MessageSujet: Re: Mon premier roman : "Le soleil rose" (par Kti)   Jeu 22 Nov - 13:43

Conscient de mes torts, il n'était pas question que je lui en veuille. J'avais
refusé ses explications, j'avais fui, comme un dératé, fou d'orgueil blessé,
déterminé et inflexible, l'abandonnant dans le caniveau sans le moindre remord, alors qu'elle m'implorait à genoux.
Malgré sa jolie robe, tel le dernier des malpropres.
Et tout ça pour finir entre les cuisses d'une autre fille !
Pas de quoi palabrer, même si l'enchaînement sexuel des derniers évènements ne lassait pas de me satisfaire.

Au petit déjeuner, nous n'avions pas encore abordé le sujet épineux. Emerveillé de retrouver ma poupée, béat, comblé, je ne brusquais pas les choses. Je l'admirais se goinfrer, savourer le vrai café de ma Rowenta, dévorer les toasts confiturés maison - toujours grâce à ma grand-mère. Mais lorsqu'elle fila soudain aux toilettes pour y vomir, je redescendis sur terre :
- Lisa ?
- Oui ?
- Pourquoi es-tu revenue ?
- ...
- Pourquoi as-tu sniffé, comme ça, dès le réveil ?
- ...
- Réponds-moi...
- J'en ai racheté ces jours-ci. Il me restait une ligne.
- Tu aurais pu attendre d'être seule...

Lisa ne se défendit pas, baissa les yeux, finit d'avaler sa dernière bouchée, qui passait mal, visiblement.
Je lui reproposai du café. Qu'elle refusa d'un non de la tête, muette. De toutes façons, il était froid.
Qu'aurait-elle bien pu me dire ? Je l'avais laissée, seule, à genoux dans la
pisse de chien, je n'avais pas cherché à m'excuser, ni à reprendre contact.
Flippée, elle s'était procuré sa dose, puis était revenue, contrite, je l'avais
acceptée et honorée, nous avions fait l'amour comme des jeunes mariés et elle en avait repris.
Pour fêter nos retrouvailles.
Pour finir le quart en beauté.
Qu'aurais-je pu comprendre à cela ?

Je brisai le silence qui pesait dix tonnes :
- Et Paul ?... Tu le revois ?
- Oui, murmura-t-elle.
- Souvent ?
- ...
- Souvent ?
- Assez. On s'appelle surtout... Mais on ne couche plus ensemble, si c'est ça qui te défrise.
- Et si je te demandais de cesser votre relation ?
- Impossible.
- Et si je t'imposais l'ultimatum : c'est moi ou lui ?

Elle soupira. Le regard obstinément bas, elle regroupait les miettes qui
s'éparpillaient sur la table, en faisait un petit tas, puis ruait dedans de ses
ongles vernis et recommençait, sans se lasser, comme un enfant dans le bac à sable construit pour mieux détruire.
- Je te dis que nous ne faisons plus l'amour ensemble. Il a d'autres nanas qui excellent dans ce genre de sport.
- Ah ouais ?... Copain-copain alors ?

L'ironie de mon ton ne lui échappa pas : elle voyait bien que je me moquais d'elle, pas franchement dupe. Mais elle sentait qu'au fond, je préférais l'être.
De toutes façons, j'allais partir sous peu, ils auraient de nouveau le loisir de s'aimer au grand jour.
Du moment que Lisa niait, je n'allais pas me formaliser outre-mesure. Elle ne me devait rien.
Nous n'étions pas mariés, je ne l'entretenais pas, ne lui proposais aucun futur, ne délirais pas sur nos prochains enfants, notre famille de rêve...
Je l'aimais sans contrat, sans projets immédiats, vu que l'armée m'appelait...
Je l'aimais sans contrainte, au jour le jour, et la rassurais peu, au bout du
compte.
Or les femmes ont besoin de preuves matérielles. Le boniment et la bite dure, à la limite, les femmes s'en tapent royal.
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MessageSujet: Re: Mon premier roman : "Le soleil rose" (par Kti)   Jeu 22 Nov - 13:56



Aussi la vie reprit-elle son cours, Lisa chez elle et moi chez moi, les
conférences et les petits troquets, les soirées avec et les soirées sans.
Je ne me posais plus la moindre question : lorsqu'elle était loin de moi, ce
qu'elle faisait de son temps ne me regardait plus.

Je préparais mon départ. L'idée de m'éloigner d'elle pendant trois semaines, pour jouer au zouave dans l'armée de l'air, m'était par moment insoutenable. Plus possible de veiller dessus, je laissais la voie libre à l'autre. A mesure qu'approchait l'échéance, je tâchais pourtant de prendre notre romance avec davantage de philosophie. Ces longs jours de séparation remettraient peut-être nos pendules à l'heure. Je comptais sur l'éloignement pour que Lisa réalise combien elle tenait à moi. Et finisse par faire le bon choix.

J'avoue que sans tout y piger, je la comprenais. Je comprenais qu'elle ne puisse quitter son premier amour dans l'allégresse d'aller se faire pendre ailleurs.
Sans doute avait-elle encore besoin de lui, pour des raisons que j'ignorais mais que je devinais. Sous ses allures de garce, Lisa était foncièrement romantique. Je la soupçonnais de ne pas accepter ce premier échec (et c'était tout à son honneur). Sortie tout droit des jupons de sa mère pour tomber dans les bras de ce vaurien, elle s'était faite à l'idée de ne connaître qu'un seul homme.
«Ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants et tra la la la lère».

Ben non. Raté. Son mec n'avait pas assuré, ce n'était pas l'homme de la
situation, celui qu'elles attendent toutes à 14 ans, celui d'une vie entière...
Et j'aurais pas compris, comme quoi on est tous réellement tarés (conditionnés), j'aurais pas compris qu'elle l'oublie si vite avec moi.

Gravement éprouvée par cette rupture massue, Lisa s'imaginait que leur intimité qui persistait après cinq ans de vie commune pourrait se transformer en amitié sincère.
Balivernes ! Un plan foireux voué à l'échec, et l'oiseau en question, le Paul, m'apparaissait vaguement sadique. Le rival «idéal», celui qui s'accroche juste pour faire chier.
Lisa me soutenait le revoir parce qu'il l'aidait à réviser. Médecin en formation comme elle, il connaissait toutes les ficelles du job, du fait d'une expérience de deux ans plus conséquente.

Tu parles !!! Lui la soutenait parce que je la tronchais. J'en aurais mis ma
main au feu. Ah ! ça devait le bouffer à l'entrejambe, qu'elle ait déjà trouvé un autre amant, tout dévolu de surcroît. Ah, il devait jouir à mort, ce con, quand Lisa lui ouvrait sa porte plutôt qu'à moi !
Ce Paul était décidément très fort : concernant les études, je ne pouvais guère servir d'exemple à ma petite toubib en herbe.
Mais je devenais fataliste. On verrait bien après mes classes.
J'étais prêt à le convoquer, à l'aube, sur le terrain vague de Marly, épée en main. J'étais prêt à lui laisser le choix des armes. Blanches ou à feu.
J'aurais trop adoré le trouer, et que son sang gicle sur les paquerettes, là,
mon bouquet offert à Lisa aurait eu de la gueule.
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MessageSujet: Re: Mon premier roman : "Le soleil rose" (par Kti)   Jeu 22 Nov - 22:58



J'étais donc enrolé pour faire le troufion vingt-trois jours au Bourget.
Ah !... L'armée !... Quelle magnifique pantalonnade ! Dépaysement garanti à cinquante kilomètres de Paris !
Une caserne sombre, humide, inconfortable. Des uniformes peu seyants, verts caca d'oie, couverts de gros boutons qui usaient le torse quand on nous imposait de ramper sur l'herbe du parcours du combattant, alourdis par nos armes (des vraies, qui tiraient de vraies balles). Des copains de chambrée issus de milieux divers et d'âges différents, avec lesquels il était parfois difficile de s'entendre, vu le choc des cultures. Le froid de décembre qui n'arrangeait rien.
Le garde-à-vous-repos sous la pluie, le pas de gymnastique dans la boue...
Réveil avant le chant du coq, au clairon, extinction des feux à 22 h 30. Sans parler de la constante pression de la hiérarchie. Ah comme ils s'y croyaient, ces mecs qu'étaient nos supérieurs !!! J'avais souvent du mal à me retenir de rire, lorsque l'adjudant-chef, le fou du régiment, beuglait
nos noms, matin et soir, lors de l'appel en tenue de combat.

Difficile de me passer de mon p'tit confort : j'avais faim de croissants au
réveil et soif de vodka-orange avant la soupe aux choux. Les douches froides, collectives, les vestiaires qui puaient des pieds, la franche amitié virile de mes pauvres compagnons de jeux... Je découvrais la vie des bêtes pour devenir un «homme», un vrai, un dur, apte au combat, dans l'heure, sitôt que le Président de notre république en déciderait.

Je ne rechignais devant rien : la corvée de patates ou le récurage des chiottes, je m'y pliais volontiers, car je n'avais qu'une ambition : obtenir mon
affectation à Paris. J'étais prêt à lêcher les bottes de l'adjudant-chef, même crottées, pour qu'on ne me sépare plus de ma chérie, une fois ces foutues classes accomplies. Nous étions notés chaque jour, je filais doux.
Ah ma Lisa ! Comme elle me manquait, ma Lisa ! Par bonheur, j'avais le droit de lui téléphoner. Je supportais le reste, vaillant, grâce à ces courts moments.
Entendre sa jolie voix, être immédiatement sûr qu'à cet instant précis, elle
était avec moi. Accessoirement prendre de ses nouvelles.
Lisa se montrait peu loquace. Oui, elle m'aimait, oui, je lui manquais. Mais
elle venait de changer de service et pour les deux mois à venir, un stage en psychiatrie lui avait été imposé. Je la sentais à la fois fascinée et réticente.
Je ne la dérangeais jamais. Elle décrochait dès la première sonnerie, seule, et prononçait les mots que je voulais entendre, mais sans exaltation alors que moi, j'aurais donné un bras pour être dans les siens.
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MessageSujet: Re: Mon premier roman : "Le soleil rose" (par Kti)   Ven 23 Nov - 14:22



J'avais imaginé un plan d'enfer : je souffrais depuis toujours de l'estomac et
comptais bien en profiter. Je tenais cette tare de mon père, le mal semblait
bénin, je m'en accommodais. Deux à trois fois par an, sans mobile apparent, la
crise se déclenchait, hyperalgique, pour me plier en deux. Les antispasmodiques
classiques n'en venaient pas à bout, et j'attendais, parfois de longues heures,
que l'attaque passe, comme elle était venue.
Or, trois jours avant mon départ, j'avais dû subir un nouvel assaut, tandis que
nous étions attendus chez Frédo, Lisa et moi. Paniquée devant la puissance de ma
douleur et la pâleur de mon front ruisselant de sueur, elle avait rédigé une
ordonnance de produits bétons qu'elle m'avait obligé à avaler. Comme d'hab, mon
estomac y était resté réfractaire, mais après une nuit à serrer les dents, le
dîner annulé, la douleur s'était envolée au matin, comme d'hab..

Je décidai de tirer parti de cette anomalie génétique : à peine débarqué au
Bourget, je me plaignis de l'estomac à qui voulait l'entendre. Dix jours plus
tard, j'obtenais une consultation à l'hôpital militaire du Val de Grâce, à
Paris. Gagné ! Je m'en frottais les mains (et le jonc, de joie).

A Paris dès midi, pour mon rendez-vous médical à 17 heures, je sonnai fébrile
chez Liza, qui m'accueillit avec un grand sourire. Nous commençames, bien sûr,
par faire l'amour. Toute chaude dans son peignoir en soie, humide de partout, un
vrai bonheur que de la respirer de nouveau, de m'introduire partout en elle,
mais il fallait faire vite, le temps nous était compté.
Je l'entrainai ensuite dans sa brasserie préférée, place de Mexico. Je crevais
la dalle, mais devais rester à jeun, à cause de la fibroscopie. Autant dire que
la tête me tournait bien bien.
Contre toute attente, par solidarité peut-être, Lisa ne commanda qu'une maigre
salade. Et n'en avala que trois feuilles. Elle picora, tel le moineau, comme si
la vinaigrette lui enflammait la bouche.

Je l'interrogeai sur ces dix jours passés sans moi. Depuis mon départ, Lisa se
couchait tôt, dînait de temps à autre chez ses parents. Comme toute épouse de
militaire en mission, elle s'était rapprochée des personnes qui m'aimaient. Elle
appelait régulièrement ma mère et mes meilleurs copains, pour qu'ensemble ils se
tiennent les coudes et supportent l'absence. Touché, je me rassurais, je
craignais tant qu'elle profite de celle-ci pour recouvrer son indépendance ! Je
redoutais de tomber sur une Lisa froide, distante, de nouveau sous l'emprise du
premier, l'ex, ce naze, trop heureux de l'aubaine. Au contraire, elle me parut
moins crâneuse, plus accessible, plus affectueuse qu'avant mon départ.
Et pour la première fois depuis longtemps, j'eus l'intime conviction d'avoir
récupéré ma femme.

Pourtant, au restaurant, devant son assiette pleine et la mienne vide, quelque
chose me gêna. Quelque chose d'indéfinissable, que je sentais sans rapport avec
moi. Par moments, le regard de Lisa s'évadait et elle ne m'écoutait plus. A
d'autres, son visage d'habitude si expressif devenait comme déshabité, vide de
toute pensée. Elle n'avait quasi rien mangé et j'avais du mal à la faire parler.
Ma Lisa ne manquait pourtant pas de conversation, avant. Capable de déblatérer
des heures sur des détails sans importance, sur la pluie, le beau temps, la vie,
l'amour, la mort...... Capable de saouler un régiment entier, et de
m'hypnotiser, moi, des nuits entières, ses propos même futiles mis en valeur par
son humour et ses mimiques, ses petites anecdotes de la vie courante contées
avec l'art d'une Shéhérazade, ce jour-là, malgré dix jours de séparation, je n'y
ai pas eu droit.
Elle commençait des phrases, je me suspendais à ses lèvres, et j'attendais la
suite, en vain... Elle s'arrêtait soudain dans son discours, sur trois points de
suspension. A quoi bon... semblait traduire la moue de son visage. Vaguement mal
à l'aise, je m'étonnais. Mes p'tites mains baladeuses, mes blagues de potache,
mon sourire guilleret, mon désir fou de bidasse en perm', rien ne fonctionnait.
L'arsenal de mon charme, pourtant drôlement afuté, s'avérait ce jour-là
totalement inefficace. Lorsqu'elle me regardait droit dans les yeux, la
confiance que je lisais dans les siens me bouleversait. Mêlée à une immense
détresse, furtivement dévoilée, j'y revoyais les warning de notre première
rencontre.

Nous refîmes l'amour sitôt rentrés chez elle.
Après quelques délicieux préliminaires, Lisa s'empala sur ma queue surpuissante,
à grands coups de reins, cherchant le plaisir avec acharnement. Lorsque soudain,
l'orgasme jaillit de son ventre, elle s'écroula, secouée de lourds sanglots.
Défait, je débandai sans avoir joui. Me détachai d'elle, frustré et inquiet :
- Tu as racheté de l'héroïne ?
Lisa fit non de la tête, en reniflant.
- Ma chérie, tout va bien... Je dois repartir mais là, j'suis là... C'est Paul ?
Il te fait des misères ?
Elle fit non de la tête.
- Alors pourquoi tu pleures ?
Idiot, elle s'était calmée et la voilà qui redémarrait.
- Ecoute-moi, mon amour, cesse de pleurer... Arrête !... Je dois partir et je ne
peux pas te laisser comme ça...
Ses sanglots redoublèrent.
- Tu ne veux pas que je reparte ? Tu veux que je reste ? Que je déserte ?
- Ben non... prononça-t-elle enfin.

Pas de doute, Lisa avait besoin de moi... Et cette putain d'armée qui me
bloquait !
- Ecoute ma biche, ma beauté rare, ma chounette, mon trésor : rassure-toi... Je
t'aime et je vais vite revenir... Là, je passe la fibro et avec un peu de
chance, il faudra faire d'autres examens, une coloscopie, une radio, des
prélèvements de gorge, de sang... Rassure-toi, je vais me démener pour revenir
très vite.
J'aurais donné un rein pour la sauver.
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MessageSujet: Re: Mon premier roman : "Le soleil rose" (par Kti)   Ven 23 Nov - 15:04





Comme escompté, le gastro-entérologue me prescrivit tout un tas d'analyses pour
le surlendemain. De la gare, je téléphonai la bonne nouvelle à Lisa.

Une agréable surprise m'attendait à la caserne : deux lettres d'elle, arrivées
en même temps. Fébrile, son parfum sur les doigts, je décachetai la première.
Lisa s'y montrait tendre, et romantique, et une boule d'amour se coinça dans ma
gorge. Elle voulait un enfant de moi, pleurait toutes les nuits sur mon absence.
Chaque matin, elle se rendait à l'hôpital Beaujon pour y apprendre, et
commençait à s'habituer à son nouveau service : «C'est très dur, je m'accroche».
Elle avait assisté à sa conférence d'internat du mardi mais séché celle du
jeudi, il faisait vraiment trop froid pour attendre le taxi de minuit. Elle se
souvenait du bonheur du retour avec moi.
Dans la seconde lettre, écrite deux jours plus tard, Lisa me racontait qu'elle
ne comprenait pas pourquoi l'une de ses malades était internée : cette femme
d'une cinquantaine d'année, se disant très riche, désirait divorcer, mais ne
souhaitait pas citer le nom de son mari, un grand brasseur de bière, par
discrétion. C'était à cause de lui qu'elle était là, il avait monté leurs
enfants contre elle. Selon le diagnostic des médecins, dans son dossier,
figurait qu'elle était en phase «maniaque» d'une psychose maniaco-dépressive :
cette patiente venait de dépenser 30 000 francs sur une route de campagne, pour
l'achat de deux faux magnifiques fauteuils d'époque.
Lisa était outrée. Qu'un homme puisse porter atteinte à la liberté de son épouse
parce qu'elle désirait divorcer, qu'elle venait de claquer trois briques, même
pour du toc, lui paraissait inadmissible. Elle s'était heurtée à son chef à ce
sujet. Elle avait très poliment dit :
- Mais alors, à ce compte-là, pourquoi n'enfermerait-on pas ma mère ? Ca fait
trente ans qu'elle parle de divorcer et qu'elle dépense l'argent que mon père
gagne !
Le psy l'avait mal pris et l'avait envoyée balader. Et Lisa ne comprenait
toujours pas l'internement de madame X.
Ici encore, elle m'aimait, je lui manquais. Son post-scriptum : «Bisous mon
ours, et bon courage (pense à ma chatte qui miaule pour toi)»
J'avais hâte d'être après-demain.

Après-demain, elle m'attendait. Elle n'était pas allée à l'hôpital (sous le
prétexte d'une panne de réveil) et depuis le matin, Lisa se préparait à ma
venue. Elle avait mis des fleurs dans les vases et une mini-jupe avec des
bottines à lacets. La jupe lui arrivait au ras des fesses et dès qu'elle me
précéda dans l'entrée, je sentis le feu me brûler les tempes (et mon zob se
dresser dans mon caleçon). Elle me servit un drink, que j'acceptai. Après la
prise de sang, à jeun, ce n'était guère sérieux, mais qu'est-ce que je m'en
fichais ! Elle était trop jolie, ainsi vêtue et détendue.
Elle ne voulait parler de rien, juste savourer le plaisir de nos retrouvailles.
Je ne me sentais pas l'âme d'un rabat-joie, d'autant que commençait à me
tarauder l'envie de la prendre par derrière.
Elle m'entraîna dans sa chambre, parfumée et fleurie. Elle avait tout prévu : le
soleil rose, la musique soft, une bouteille de gin avec des glaçons. J'eus une
pensée compatissante pour mes frangins du bagne, l'espace d'une seconde, car
Lisa passait et repassait devant moi, en tortillant du cul, coquette, elle
partait nous chercher des olives farcies, clac-clac faisaient les talons hauts
de ses bottines sur le parquet, puis revenait, me déposait un rapide smack sur
le front, puis repartait à la recherche d'un cendrier, puis revenait en me
proposant une clop...
C'en était trop, je ne resistai pas plus longtemps au désir de la capturer. Je
posai mes mains sur ses hanches pour ralentir sa course, elle m'offrit sa bouche
qui sentait la fraise, je m'attaquai au premier bouton de son corsage, elle
soupira, se cambra sous la caresse, la mini-jupe valsa.
A midi dans ses bras, à midi trente dans son ventre, après... Je ne sais plus.
- J'ai faim !
Nous avions juste de temps d'aller déjeuner.


Tandis que me berçait le ronronnement du train direction l'enfer, je revivais
chaque minute de notre étreinte en reniflant mes doigts.
HEUREUX, j'étais !
Non seulement Lisa, aujourd'hui en pleine forme, venait de se donner à moi,
généreusement, mais de surcroît, je commençais à mettre sur le compte de mon
absence son étrange attitude lors de ma précédente visite. Et cette
considération me rassurait, plus, elle me comblait de joie. Ainsi, cette
séparation forcée l'avait-elle rapprochée de moi, je gagnais du terrain sur
l'autre, le vil, le diable, Satan le Devil. Dans ses lettres, elle répétait sa
solitude et son besoin de moi. Dans mes bras, au moment crucial, elle avait
supplié : «Reste, reste, mon amour, je ne peux plus me passer de toi !»
J'étais d'autant plus satisfait que notre avenir se présentait sous les
meilleures auspices : à peine arrivé, j'eus confirmation de ma mutation
prochaine, et pour onze mois, à la caserne de l'armée de l'air de Balard, Paris.

Dès 19 heures, je l'appelai, impatient de le lui annoncer. Lisa ne décrocha pas.
Je récidivai à 20 heures, puis à 21 heures.
Sans résultat.
A 23 heures, enfin, sa voix chantante me répondit. Soulagement de mon côté,
enthousiasme du sien :
- Salut mon ours !... Mhhhhhhhhh , c'est bon quand je repense à tout à
l'heure...... Alors tu vas bien mon chéri ? Pas trop triste ? Pas trop flippé de
te retrouver prisonnier ?...
- Tu étais où ?
- J'ai dîné avec Badou... Tu es jaloux ? Y'a pas de quoi... Tu vois, je suis
rentrée avant minuit, je vais de ce pas me coucher comme une gentille petite
fille sage et je t'aime, je t'aime, JE T'AIIIMMMME... Tu vois, je n'ai pas
d'amant caché sous le lit !
Elle reniflait régulièrement et pourtant elle ne pleurait pas. Bon. Elle avait
certainement sniffé. Ma bonne humeur s'évapora d'un coup. Normal que sa voix
chante, normal qu'elle applaudisse lorsque je lui racontai pour Balard !
Seulement moi, je n'accordais aucune valeur à ce bien-être factice. Qu'en
avait-elle besoin, de cette saleté d'héroïne, après ce que je lui avais mis ? Je
regrettais d'avoir appelé. J'aurais dû rester tranquillement assis sur mon
nuage. Grâce à Dieu, dix jours seulement nous séparaient de mon retour
définitif.


Dernière édition par le Mer 28 Nov - 11:23, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Mon premier roman : "Le soleil rose" (par Kti)   Dim 25 Nov - 12:07




Dix jours plus tard, comme prévu, je sonnai à sa porte, ma valise à la main. De lettres en coups de fil, nous avions décidé de passer nos vacances de Noël chez elle. C’est son père qui m’ouvrit, les lèvres un peu pincées. Lisa, allongée sur son lit, pleurait. Il haussa les épaules en signe de découragement, et, soulagé de mon intrusion, me passa la main le plus amicalement du monde. Je restai seul avec elle. Lisa avait fait l’effort de se lever, de sécher ses larmes pour m’accueillir, mais le coeur n’y était pas. Malgré mon gentil bisou sur ses lèvres, malgré sa magnifique robe de soie noire, elle gardait obstinément ses yeux mouillés rivés au sol et se refusait à la moindre parole. J’étais très mal à l’aise, autant que lors de ma première après-midi de permission. Son attitude fantomatique, ses gestes mécaniques, ses silences lourds de rumination me déroutaient. Cette façon qu’elle avait d’être là et en même temps lointaine, hostile, craintive, me frustrait au plus haut point. Les épaules courbées comme sous le poids d’une existence trop lourde, une immense lassitude mêlée de résignation au fond des yeux, elle commençait à sérieusement m’impatienter.
C’est vrai, elle avait un beau cul, mais qu’est-ce qu’elle était chiante !

Je n’avais pas mon Audi, il neigeait, et à cause de ses talons aiguilles, elle avançait péniblement sur le chemin de la brasserie de nos premiers jours dans son quartier, la plus proche de chez elle. Elle râlait :
— Je crêve de froid... Quelle horreur cette saison... C’est vraiment pas marrant de sortir sans voiture...
Enfin nous arrivâmes. Lisa commanda des moules marinières et un demi homard Thermidor. Elle n’ouvrit pas la bouche jusqu’à l’arrivée de son entrée qu’elle goûta du bout des lèvres :
— C’est infect ! Elle sont pleines de sable !
Elle n’y toucha plus, repoussa son assiette et je mastiquai seul dans le silence mon céleri rémoulade.
Soudain, elle me lança :
— En fait, si j’ai froid aux pieds, c’est parce que je n’ai pas de bottes. Dis, tu voudrais pas m’offrir des bottes ? J’en ai repéré une paire super à 1500 francs rue du Cherche-Midi.
Evidemment, j’aurais dû lui dire oui, tout de suite, ici même et sans condition. Mais elle m’avait trop énervé :
— Tu rêves ma cocotte, c’est pas demain, avec mon salaire de seconde classe, que je pourrais t’offrir des pompes à ce prix-là !
Elle replongea dans son mutisme. Le plat de résistance suivit, elle décréta que le homard puait. Elle s’obligea à une première bouchée, qui fut la seule.
En bref, Lisa n’avait pas mangé, n’avait pas parlé, à peine avait-elle esquissé un demi-sourire feint et j’étais fou de rage contenue. Nous n’avions plus qu’à rentrer. D’ailleurs, je tombais de sommeil.



— Dis-moi Martin, tu crois que c’est à cause de l’héro ou de la peinture qu’il m’a virée le patron ?
Nous étions au lit depuis dix bonnes minutes, allongés sur le dos côte-à- côte mais surtout pas trop près. La question de Lisa creva le silence de la nuit et par là-même, la bulle de mes propres interrogations.
— Ton patron t’a virée ?
— Pas exactement, mais hier, parce que je n’avais pas dormi de la nuit, j’ai pleuré pendant toute la visite... Alors à la fin, il m’a prise à part dans son bureau pour me dire que ce service ne me convenait pas, qu’il ne savait pas ce qui avait pu se passer dans ma jeunesse, mais que je n’avais plus besoin de venir à présent, qu’il était malsain pour les malades de voir un toubib pleurer.... En gros, il me signifiait mon congé. Il a même ajouté que j’aurais intérêt à me faire soigner, qu’il fallait que j’entreprenne une analyse.
— Une psychothérapie ?
— Non, une analyse.
— Et pourquoi tu pleurais ?
— Je te l’ai dit : je n’avais pas dormi de la nuit, et tous ces pauvres gens prisonniers, ces chambres capitonnées, toute cette souffrance... Et eux, les «sains d’esprit», qui se gaussaient une fois les portes refermées...
— Mais pourquoi n’avais-tu pas dormi de la nuit ?
— Parce que j’avais commencé à peindre la veille au soir et que je tenais absolument à finir. Je n’ai pas vu le temps passer.
— Tu veux parler des tapis ? Tu as fait ça en une nuit ?

J’étais scié ! J’avais effectivement remarqué ses nouveaux tapis. Ils avaient une vague ressemblance avec ceux de paille tressée achetés ensemble chez Ikéa. Mais, grâce aux couleurs harmonieusement déposées, assorties aux tons de sa chambre, ils devenaient splendides. Je n’en revenais pas : les dessins, très fins, suivaient la trame du raffia. Lisa s’était servi du pinceau d’un vernis à ongle et, avec minutie, avait apposé des fleurs, des feuilles, tout un jardin en un mélange géométrique très original. Sa création était une réussite, il n’y avait vraiment pas de quoi pleurer.
— Eh ben alors, tu devrais être contente... Tu réalises : un mois sans être obligée de te lever le matin !
— Mais j’aimais bien la psychiatrie !... Très dur à supporter psychologiquement mais passionnant intellectuellement !
— Eh ben tant pis ! Profites-en pour faire autre chose : travailler ton internat, te reposer... Maintenant que je suis revenu, on va pas s’ennuyer, tu vas voir !
Lisa ne semblait pas convaincue. Après un long silence, elle reprit la parole :
— Tu crois qu’il a remarqué que j’avais sniffé ?
Je n’aurais pas pu lui répondre. Personnellement, j’avais mis un temps fou à découvrir le pot-aux-roses, mais un psychiatre...
— Pourquoi ? Tu en as repris ?
Elle se mit à pleurer :
— Oui, j’en ai acheté quand tu es parti la fois dernière, mais ça y est, j’en ai plus. Juste un quart pour patienter, en attendant ton retour. J’étais si seule, si triste...

Il était effectivement temps que je revienne. Après trois semaines de séparation, je retrouvais ma Lisa dans un piteux état : virée, déprimée, droguée...
Pourtant, un 23 décembre, veille de Noël, elle aurait dû bondir de joie : une floppée de cadeaux nous attendait, chez ses parents le lendemain et chez les miens le jour suivant. Je le lui rappelai.
Elle n’avait que faire de Noël ! Ses exams commençaient le 3 janvier, et elle n’avait encore rien révisé. Elle se sentait mal et la perspective de ces deux fêtes familiales la terrorisait. Elle se trouvait laide et c’est vrai qu’elle avait maigri. Osseuse, les traits tirés sur des yeux brûlés de larmes, elle me faisait de la peine, mais pour cette nuit, je ne pouvais lui offrir que ma tendresse. Elle l’accepta et s’endormit sur mon épaule.
Nous étions loin d’être tirés d’affaire...
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MessageSujet: Re: Mon premier roman : "Le soleil rose" (par Kti)   Dim 25 Nov - 12:18



Le lendemain, elle se réveilla bougonne : le vin blanc du dîner de la veille lui embuait encore la cervelle, responsable d’une migraine insupportable. Elle bouda le pain frais et les croissants que je m’étais donné la peine de descendre chercher. Elle refusait de sortir du lit. Malgré les radiateurs au maximum, elle crevait de froid hors des draps. Elle voulait sniffer. Il lui restait un peu de poudre à gratter sur l’enveloppe, alors elle ne pensait qu’à ça.
Evidemment, moi, j’étais contre. Alors elle m’en voulait, me parlait sur un sale ton, me regardait sans indulgence, me provoquait. Tout en elle s’acharnait à me convaincre que j’étais de trop, aussi, me l’étant fait dire deux fois, claquai-je la porte de son appart en fulminant.

A midi dans Paris, seul avec ma valise un jour de Noël, j’avais triste figure. Mes projets de bonheur avec elle envolés, ma maison s’écroulait. A la devanture des magasins, et malgré la clarté d’un faible soleil hivernal, scintillaient les boules multicolores et les Pères Noël argentés. Les restos affichaient leurs lampions et les charcutiers-traiteurs, leur traditionnel menu. Joyeux Noël ! Joyeux Noël ! Joyeux Noël ! Ces quelques lettres qui clignotaient partout me semblaient indécentes.
Le coeur lourd comme le marbre, je regrettais mon impatience. Lisa était spéciale, certes, mais j’y tenais terriblement. Elle traversait une mauvaise passe, je devais l’aider et non l’abandonner. Je me remémorais certaines phrases de ses lettres : elle m’aimait, elle m’appelait... Je devais ravaler mon orgueil.

A la tombée du jour, je me pointai chez elle, humble et repenti, toujours encombré de ma fidèle valoche, que j’avais traînée dans les rues en fête, à pied, paumé, déboussolé. Lisa m’ouvrit la porte à moitié nue, mais ne chercha pas à m’aguicher. Elle avait dormi toute la journée et se préparait méthodiquement, nullement étonnée de ma réapparition. Nous avions rendez-vous chez ses parents, ensemble, et elle se doutait bien que je ne l’aurais pas laissée y aller seule. Elle me sembla plus calme, moins agressive. Peu affectueuse mais en tous cas pas belliqueuse. Une fois habillée, fardée, coiffée, elle était redevenue jolie, malgré ses yeux gonflés. J’avais récupéré mon Audi, je me tranquillisais.

C’est lors de la distribution des cadeaux qu’elle craqua, tout à coup secouée de violents sanglots. Les conversations qui jusque là allaient bon train se suspendirent les unes après les autres, donnant peu à peu le premier rôle aux larmes de Lisa. J’aurais voulu plonger dix pieds sous terre. Les regards circulaires se posaient sur elle, passaient sur moi, puis revenaient à elle. Les sourires se figeaient, les visages s’interrogeaient, leur silence m’interrogeait.
J’entrainai Lisa dans une chambre. Tandis que je tentais de la consoler, me parvenaient à travers la cloison les éclats de voix peu à peu regonflés. J’aurais voulu partager sa détresse. En même temps, quelque part, je ne pouvais m’empêcher de nous trouver ridicules. Joyeux Noël, Joyeux Noël ! Et Lisa qui pleurait dans son champagne ! Et moi qui la berçais :
— Ne t’inquiète pas, mon amour, je suis là, je suis là...
Le grand miroir de la pièce dans laquelle j’étais tombé par hasard, sa chambre de jeune fille, je crois, nous reflétait tous les deux : elle, assise sur le lit à sangloter, moi l’entourant de mes bras, couverts de morve et de mascara. Encore un costume de foutu, pensai-je.

Nous reparûmes et fîmes bonne figure. Au douzième coup de minuit, son manteau déjà sur le dos, Lisa distribuait les bisous et m’attirait vers l’ascenseur. Une fois dans la voiture, elle laissa s’épancher ses larmes et me dit une foule de bêtises :
— J’ai l’impression que c’est mon dernier Noël, je ne fêterai plus jamais Noël... Tu trouves pas ça ringard, toi, ces fêtes où l'on s’empiffre, où l'on règle ses comptes autour d’une table, le tout arrosé de cadeaux débiles parce que c’est l’intention qui compte ?
Elle avait trop bu. Tout en pleurant, elle délirait, me répétait :
— Tu ne me laisseras pas, toi, quand je serai vieille et laide ?... Et folle ?... Tu m’aimeras encore quand je serai complètement folle ?... Tu ne me mettras pas dans une maison spécialisée, comme ma grand-mère ?...

Je n’avais qu’une hâte : rentrer, la coucher, dormir. Le lendemain midi, c’est chez ma mère que se poursuivaient les festivités. Il fallait être d’attaque.
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MessageSujet: Re: Mon premier roman : "Le soleil rose" (par Kti)   Lun 26 Nov - 13:05



Cette fois-ci, Lisa n’attendit même pas les cadeaux. A peine avions nous parcouru deux cents mètres en voiture que j’entendai renifler à ma droite. Très discrètement d’abord. Le plus naturellement du monde, je lui tendis ma pochette. Je regrettais qu’en ces temps pluvieux ne traîne pas par là une boîte de Kleenex, mais le carré de soie ferait probablement l’affaire. Lisa me l’arracha des mains et me gratifia d’un demi-sourire reconnaissant. Pauvre sourire anachronique dans l’histoire de son visage tourmenté.
Pourtant, elle s’était longuement maquillée, longuement elle s’était préparée devant le miroir de l’entrée. Dans son jean’ blanc, son tee-shirt blanc, sous un vieux vison brun cadeau de sa mère, avec sa tignasse bouclée relevée en palmier, sa bouche rouge écarlate et ses cils immenses, elle aurait pu être tellement belle —la plus belle— si seulement elle n’avait pas pris la sale habitude de pleurer à tout bout de champ...

C’est donc le visage défait, les yeux battus et les épaules basses que Lisa fit la connaissance de toute ma famille maternelle. L’inhabitude du lieu et des personnages dut lui fouetter le sang : elle s’adapta, se redressa, répondit aux questions avec gentillesse et courtoisie. Se permit même un ou deux traits d’humour. Vis-à-vis de la galerie, elle donnait le change et je m’en réjouissais : autant éviter le scandale. Mais je connaissais ma Lisa : son sourire sonnait faux. Elle suivait difficilement les conversations, ne s’intéressait à personne, ne mangeait rien... A plusieurs reprises, je la vis s’éclipser aux toilettes et je savais que c’était pour y pleurer.
Lorsque nous rentrâmes, elle me demanda de la laisser. A quatre heures de l’après-midi, elle tombait de sommeil, vaguement saoule, préférait rester seule. Je n’insistai pas, d’autant qu’elle s’engouffrait déjà sous ses draps, avec son jean’ et son tee-shirt.
Je fermai ses volets, tirai ses rideaux, l’embrassai tendrement et m’en retournai donc chez moi.

Il n’était plus question de passer les vacances chez elle. J’avais récupéré ma valise la veille et aujourd’hui, elle me congédiait au beau milieu de l’après-midi, rien à voir avec le scénario fantasmé pendant mes longues journées d’emprisonnement. Je n’étais pas seulement déçu, inquiet surtout. Une fois de plus, Lisa me virait mais le plus important était qu’elle allait mal. Et si elle refusait mon aide, je craignais que les choses n’empirent.

A 20 heures, j’eus brutalement envie de l’appeler. Pourquoi ne viendrait-elle pas dîner chez moi ? Ma mère m'avait confectionné un panier plein de délicieuses denrées : saumon fumé, boudin blanc, dinde aux airelles, foie gras truffé, marrons glacés et macarons LeNôtre...
Impatient, je composai son numéro. Peut-être était-elle tout simplement en manque, et le manque, maintenant, je connaissais, je pouvais l’affronter. Suffise qu’elle passe quelques jours chez moi, et sûr, je m’en portais garant, elle commencerait l’année en forme. Cinq sonneries, six sonneries, je raccrochai : et zut ! Elle était en vadrouille !... Et depuis mon retour, je l’avais à peine vue, à peine touchée...

Sale soirée, entre téléphone et télé, appels en vain, film nul, et le remords qui grandissait : trop con, trop con, de l’avoir déjà laissée filer !
A une heure du matin, au comble de l’exaspération, je shootai dans cette pourriture d'engin qui ne voulait pas me passer ma femme.

Après une nuit sans fin, une matinée sans fin, je décidai d’aller aux nouvelles. Dès midi, j’étais sur place, et déjeunais dans la pizzeria située en bas de chez elle, en terrasse intérieure. Point stratégique : si elle rentrait, je la voyais arriver, si elle sortait, je pouvais bondir l’intercepter. Je n’osais débarquer sans m’annoncer, de peur de ne pas la retrouver seule.
Mais l’attente devenait surhumaine, supplicielle. Après deux heures de lecture du Monde (d’un oeil, vu que de l’autre, je guettais), je trépignais, sur les charbons ardents. Et le patron me signifiait qu’il était temps de dégager : soucieux de mon manège, il me lançait des regards noirs. Je me resolvai à agir, enfin j’empruntai l’ascenseur, enfin je sonnai à sa porte. Minutes interminables...

Son pas ?... Ouf !... Lisa m’ouvrit, me souria, se jetta dans mes bras :
— Où étais-tu ? Où étais-tu ?... Comme soulagée, elle riait, et la même question me démangeait, et je riais, cent pour cent soulagé.
Moi, je savais pourquoi (grrrrrr ! quelle éprouvante nuit !). La concernant, je compris de suite : sitôt mon départ de la veille, Lisa avait débranché son tel pour cuver dans le calme. Puis, réveillée vers une heure du matin, elle avait essayé de me joindre, tous les quarts d’heure, persuadée que sorti, je n’allais pas tarder. Elle voulait dormir dans mes bras, elle voulait s’excuser, se faire pardonner. A l’aube, après un ultime appel infructueux, elle s'était écroulée de fatigue et depuis son réveil, désespérait de ne pouvoir m’entendre. Et moi qui, pendant tout ce temps, poireautais en bas !!! Y’avait de quoi rire ! J’avais probablement tapé trop fort sur l’instrument des Télécom.
Qu’importe ! A présent, Liz se frottait à moi, dans son tee-shirt blanc, toute prête à se laisser cajoler. J’aurais été bien sot de ne pas en profiter.
D’autant que lui faire l’amour était l’un des points clé de ma stratégie thérapeutique.


Un autre point était la bien nourrir. Je lui proposai donc mon dîner chez moi : elle n’aurait plus qu’à mettre ses jolis pieds mutins sous la table. Rendez-vous fut fixé pour vingt heures. Il nous manquait l’alcool, je fonçai y pallier, choisis un grand cru de Bordeau blanc et du Cristal Roederer rosé. Lorsque Lisa apparut dans l’encadrement de la porte, pile à l’heure et sur son 31, tout était prêt : couvert dressé, serviettes pliées en éventail dans nos verres, champagne glacé dans son seau, chandelles, toasts, saumon et foie gras pour commencer. Maître d’hôtel souriant et disponible :
— Je vous débarrasse, mademoiselle ?
Remplir sa coupe, rôtir les toasts, la complimenter sur sa tenue, un fourreau de soie rouge, trancher fin le foie gras, sans esquinter la truffe centrale, la regarder, la regarder, la regarder, ébloui et flatté.
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MessageSujet: Re: Mon premier roman : "Le soleil rose" (par Kti)   Lun 26 Nov - 13:27




Assise du bout des fesses sur le canapé que je venais d’acquérir et qu’elle ne connaissait donc pas, Lisa semblait impressionnée, dépaysée. Pourtant, l’appartement avait à peine changé. Ici et là, s’ajoutaient les quelques objets achetés avec elle lorsque nous chinions pour l’installer. Mais elle n’était pas venue depuis si longtemps ! Elle dévorait l’écran plasma des yeux, le home cinéma offert par mon père pour Noël. Ce soir-là, le film de Claude Berry «Je vous aime» commençait et elle n’avait pas l’air pressée de passer à table. Pourquoi pas ? Je m’assis à côté d’elle, Lisa posa sa tête sur mes genoux et s’étala de tout son long sur le trois places en cuir. Son corps se détentit, elle accepta mes bisous tendres, mes caresses affectueuses. Elle suivait l’histoire avec intérêt, tandis que moi, je décrochai dès le premier flash-back. Mon film à moi, c’était le profil de Lisa à vingt centimètres, toutes ces bonnes choses qui patientaient à la cuisine, le corps alangui de Lisa à portée de mains, et l’optimisme renaissant.

Peu avant le générique de fin, je m’éclipsai pour amorcer le chaud. Je l’abandonnai donc au grand écran pour allumer le four, y placer la dinde et le boudin, assaisonner le mesclun de salades. Lorsque je vins la chercher, ses yeux fixaient les petits caractères qui défilaient et dans ces yeux brillaient des larmes. Je n’eus pas le temps de la secouer, déjà, elle s'emparait de son manteau :
— Martin, il faut que je parte...
— Tout de suite ? répondis-je après un silence, soudain désenchanté, bafoué, baffé, décomposé.
— Oui... Tout de suite, balbutia-t-elle, incertaine.
Je perçus son manque de détermination et en profitai pour hausser le ton :
— Il n’en est pas question !... Je nous ai préparé un somptueux repas. Tu restes dîner, un point c’est tout !
De mauvaise grâce, elle posa son manteau :
— Laisse-moi au moins téléphoner... Il faut que je l’appelle...
— Qui ça ?
— ...
— Qui ça ?
— Lâche-moi ! Tu me fais mal !
J’avais attrapé ses épaules et la secouais brutalement. Elle se débattit, je la bousculai, elle chuta sur le canapé.
Je hurlai :
— Tu te fous de moi ! Hein ? Dis-le, tu te fous de moi !!!
Sous l’emprise de la plus violente colère, je brandis le téléphone, menaçant, dans sa direction :
— Non seulement tu n’iras pas le rejoindre, mais tu ne l’appelleras pas ! Y’en a marre de ce mec ! ... Si tu crois que je vais accepter ça encore longtemps !!!
— Martin, je t’en prie... Ne te fâche pas... Laisse-moi partir... continua-t-elle en pleurnichant. Il faut que je le vois, je suis si mal, si mal... Je vais faire une connerie... J’ai peur Martin... Je t’en supplie, laisse-moi aller le rejoindre...

Son insistance m’exaspéra, à cet instant, je la détestai, la haïs. Cette fille poussait au meurtre !!! Ainsi, elle le fréquentait encore, ainsi, chez moi, elle s’offrait une petite crise d’hystérie et se permettait de le réclamer à corps et à cris... Ca commençait à bien faire !
Ma fermeté et ma hargne vinrent à bout de son projet. J’avais verrouillé la porte d’entrée, le téléphone ne fonctionnait plus depuis la veille, Lisa ne m’adressait plus la parole mais au moins elle restait. On y verrait plus clair demain. Elle ne passa même pas à table et me laissa manger seul comme un con mon festin de roi dans la cuisine.
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MessageSujet: Re: Mon premier roman : "Le soleil rose" (par Kti)   Mar 27 Nov - 11:32





Je ruminais encore ma déception lorsque j’éteignis la lumière de la chambre. Couchée, Lisa ne dormait pas et reniflait régulièrement. Aucune envie de la consoler : elle était triste ? Elle l’avait bien cherché, à vivre dans l’imbroglio ! Soudain, elle se leva, fila s’enfermer dans la salle de bain, fit couler l’eau du lavabo. Puis elle revint et reprit sa position initiale à mes côtés. Je tressaillis lorsque je sentis un liquide de consistance inhabituelle imprégner les draps. J’allumai d’un bond : le lit était inondé de sang ! Lisa, les poignets grands ouverts, me regardait avec stupeur.
— Mais tu es folle ! Tu es complètement FOLLE !
En une seconde, je refis son parcours : la moquette maculée de rouge, les murs de la salle de bain éclaboussés, le lavabo rosâtre et la lame de rasoir — celle dont je m’étais servie le matin-même— ensanglantée à côté du porte-savon.
Il fallait agir vite, elle y avait été de toutes ses forces : dans le losange écarlate de chacun de ses poignets, apparaissait le blanc nacré des tendons.

Tel l’automate, j’accomplissais le parcours que je connaissais par coeur, celui de l’hôpital où Lisa travaillait avant mes classes. Nerveux, à vif, paniqué, j'en menais pas large. Manquerait plus que l’on tombe aux urgences sur l’une de ses copines ! J’avais fait comme il faut, je crois : un torchon propre enserrait chacune de ses plaies, mais tandis que l’attente aux feux me semblait interminable, le rose puis le rouge teintaient peu à peu les épaisseurs de la toile. Lisa, remarquable de self-control, se laissait conduire. Un demi sourire de satisfaction éclairait son pauvre visage :
— Qu’est ce que je me sens mieux !
Elle était bien la seule. Pour ma part, je ne réfléchissais pas. Furieux, dépassé, pressé, bouleversé, je conduisais à toute allure.
Enfin, nous arrivâmes. Quelques blouses blanches s’empressèrent autour d’elle. Enfin, Liz fut examinée, désinfectée, vaccinée et recousue. Elle dû même se soumettre à un entretien psy. Sortie de là, avec ses deux gros pansements symétriques qui l’handicapaient jusqu’aux coudes, elle crânait presque. Telle Scarlett O’Hara bousculée par la guerre de Sécession, ces évènements récents l’avaient propulsée au rang d’héroïne et elle paraissait vraiment mieux, comme libérée, et même si je persistais à n’y rien comprendre, elle rigolait, oui, elle rigolait dans ma caisse sur le trajet du retour. C’était la première fois depuis la fin de mes classes.

J’aurais voulu, moi aussi, prendre les choses avec humour. Mais alors que je ne craignais plus ni pour sa vie, ni pour l’agilité future de ses mains, la honte me tombait dessus, lourde et nauséabonde. Sous le professionnalisme de l’équipe soignante, j’avais cru percevoir la réprobation, et devant Lisa qui se prêtait, détendue, à l’attente, puis subissait l’épreuve des sutures sans une grimace, j'avais dû faire figure de bourreau des coeurs, de sadique, de salaud ! Comment cette gentille fille, un peu ivre mais tout à fait maîtresse d’elle-même, aurait-elle pu accomplir ce geste insensé, sans avoir au préalable été poussée à bout ? Pendant ces trois longues heures passées aux urgences, je m’étais efforcé de rester aimable, de jouer son jeu, de blaguer avec elle, mais sans cesse me harcelait le leit-motiv ensanglanté de ses deux poignets béants. Je lui en voulais : sale nuit, sales vacances, cette fille était réellement capable de tout !
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MessageSujet: Re: Mon premier roman : "Le soleil rose" (par Kti)   Mar 27 Nov - 11:42




Pourtant, lorsqu’une fois revenu chez moi, après avoir nettoyé au mieux les traces de sa bêtise, je dus l’aider à enlever son fourreau, doucement, puis à enfiler l’un de mes pyjamas, avec les mêmes précautions, ma rogne se désintégra comme par magie. La fragilité de Lisa me sauta brutalement aux yeux. Tandis qu’elle se faissait faire, méconnaissable, docile, juste assez repentie pour m’émouvoir, juste assez sereine pour me rassurer, je réalisais que déjà, je l’avais pardonnée. Mieux : son appel au secours n’était pas tombé dans l’oreille d’un sourd. L’idée de la quitter m’avait premièrement effleuré. Au contraire, maintenant qu’elle dormait, confiante, aux creux de mes draps, je me sentais en mesure de relever le défi : la rendre enfin heureuse. J’étais déjà son amant, je deviendrai son père, son frère, son psy, je m’acharnerai à la soigner : guérir ses plaies d’abord, ensuite panser son coeur.
A l’occasion de ce regrettable incident, je réalisais l’ampleur du travail. Jusqu’à cette nuit, laxiste, j’avais minimisé le désarroi de Lisa et en cela, oui, j’étais effectivement coupable, bourreau des coeurs, sadique, salaud. Mais maintenant qu’elle s’était blessée, qu’elle souffrait physiquement, ses larmes d’antan m’apparaissaient légitimes, maintenant qu’elle s’était estropiée, son handicap me devenait accessible.

J’allais mettre les bouchées doubles : l’installer chez moi, définitivement, la choyer, la sortir, la combler. Les resto, la bonne bouffe, la musique, les expos, toutes mes permissions, je les lui accorderai. Et le soir, je me débrouillerai pour rentrer tôt. J’allais la couvrir de cadeaux, de baisers, de caresses, et d’attentions touchantes. Cette femme dont j'étais fou, MOI, Martin, ben j'allais la ressusciter. Plus jamais elle ne pleurerait, plus jamais elle ne se mutilerait.


Lisa en avait décidé autrement. Dès son réveil, le lendemain matin, elle bondit sur le téléphone, étonnamment efficace. Elle parla trois secondes dans le combiné puis me dit bonjour en même temps qu’adieu :
— Il m’attend...
Elle s’était habillée en douce, pendant que je préparais le café, et déjà refermait la porte sur elle. Je tentai de la rattraper :
— Mais où veux-tu aller, comme ça, avec tes bras ?
Vétu d’un simple caleçon, je me voyais mal descendre la suivre dans l’ascenceur :
— Ne t’inquiète pas, me lança-t-elle... Il m’attend au carrefour. Ne me retiens pas, Martin, ne m’emprisonne jamais.
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MessageSujet: Re: Mon premier roman : "Le soleil rose" (par Kti)   Mer 28 Nov - 11:32




Les mois passèrent, je n’eus plus de nouvelles de Lisa.

Contre toute attente, cette é-nième rupture ne m’affecta pas plus que ça. Convaincu qu’elle finirait par réapparaître, je patientais. Il fallait de toutes façons qu’elle en finisse une fois pour toutes avec ce type, l’affreux jojo qui la martyrisait. Le couple à trois n’avait jamais été mon truc et cette funeste nuitée de décembre me l’avait confirmé. Aurais-je dû lui permettre de le rejoindre après le film de Berry ? Je me posais souvent la question. J’avais même été visionner ce fameux film dans une cinémathèque de banlieue. Catherine Deneuve y joue une belle femme qui vit plusieurs histoires d’amour, avec des mecs très différents et qui l’aiment et qu’elle aime mais dont elle se sépare à chaque fois. Vu sous l’angle optimiste, elle s’emmerde pas la garce : Gainsbourg, Souchon... des hommes charismatiques pas donnés à tout le monde. Une fois grand-mère, cette femme pourra se vanter d’avoir vécu de folles passions intéressantes, avec des types à l'aura magnifique. Mais je connaissais Lisa. Dépressive et entière, elle n’avait pas dû voir ce miracle de la vie, qui fait qu’une porte s’ouvre lorsque l’autre se ferme. Et que même en amour, il est aisé de rebondir. Non. Lisa s’en était sans doute tenue au premier degré : l’amour n’était que provisoire pour les amoureux de l’amour. Il devait forcément finir, or elle ne l’admettait pas. Disons que dans son histoire à elle, Gainsbourg jouait Paul et Souchon, moi. Or elle n’admettait pas de pouvoir sauter du coq à l’âne comme ça ! Lol!

Je n’étais pas dans leur intimité, je n’étais jamais resté plus de six mois avec une fille... Et quant à la passion, c’est avec Liz que je l’avais découverte. J’étais très mal placé pour la juger. Perso, j’envisageais de finir mes jours avec elle, mais peut-on prévoir, en amour ?

Après deux mois de silence, je décidai de l’appeler chez elle, mais ma démarche fut infructueuse. Ca ne décrochait jamais. Quand je passais sous ses fenêtres, j’y voyais de la lumière pourtant, mais il s’agissait peut-être d’un autre locataire. Peut-être était-elle retournée vivre avec lui, ce gueux, à Montmartre. En ce cas, je comprenais qu’elle ne veuille plus me revoir. Il fallait patienter encore.
Mes journées s’égrainaient, identiques et paisibles : sous mon uniforme de l’armée de l’air, je les tuais à gratter du papier derrière un petit bureau. A l’approche de la quille, j’en sortais de plus en plus tôt mais n’en profitais pas. Mes potes tentaient de me débaucher, de me présenter des
filles : je les trouvais toutes plus fades les unes que les autres. Mathilde m’a relancé, on a réessayé, vaguement, sans enthousiame me concernant.

Je m’ennuyais.
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MessageSujet: Re: Mon premier roman : "Le soleil rose" (par Kti)   Jeu 29 Nov - 11:45



Vers quinze heures un mardi, un appel reçu à la caserne me tira de ma somnolence post-prandiale : c’était Lisa.
Vivante, chantante, familière, comme si nous nous étions quitter la veille :
— Hello mon ours ! Longtemps qu’on s’était pas parlé !...Tu vas bien ?

Bien sûr que j’allais bien ! Le coeur à cent à l’heure, j’avais peine à y croire. Je béguayais :
— Te.. Te... Te... Tu es où ?
— A l’hôpital
— Ah ouais ? C’est quoi ton nouveau stage ?
— A vrai dire... (elle hésitait). A vrai dire, je ne suis pas soignant... Ici, c’est moi qu’on soigne !
— Ah bon ? Tu es malade ?
— Non, rassure-toi, je suis en pleine forme... Mais justement, je m’ennuie à mourir. Tu voudrais pas passer me voir, un soir ?
Je n’hésitais pas une seconde :
— B...B...B... Bien sûr ! Quand tu veux ! C’est où ?
— A l’Hôtel-Dieu, dans le centre, service du Professeur Amador. Tu n’auras qu’à demander Lisa Monthégini, au troisième. Les visites commencent à 13 heures, mais c’est surtout vers 20 heures que ça devient dur.
— OK, compte sur moi, je passerai d...d....d... demain soir.

Je raccrochai, en proie à la plus vive émotion. Qu’est-ce-qu’elle pouvait bien foutre à l’hôpital ? Elle s’était cassé un os ? Il l’avait tabassée, ce nul infâme, ce détritus, cette abjecte pourriture gluante ? J’imaginais les scénarios les plus invraissemblables. J’avais hâte de savoir, de la revoir. Je craignais la désillusion. A quelle sauce allait-elle encore me déguster ? Pourquoi, soudain, voulait-elle reprendre contact ? Vraiment, elle s’ennuyait ? Et son mec alors, il ne passait pas ses soirées à son chevet, son trou-du-cul de mec ? Pourquoi, soudain, éprouvait-elle le besoin de me relancer, alors que j’étais sur la bonne voie : je ne rêvais plus d’elle la nuit, ou rarement, et même si au réveil, j’avais du mal à démarrer, à effacer le souvenir ravivé, précis, sexuel, je commençais à me faire une raison, doucement.

Lisa s’était offert six mois d’adultère, une parenthèse éclair dans sa vie de couple. J’étais fougueusement tombé dans le panneau, l’avait aimée à la folie, pour me retrouver au final le bec dans l’eau. Retour à la case départ, mouillé, ridicule, cocu, peu fier.
En somme, mon intervention dans leur romance n’avait servi qu’à les réconcilier, et même si j’en avais ressenti de prime abord quelque rancune, avec le temps, j’avais fini par m’accommoder de cette évidence : Lisa n’était, et ne serait, que la femme d’un seul homme. De toutes façons, elle ne m’avait pas laissé d’autre choix. D’un naturel joyeux, j’en étais arrivé à me convaincre que tout roulait pour le mieux dans le meilleur des mondes : Lisa avec son fiancé, et moi, eh bien moi, je restais avec moi, mais riche du bon temps qu’elle m’avait donné. Je ne me souvenais pas des pires moments. J’avais effacé de ma mémoire les murs ensanglantés. Seuls me revenaient son départ précipité, sa frêle silhouette noire avec des manchettes blanches, de plus en plus petite à mesure qu’elle traversait le pont.
Et voilà qu’elle appelait ! Et voilà que déjà, renaissait l’espoir. Non, Martin, non, calme-toi, souviens-toi du mal qu’elle t’a fait ! Méfie-toi, pour une fois : le pire t’attend peut-être encore...
Impossible de me concentrer sur mes tâches du jour, pourtant d’une simplicité déconcertante. J’accumulais, fébrile et les mains moites, gaffes et bévues. Il me tardait d’être au lendemain, j’avais même réussi à détraquer la photocopieuse. Je ne pouvais attendre le lendemain.

A 17 heures, sans repasser chez moi, je fonçai en direction de l’Hôtel-Dieu.
J’étonnai les cerbères à la porte du sas : les aviateurs en uniforme ne couraient probablement pas les couloirs de cet étage. Pour ma part, j’eus également un choc : le service du Professeur Amador n’était rien de moins qu’un asile de fous ! La double porte capitonnée commença par me mettre la puce à l’oreille. D’autant qu’un corps avachi la bloquait. Gisant à même le sol, et simplement vétue d’une brassière blanche, une jeune fille articulait de sinistres sons, proches du grognement de l’animal, râles de loup en rut, beuglements de vache qu’on trait, bref, multiples bruits de gorge qui n’avaient rien d’humains.
J’entrais donc dans le vif du sujet.
— Mademoiselle Montéghini, s’il vous plaît ?
— Chambre 4, me répondit-on.

Au passage, je photographiai le réfectoire, six grandes tables de part et d’autre d'une allée centrale, laquelle desservait les chambres, et quelques portes, entre deux numéros, affichaient le sigle «WC» ou «douche».
J’arrivai à la 4. Fis toc-toc. Et sans attendre davantage, l’ouvris.
D’un bond, Lisa se redressa, et de son lit, m’adressa le plus rayonnant des sourires.

Sa chambre était petite, mais très claire. La fenêtre, quoique protégée par des barreaux, donnait sur le patio intérieur de l'hôpital et le courageux soleil d’octobre ne se gênait pas pour la traverser. Une large penderie occupait l'angle. En face, le lavabo surmonté d’un miroir rutilait d’un blanc éclatant, trois jolies plantes s’épanouissaient sur la table de nuit et surtout, Lisa n'avait pas de colocataire.
— Dis-donc, t’es comme à l’hôtel ici, c’est cosy !
— Si tu parles du transistor, c’est moi qui l’ai apporté, mais on m’a conseillé de le surveiller de près, il y a plein de vols à cet étage.
— Tu sais qu’ils ont failli me refouler à l’entrée.
— Tu ne m’étonnes pas. Les toubibs de ce service n’aiment pas trop les visites. Paraîtrait qu’elles destabilisent les malades. Enfin, c’est que ce qu’on m’a dit, mais mon père et ma mère passent tous les jours.
— Tu es là depuis longtemps ?
— Cinq jours exactement. Je suis arrivée vendredi midi. Je te dis pas le flip, au début !
Je la croyais aisément. Le peu que j’en avais vu m’avait éberlué. Les quelques personnages croisés dans le couloir, tirés à quatre épingles ou vêtus de pyjamas douteux, avaient tous une allure déroutante.
— C’est qui la gamine devant l'entrée ?
— Une autiste. Elle est arrivée hier. Les infirmiers râlent parce qu’ils ne sont pas équipés pour de pareils cas. Elle a quinze ans. Elle passe ses journées affalée devant la porte blindée, à sucer son pouce, chantonner ou crier. Parfois, elle s’oublie dans l'allée et ça empeste pendant des heures. Parfois, elle devient folle furieuse et c’est le cabanon.
— Le cabanon ?
— Oui, je te montrerai : une pièce sombre et minuscule où ne tient qu’un lit avec des sangles pour bloquer les mains et les pieds. Une petite porte se découpe dans la grande, qui permet de passer la tête sans ouvrir.
Brrr... J’en avais froid dans le dos.
— Mais enfin, Lisa, peux-tu me dire ce que toi, tu fous là ?
Elle détonnait tellement, si belle dans son déshabillé de soie rose, les yeux parfaitement maquillés, les ongles peints, et son sourire... Je ne gardais pas souvenir d’un tel sourire !
— Je me soigne ! Tu vois ce petit trou rouge, là ? Elle arracha le pansement qui cachait le pli de son coude :
— Eh bien tous les jours, pendant trois heures, ils m’injectent par là des antidépresseurs au goutte-à-goutte.
— Des anti quoi ?
— Des anti dé-pres-seurs : anti-déprime, si tu préfères.
Nous y étions donc : j’avais quitté Lisa les poignets recousus, je la retrouvais hospitalisée en psychiatrie. Entre ces deux évènements, s’étaient écoulés plus de dix mois qui manifestement ne lui avaient pas réussi. J’aurais bien voulu qu’elle m’explique.
Elle ne se fit pas prier :
— Tu te souviens, en décembre, je ne tournais pas rond... Eh bien... Comme je ne m’en tirais pas toute seule, j’ai décidé de consulter un psy et comme avec ce psy, je ne m’en tirais toujours pas, on a convenu ensemble de ce petit traitement de choc...
— Mais tu n’as pas essayé les pilules, d’abord, par la bouche, chez toi, tout simplement ?
— Oh si, j’ai essayé... elle soupira. C’est même à cause de ces pilules que je suis là...
— Bonjour, je m’appelle Saba.
Une brune typée venait d’entrer, sans frapper, interrompant Lisa. Celle-ci ne parut pas le moins du monde étonnée. La jeune femme, très soignée, en coquette tenue de ville avec chapeau et sac à main, me fixait du regard. Un regard immobile sous de lourdes paupières exagérément fardée. La lenteur de sa voix monocorde, la fixité de son expression, l’inutilité de ses membres supérieurs, posés là comme par hasard de part et d’autre de ses épaules empesées : tout en elle me mit mal à l’aise.
— Bonjour, je m’appelle Martin, je suis un ami de Lisa.
— Non, répondit Saba posément, vous n’êtes pas un ami de Lisa... Je vous ai reconnu, à moi, faut pas me la faire ! Je peux avoir un autographe ?
Me laissant interloqué, elle tourna les talons et ferma la porte derrière elle.
— C’est qui celle-là ?
— Oh elle !... Je ne sais pas trop. Elle est très curieuse. Ca fait au moins dix fois qu’elle entre dans ma chambre, je me suis habituée.
— Elle tient un discours singulier.
— Tu trouves ? Moi, elle m’amuse. Elle est là depuis quatre semaines. Il est question qu’elle parte bientôt. C’est pour ça qu’elle a son chapeau : elle est toujours persuadée que c’est pour l’heure qui vient. Samedi, elle a déclenché une véritable baston au réfectoire : elle accusait une autre femme de lui avoir volé ses clops ! C’est fou ce qu’il y a comme vols ici ! Ca me rappelle que cette autre femme est également convaincue qu’on lui a volé sa rivière de diamants.
— C’est l’heure, c’est l’heure, c’est l’heure !!!!
Une autre tête, blonde cette fois, et nettement plus âgée, s’encadrait dans la porte.
— ....
— C’est l’heure, c’est l’heure...
Avec sa voix qui s’éloignait, d’autres portes claquaient.
— Ne fais pas attention, me rassura Lisa avec un clin d’oeil. Elle récidive à chaque repas... Tu vas voir, elle va repasser au moins trois fois avant que ce ne soit vraiment l’heure.
Elle s’approcha de mon oreille pour y chuchoter :
— C’est la maniaque à la rivière de diamants !
— Eh ben dis-donc, on n’est jamais tranquille ici !...
Lisa leva les yeux au ciel en signe d’impuissance :
— A qui le dis-tu ! Remarque, à cette heure-ci, c’est plutôt calme comparé aux soirées. Le Club Med !!!! Déjà, ma voisine de cloison lave son linge à grande eau, toutes les nuits, elle commence à 22 h 30 pétantes ! Et puis tu n’as pas vu le coin salon ! Ils regardent tous la télévision ensemble, montent le son à fond, et ils caquètent, et ils caquètent !!! Elle sont très animées, ici, les veillées télé !
— Et il va durer longtemps, ce petit séjour ?
— On a prévu 15 jours. Peut-être moins si tout se passe au mieux.
— Tu as besoin de quelque chose ?
— Comme tu vois, dit-elle en montrant fièrement sa table de nuit, je suis déjà très gâtée : maman m’a offert des plantes, le transistor, du parfum (je l’ai planqué parce qu’on n’a pas le droit d’avoir du verre dans nos chambres), des petites culottes ultra-sexy et ce déshabillé... Tu le trouves pas sensass ?
Bondie du lit, elle virevoltait devant mes yeux, riait en prenant des poses de top model. J’eus brutalement une envie dingue de caresser la soie de son vêtement et de sa peau dessous, de découvrir la fameuse petite culotte. Lisa dut lire dans mes pensées, soudain troublée, elle stoppa net sa danse pour se rasseoir à côté de moi. Elle regarda droit dans mes prunelles, gravement :
— Tu sais, j’ai pas beaucoup rigolé ces derniers temps... Mais je ne veux surtout pas t’embêter avec mes histoires...
Elle retrouvait sa gaieté :
— En tous cas, ici, je suis vachement chouchoutée. Je reçois des cadeaux, des visites, les infirmiers sont très gentils, aux p’tits soins avec moi, mon toubib passe tous les jours et je me sens parfaitement bien... Remarque, ajouta-t-elle après un silence, j’ai intérêt, si je ne veux pas faire de trop vieux os entre ces murs blancs.
Je devinai sa peur. Je ne comprenais pas pourquoi elle avait atterri là, parmi les fous. Elle y était venue de son plein gré, soit. Mais peut-être craignait-elle de n’en plus pouvoir repartir... Je me demandais jusqu’à quel point son enthousiasme n’était pas feint. Le traitement s’avérait-il déjà efficace ? A moins que ce ne fut la joie de me revoir.
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MessageSujet: Re: Mon premier roman : "Le soleil rose" (par Kti)   Dim 20 Jan - 14:40




A 18 heures 30, l’heure du souper des poules et des enfants, un plateau repas lui fut amené par un infirmier black construit comme une armoire normande. Avec le comprimé rose du soir.
— Mhhh, ça sent bon !!! Mais c’est quoi, ça ?
— Ca ? C’est pour voir la vie en rose... C’est écrit dessus, regarde : «anxiolytique», de «lyser» pour «tuer» et «anxio» pour «angoisse». Un comprimé matin, midi et soir. Et attention ! T’as intérêt à l’avaler sous leurs yeux !
— Tu vas dormir après ?
— Tu rigoles ? Avec le bruit qu’il y a !!! Tu sais, je ne ferme jamais l’oeil avant deux heures du mat. Faut te dire aussi que dès le réveil, j’ai juste le temps de déjeuner et de me faire belle avant la pose de la perf. Et à partir de là, je dors, je dors... Pas étonnant que je n’ai plus sommeil la nuit ! C’est pas grave, je bouquine.
— Tu veux l’un de mes livres anciens ?
— T’es dingue ! On va me le voler, à tous les coups, faut rester sobre, ici. Mais un ou deux presse Pocket, why not, avec plaisir. Des polars, de préférence. Du bien saignant.
— Tu veux que je revienne demain ?
— Tu pourrais ?
— Sans problème... Demain, même heure ?
— OK, demain même heure, merci Martin.
Je la laissai donc se restaurer, m’étonnant cependant qu’elle ne dînât pas avec les autres.

Ma douce et tendre était donc internée... La pauvre ! Sitôt passée la porte blindée, j’avais respiré un grand coup. Quelle claque ! Encore tout retourné par les brutales images de cet endroit étrange, j’avais du mal à y associer Lisa. Bon. Elle se soignait. Peut-être nécessitait-elle une telle structure : perfusions, blouses blanches, obligations, interdictions... Le grand jeu ! Même si je ne remettais pas en question la compétence de ses médecins, je trouvais courageux les efforts de Lisa, limite exagérés. Mais il manquait tant de pièces à mon puzzle, après dix mois de séparation !
J’avais hâte de la revoir, pour qu’elle m’explique mieux.

Le lendemain, elle me révéla le pourquoi de ses repas en solitaire. Elle s’était battue bec et ongles, avait supplié les internes, puis le chef du service, pour obtenir la permission de se soustraire à ces affligeantes confrontations. Elle les avait même menacés d’entreprendre une grève de la faim, tant ils tenaient tous à ce qu’elle participe, comme les autres, aux repas collectifs. «Ils font partie du traitement», lui opposait-on systématiquement. Pour ma part, je n’en voyais pas l’intérêt. Si grands pouvaient être les torts de Lisa, outre l’emprisonnement propre à toute hospitalisation, la cohabitation avec ses curieuses personnes ne devait pas être évidente, et elle payait cher le prix de sa guérison. Elle n’avait tué personne, que je sache !

Au fil des jours pourtant, je finissais moi aussi par m’habituer aux lieux. La bande des trois surexcitées, Saba, la blonde aux diamants ainsi qu’une petite mémé sénile et barbue qui tuait le temps à chanter en exhibant ses vieilles fesses molles, m’était presque devenue familière. Je ne sursautais plus lorsque l’une d’elle débarquait dans la chambre, et je les écoutais avec bienveillance, maintenant qu’à moi aussi, elles venaient raconter leurs inepties. Il m'était difficile de faire la part entre le vrai et le faux et le jeu m’amusait.
D’autant que le traitement semblait réellement bénéfique à Lisa. Chaque jour, elle était plus belle, plus détendue, plus rayonnante. Disparu de son front, le plissement inquiet, envolés de ses yeux, les warning ! Elle riait pour un oui, pour un non, blaguait avec les infirmiers, régnait sur sa petite cour. Lorsqu’à mi-séjour, elle dû changer de chambre et hériter d’une voisine, à peu près de son âge, Lisa ne moufta pas. Au contraire, le spectacle de cette jeune fille qui pleurait tout le temps la confortait dans sa propre sensation d’avoir triomphé du mal.

Je passais la voir tous les jours, trop content de l’aubaine : je savais où elle était, ce qu’elle faisait, et dès que j’avais le moindre moment de libre, j’allais la surprendre. Lisa me sautait dessus, toujours heureuse de m’accueillir, impatiente de me narrer les anecdotes du jour. Elle allait d’autant mieux qu’elle avait obtenu depuis peu la permission du soir. Encouragé par sa bonne conduite, le Pr Amador lui avait octroyé le droit suprême : deux heures de sortie autorisée, entre 21 h 30 et 23 h 30. Je l’emmenais donc (re)dîner dans des petits bistrots du bord de Seine et Lisa dévorait, pleine de vie et d’enthousiasme. Régulièrement, elle s’exclamait :
— Ah, c’est meilleur qu’à l’hosto !
Et elle me racontait, dans tous les sens : les conférences et l’horreur de l’hiver à attendre son taxi dans la nuit, alors qu’ils partaient tous en bande et qu’elle se retrouvait sur le trottoir, seule et inquiète. Ces nuits qu’elle finissait ensuite chez elle, à hurler de peur rétrospective, la tension nerveuse, l’échéance qui approchait, la chaleur électrique de l’amphi et brutalement le froid piquant de la rue, la solitude.
Paul ?
Oh, il s’était vite débiné, comme d’hab. (Ce rat !)
Plus exactement, il avait échoué à son propre concours, et s’était donc offert un séjour de consolation à Ceylan, puis d’autres, en la laissant en rade, comme d’hab.
Un week-end de ski à Pâques, elle chuta sur le dos : dix jours de rééducation. A cause de l’accident, elle ne put assister à la séance de choix de son prochain stage hospitalier : inscrite d’office en dernier choix, une réanimation infantile très hard, aux horaires impossibles. Panne de réveil en juin, elle ne se présenta pas à son exam, le dernier, le cinquante-cinquième, celui qui lui donnait accès au concours de l’internat, en novembre. Elle avait craqué, complètement. Sur ce point, Lisa ne s’étendait pas.

— Mais pourquoi ne m’as-tu pas appelé avant ?
Assis sur l’herbe devant le parvis de Notre-Dame, nous profitions d’une soirée magnifique, le ciel serein et clair. Quelques badauds s’agitaient alentours, des touristes en chemise colorée, bermuda et socquettes, Nikon au cou. Plus qu’un quart d’heure et je devais la raccompagner, je profitais au maximum. Lisa me fit répéter ma question. «Pourquoi ?». La réponse lui semblait évidente. Elle avait eu terriblement honte... Dans son jupon blanc étalé en corolle autour d’elle, on aurait dit une fleur. Une fleur qui penchait la tête, consciente que la nuit qui tombait serait sans doute sa dernière.
Les mots ne sortaient qu’un a un. Elle n’aurait pas osé me relancer, elle s’était convaincue que je ne voudrais plus d’elle.
— Et puis, tu sais, avec Paul, les choses n’avançaient pas. Parti, je savais qu’il reviendrait. On s’écrivait, je l’attendais...
— Et aujourd’hui ? Vous en êtes où ?
— Aujourd’hui, c’est plus clair, il vit avec une autre fille, Sophie, assez jolie d’ailleurs.
Sur ce, elle se leva et défroissa sa jupe.
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MessageSujet: Re: Mon premier roman : "Le soleil rose" (par Kti)   Jeu 28 Fév - 15:33




Nous empruntâmes les escaliers pour atteindre directement sa chambre sans nous faire remarquer. Sa voisine devant la télé dans le coin salon, nous étions seuls. Très naturellement, Lisa retira tee-shirt, slip et jupon pour enfiler sa chemise de nuit. Je ne pus m’empêcher de flasher sur ses seins, rapidement entrevus pendant la manoeuvre. Allongée sur son lit, sous les draps, elle attendait maintenant mon bonsoir. Je me penchai sur elle, commençai par frôler sa joue de mes lèvres lorsque soudain, la magie voulut que je rencontre sa bouche.
Jamais baiser ne me fit autant de bien ! Je ne pouvais m’y arracher. Je n’osais pas encore la toucher, me contentai donc de ce baiser que je voulais prolonger des heures. A elle seule, sa bouche réveillait en moi le moindre souvenir de nos étreintes passées. Bientôt, je n’aspirais plus qu’à une chose : la posséder, la pénétrer, faire mien ce corps si familier qui, par l’intermédiaire de ses lèvres fruitées, de sa langue acharnée, me contaminait de son propre désir. Sans un mot, sans un bruit, Lisa caressait mes épaules, m’attirait à elle, m’invitait à venir s’allonger sur elle. Elle avait entrouvert ses cuisses et sans lâcher ma bouche, s’appliquait à libérer ma verge, qu’elle guida habilement jusqu’à sa cavité.
Sans un bruit, sans un mot, j’allais et venais en elle, au comble de l’extase. Subtilement prévenu du bien-fondé de mes caresses par la danse de sa langue dans ma bouche, je suivais de près la montée du plaisir de Lisa. Lorsque l’orgasme nous surprit, en même temps, nous nous embrassions encore du même baiser.

— Tu m’as manqué à la folie !
Ses premiers mots me ramenèrent à la réalité. Vite, je me rajustais, vite, Lisa remontait les draps sur ses cuisses. Sauvées, les apparences ! Seuls notre fou-rire et le rouge débordé de nos lèvres auraient pu nous trahir. Comme je l’aimais à cet instant ! Ma princesse retrouvée, ma princesse reconquise ! Maintenant que de nouveau, j’avais posé les mains sur elle, je réalisais l’immense effort accompli ces derniers mois. J’étais parvenu à vivre sans elle, mal, mais parvenu tout de même, et à présent, le souvenir de ce parcours en solitaire m’était insoutenable. Journées vides, temps perdu, lundi identique au dimanche, lui même sans surprise par rapport au samedi, ces jours s’accumulant dans les mêmes tons de gris... Comment avais-je pu me passer d’elle, de ses fossettes, de sa spontanéité, de son humour ? Comment m’étais-je endormi ces trois cent nuits sans son corps à portée, sans ses caresses expertes, invitations au Paradis ? Comment avait-elle pu, elle, me priver de son ventre magique, caverne d’Ali Baba, chapelle ardente, temple des pharaons, île au trésor, source miraculeuse dans laquelle il avait suffi que je plonge un instant pour ressusciter, récupérer mon âme et sourire à la vie ?
— Et toi, toi, qu’as-tu fait de tout ce temps ???
Toujours je reposais la même question.
— Rien... Trop de choses... Rien de bien.
Et toujours j’entendais la même réponse. Lisa m’avait tout dit et je ne savais rien.








Un samedi, elle était guérie. En tous les cas, à l’hôpital, ils ne jugeaient plus utile de la garder. C’est moi qui vins la chercher. Ses bagages prêts, elle m’attendait tout sourire, en bleu ciel, supercraquante de vie et de bonheur. Direction ma voiture, elle sautillait sur les pavés, dansait, une vraie gamine, de dos, on lui aurait donné douze ans. Elle allait installer ses plantes sur le balcon, au soleil. Au fait, quel balcon ? Le sien ou le mien ? Elle était enfin libérée, libre. Libérée de ses démons, de son douloureux passé. Libre et amoureuse de moi. Et moi, j’étais amoureux d’elle. Je ne me lasse pas de l’écrire, amoureux, amoureux, amoureux transi ! Lisa était enfin à moi, j’en étais sûr.
Mon frère ne se décidait pas à quitter l’Angleterre et je compris vite que ma poupée ne tenait pas à retourner chez elle. Lorsque nous y passâmes, tard la nuit après une virée de ouf dans les boîtes, pour y prendre le reste de ses affaires, elle ne souhaîta même pas y dormir. Nous nous installâmes donc chez moi. Elle bondit de joie lorsqu’elle franchit le seuil de ma porte, reconnut mon canapé, l’écran plasma, le grand miroir aux spots incrustés, et otâ ses ballerines pour caresser la moquette de ses pieds. Elle courut d’un bout à l’autre de l’appartement, ouvrant toutes les portes, allumant toutes les lumières, visitant tous les coins. J’entendais de grands «Youpi» de-ci, de-là, preuves qu’elle n’omettait aucune pièce et que ce qu’elle y voyait la ravissait. Elle remarqua qu’il n’y avait pas d’autre photo de femme à côté de la sienne sur le pêle-mêle. Elle s’étonna que celle-ci y fut encore : «Youpi !»
Il est vrai que je ne l’avais pas remplacée, qu’en chaque endroit, j’avais précieusement conservé la moindre trace de son passage : le mémo de la cuisine, sur lequel était encore écrit, de sa main : «Pense au pain ! Kiss», les décalcomanies sur le frigo, les deux réveils sur la table de nuit, le bouquet de fleurs séchées mélangées de ses doigts, jusqu’à sa brosse à dent, relique inestimable qui trônait à côté de la mienne.
Epatée, qu’elle était, ma Lisa !
Malgré l’ivresse et la fatigue que je sentais me tomber dessus, elle sut me tenir éveillé jusqu’au matin. Faire l’amour encore et encore, dans mon grand lit, puis sur la peau de panthère au sol, puis sur le canapé trois places, puis sur la table de la cuisine, puis dans la baignoire... Je la laissais délicieusement me dévergonder, me prêtant volontiers aux jeux dont elle seule connaissait la règle, aux caresses dont elle seule savait le secrêt.
Après trois heures de dodo, encastrés l’un dans l’autre, nous étions curieusement en pleine forme. Moi, je fomentais ma p’tite idée, réservai pour midi deux couverts dans un grand restaurant, Taillevent, trois toques au Michelin. Il lui fallait une jolie robe.
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MessageSujet: Re: Mon premier roman : "Le soleil rose" (par Kti)   Jeu 28 Fév - 15:36




Lisa me regardait des étoiles plein ses yeux. Elle adorait son nouveau sac, assorti à sa robe. La carte lui rappelait madame Lamartine, la cuisinière du château périgourdin. Elle s’en pourléchait les babines, elle roucoulait, elle avait faim, et soif, de moi, et du menu. Jamais je ne l’avais vue si belle.
Notre plat de résistance savouré (une côte de boeuf sublime aux légumes de saison), je me lançai :
— Lisa, accepterais-tu de devenir ma femme ?
Une simple phrase prononcée calmement, qui profitait d’un blanc dans la conversation. Lisa parlait de sa sixième année qu’elle allait redoubler et de l’internat que finalement, elle n’allait pas passer. Sur un ton fataliste teinté d’une pointe de regret. Elle s'était tu, les yeux baissés à récolter quelques petis pois qui baguenaudaient encore dans son assiette.
Elle lâcha sa fourchette, releva la tête, et me fixa du regard, intensément :
— Pardon ?
Je répétai :
— Lisa, accepterais-tu de devenir ma femme ?
— Martin, c’est du délire !!!
Confuse et les joues rouges, elle décolla son cul de sa chaise style Louis quinze pour s'approcher de moi :
— Si j’accepterais ???... Mais à donf que j’accepterais ! Et elle hurla : «Youpi !».
Dans mon resto trois toques, les gens sélects s’arrêtèrent soudain de mastiquer, étonnés, leurs regards convergèrent sur nous. Mais quand Lisa se jetta dans mes bras, «OUI, OUI, OUI !!! Je dis OUI !!!», ils se levèrent pour applaudir.
Une standing ovation juste pour elle et moi.



Nous ne perdîmes pas une minute. Les bans furent publiés le jour-même pour le 17 novembre. Lisa revendiquait la totale : une méga fête à la campagne chez ses parents, une surprise-party le lendemain sur les bords de la Seine, pour nos amis, une robe blanche immaculée, un diadème, un voile, un bouquet, et un curé ! Le mariage civil ne lui suffisait pas. Elle tenait à inviter Dieu, vachement clément, vachement patient avec elle.
Déjà, elle arpentait les quais à la recherche de la cave ou de la péniche de ses rêves, prenait des rendez-vous particuliers chez les grands couturiers, tirait des plans sur la comète : elle planait.
— Tu es folle ! Jamais ton père n’acceptera de payer tout ça, et moi, je suis encore bidasse...
— Mais si, mais si, répondait-elle sereine.
Je n’aurais voulu gâcher son plaisir pour rien au monde. Liz rayonnait, resplendissait, un vrai soleil ! Sa seule petite inquiètude : son embompoint récent :
— Tu vois, tu voulais que je grossisse, eh ben c’est gagné ! plaisantait-elle en tapotant le bourrelet qui s’était installé sur ses hanches. C’est pas parce que je me case à vie que je dois devenir immonde !
— T’inquiète, poupée, tu as de la marge !
— Oh oui, mais ça vient vite...
Cependant, elle se plaisait, ainsi dodue. Elle avait cessé de fumer et ces quelques trois kilos de graisse en plus lui réussissaient. Je la trouvais perso plus désirable, plus confortable. Lisa y voyait le signe que tout rentrait dans l’ordre, même si elle n’entrait plus dans ses jean’s seconde peau.
Plusieurs journées de suite, elle courut le Printemps pour dresser notre liste de mariage. Le soir, j’eus droit au récit détaillé de ses hésitations, descriptions minutieuses et dessins à l’appui. Je donnais mon avis ici et là, mais j’avoue que ces histoires de vaisselles ne m’interpellaient pas plus que ça. Je lui faisais confiance : en la matière, une Lisa valait largement dix Martin.

De mon côté, j’avais déjà obtenu la bénédiction de ma mère et trois jours de mon adjudant-chef. Il ne me restait plus qu’à prévenir mon père et je craignais sa réaction. Allait-il me reprocher ma précipitation ? Me rappeler qu’encore seconde classe, je n’avais pas non plus fini mes études ? La belle affaire ! Il n’était plus question que Lisa me file entre les doigts, non mais sans blague ! Son retour m’était inespéré, je la voulais ELLE et pas une autre. La rassurer, la chouchouter, la combler, la faire mienne pour de bon, et selon l’expression consacrée : «Pour le meilleur et pour le pire». Sur ce coup-là, j’étais 100% sûr de moi.
Je décidai donc de partir le rejoindre en Normandie où il fêtait la Toussaint en famille. Je disposerai d’un week-end prolongé pour lui parler d’homme à homme. Surpris de ma visite, content de me voir, je savais qu’il serait dans les meilleurs dispositions pour prendre au mieux ma décision.
J’étais navré, en revanche, de devoir quitter Lisa. A peine sortait-elle de son marasme que je l’abandonnais ! Elle me rassura d’une boutade :
— Ne t’inquiète pas, mon amour, le week-end passera vite. Tu sais que j’ai mes essayages samedi après-midi chez Guy Laroche, et vendredi matin, je dois passer les examens médicaux légalement indispensables à notre union... Et je n’ai pas encore choisi, ni le sac, ni les pompes. Ah tu te rends pas compte ! Y'en a des trucs à faire ! Soixante faire-parts m'attendent chez Photoshop... Je dois retrouver les adresses de nos convives, les vérifier, les recopier... Heureusement que c'est avec toi, sinon, me marier me coûterait, hihi !

Moui...... Effectivement, vu sous cet angle, la laisser avec ses projets plein la tête n’était pas vraiment la laisser seule. Et puis, je l’appellerai le soir pour lui souhaiter une douce nuit. Et puis, nous n’étions plus à 72 heures près, après tous ces longs mois à se chercher et avant toutes ces longues années à s’aimer.
Mon initiative fut auréolée de succès. Comme escompté, mon père m’accueillit avec bonhommie et étudia ma proposition avec bienveillance. Il ne voyait aucun inconvénient à ce mariage. Je venais d’avoir 25 ans, âge nécessaire et suffisant à ses yeux. Je semblais réellement accro de ma promise et il était prêt à nous aider, le temps que nous finissions nos études. Il n’avait jamais rencontré Lisa — pas plus que mes autres maîtresses, du reste— mais le mot «médecine» chantait à ses oreilles, et maman lui avait parlé d’elle. Or Simone appréciait beaucoup Lisa.
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MessageSujet: Re: Mon premier roman : "Le soleil rose" (par Kti)   Jeu 28 Fév - 16:39




Dès 19 heures, ce vendredi, je l’appelai, triomphant. Elle n’était pas encore rentrée. Je récidivai après le film du soir, frétillant, élu «héros du jour» par ma famille paternelle qui, contre toute attente, m'avait félicité :
— Et pourquoi la fiancée ne t’a-t-elle pas accompagné ? On aurait fait sa connaissance... Elle est d’origine italienne ? Une jolie brune alors ? Vous voulez des enfants ? ... Ils seront beaux vos enfants, et solides, les mélanges de races font de beaux enfants solides... Mais vous avez tout le temps, vous êtes jeunes encore, profitez-en, profitez de vous d’abord...

Lisa ne répondit pas.
J’essayai chez elle, à tout hasard. En vain.
Je n’avais aucune raison de m’en faire, elle était très probablement sortie, un cinéma, peut-être, ou un restaurant avec ses parents... Je décidai de ne plus y penser. Enfin, il m’était impossible de ne plus penser à Lisa, mais je tâchais de ne pas dramatiser. La vie, cette nuit-là, me souriait particulièrement, l’avenir se présentait au mieux, quarante-huit heures encore et je la retrouvais, impossible de dormir, surexcité, j’étais, à l’idée de son grand sourire lumineux quand enfin, je la serrerai de nouveau dans mes bras pour lui annoncer la bonne nouvelle.

Le lendemain, j’attendis midi pour ne pas la réveiller trop tôt. Peut-être ne l’aurais-je pas dû, car elle ne décrocha pas. Un samedi midi, évidemment qu’elle traînait les boutiques ! Telle que je la connaissais, elle avait dû s’y mettre dès l’aube ! Quel idiot je faisais, je n’avais pas pensé à lui donner le numéro d’ici.

La journée n’en finissait pas... Toutes les heures, je ne pouvais m’empêcher d’appeler chez moi, puis chez elle. Je devenais malgré moi de plus en plus nerveux. Quelque chose clochait. Je m’étonnais que Lisa me laisse ainsi sans nouvelles, qu’elle n’ait pas attendu mon appel avant de sortir, ni essayé de trouver le numéro d’ici, pourtant dans l’annuaire.

Je trépignais, m’impatientais, m’assombrissais à mesure que le ciel se couvrait, que la nuit tombait. Lorsqu’à 20 heures, son téléphone resta desespérément sourd, je décidai de repartir. Tant pis pour le dîner, tant pis pour la galerie, tant pis pour le scandale ! Fou d’inquiétude, harcelé par un sinistre pressentiment, je me flagellais. Je me reprochais de ne pas avoir réagi plus tôt, d’avoir laissé filer tout ce temps. Je m’en voulais d’être parti tout court, elle était encore si fragile !

Sur l’autoroute à 150, je ruminais mes idées noires. Je m’efforçais d’imaginer la suite sous l’éclairage le plus heureux : comment Lisa était sortie le soir, jusque tard, avec ses parents, ou ses copines, pour fêter l’enterrement de sa vie de jeune fille. Comment elle avait longuement hésité entre la robe ultra-classique, toute en dentelle avec une traîne, ou la plus courte, tellement plus audacieuse ! Je la voyais m’ouvrir la porte, fourbue mais satisfaite de ses emplettes, surprise de me trouver sur son paillasson avant l’heure, radieuse et amoureuse. J’imaginais ce que j’allais lui dire, ce que j’allais lui faire, dès que je la verrais...
A condition que je la vois.

Pas de lumière chez moi.
A 22 heures 30, elle ne pouvait pas être déjà couchée. Je bondis de ma caisse sans même la garer, fonça dans l’escalier, trop impatient pour attendre l’ascenseur. Mon appart était vide ! Glacial et vide.
Chez elle, personne non plus.

Dans la tourmente de mon cerveau qui carburait à 100 à l’heure, j’eus l’idée d’appeler ses parents.
— Ah ! Bonsoir Martin, m’accueillit gentiment sa mère. Vous allez bien ? Vous avez fait bon voyage ? Mais vous ne deviez pas rentrer demain ? Ce n’est pas la faute de Lisa, j’espère ? A propos, comment va-t-elle ? Alors, elle s’est entendue avec votre père ?
Sa mère me saoulait de paroles et je ne comprenais rien.
— Entendue avec mon père ?
— Oui, elle vous a rejoint, hier, là-bas, non ???????? Parce que c’est ce qu’elle nous a dit, à nous, vendredi. Nous voulions l’inviter à dîner mais elle prenait le premier train.
— ...
— Enfin, dites-lui que pour mardi, c’est d’accord, pour la robe, elle comprendra.
Je raccrochai. Tâcher de rester calme, éclaircir mes idées. Pourquoi ce mensonge ? Ma Lisa n’était pas menteuse. Fantasque, originale, versatile, elle suivait son instinct et obéissait à ses coups de coeur, ne me disait pas tout, mais elle ne mentait pas, n’inventait rien.
Ou pouvait-elle bien être ? Et depuis hier, sans doute. Je n’imaginais pas qu’elle m’ait encore lâché pour Paul : pendant trois semaines, à l’hôpital d’abord, puis installée chez moi, je l’avais vue tous les jours évoluer dans le bon sens, celui de la guérison. Grâce à son traitement de choc et aux pilules qu’elle avalait encore, peut-être, elle était devenue beaucoup plus calme, moins torturée, tranquille, à l’aise. Avec moi comme partout. Je l’avais rencontrée prisonnière de sa chrysalide, elle se promenait maintenant avec la légèreté d’un papillon, satisfaite de sa nouvelle vie, et préparait notre mariage avec l’application d’une abeille. Elle souriait tout le temps, un rien la ravissait. Et ne cessait de me répéter :
— Comme j’ai de la chance d’être avec toi !

Lisa ne pouvait pas m’avoir quitté. Où pouvait-elle bien être ?

Je retournai chez elle. Peut-être qu’un indice, un signal, un détail, me mettrait sur la voie, m'orienterait. Je n’avais pas ses clefs, mais je savais comment passer du balcon de sa voisine au sien. Il n’était pas trop tard, d’autant que la-dite voisine, une sympathique retraitée, s'était toujours montrée aux petits soins pour nous.

Lorsqu’elle m’ouvrit, la pâleur de son visage me surprit. J’avais préparé une phrase d’introduction polie, elle ne me laissa pas le temps de la
placer :
— Ah, c’est vous, monsieur Martin ?... Quel malheur ! Quel malheur !
— Pardonnez-moi de vous déranger à une heure si tardive...
— Oh, mais vous ne nous dérangez pas du tout ! Avec papy, on n’était pas prêt de se coucher... On en a vu tellement aujourd’hui !... La pauvre petite, la pauvre petite !
— Vous parlez de Lisa ? Il est arrivé quelque chose à Lisa ? Vous parlez de Lisa ? Quelque chose à Lisa ?

Je m’étais emparé des poignets de la vieille, et je la secouais, secouais, tétanisé, je ne réalisais plus ma force.
— Mais entrez donc, jeune homme, venez vous asseoir... Est intervenu le vieux. Ils l’ont emmenée, ils étaient au moins trente, trois équipes... C’est mamy qui a prévenu la police.
— La police ?

J’imaginai Lisa menottes aux poings, entre deux malabars.
— Oui, la police, le samu, les pompiers... Mamy a téléphoné partout !... Pas vrai, mamy, qu’ils étaient au moins trente ?
La vieille hôcha la tête, au bord des larmes.
— Mais pourquoi ? ... Que s’est-il passé ? ... Racontez, monsieur Lambert ! Que s’est-il passé ?... Où l’ont-ils emmenée ?...
— A l’hôpital, peut-être...
— A l’hôpital ?
— Venez vous asseoir.

J'étais resté debout, à côté de la chaise qu’il me présentait depuis son entrée en scène. Je lâchai les poignets de la vieille pour m’avachir soudain.
— Ils l’ont emmenée de suite... Elle était comme morte... «Depuis la veille, qu’ils disaient, depuis la veille !... » Vous vous rendez compte ?

Depuis la veille ! Et moi, pendant ce temps, je jouais au guignol, à palabrer, fiérot, devant mes groupies de tantes, pendant que ma poupée... Mais que s’était-il donc passé ?... Ils n’en savaient pas davantage. Ni le lieu où ils l’avaient conduite, ni dans quel état. A part qu’elle semblait dans le coma. Madame Lambert, qui possédait un double des clefs de Lisa, m’ouvrit la porte de son appartement.

Un long frisson me parcourut l’échine. Pas un bruit. J’allumai le couloir. L’endroit était calme, propre. Sa chaussure gauche traînait par terre, le talon cassé. Ils étaient plus de trente !!! J’imaginai son petit appartement surpeuplé, tout ce monde autour de ma chérie, et moi si loin...

J’avais du mal à déglutir.
J’avançai doucement, effrayé du silence. Son salon et sa chambre rutilaient. Chaque chose à sa place, on aurait dit une suite d’hôtel après le passage de la femme de ménage. Au pied de son lit, une tâche sombre, lessivée et presque sèche, attira mon regard.

Je m’écroulai. Fixai le plafond qui s’embuait peu à peu, mais c’était mes yeux qui pleuraient.
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MessageSujet: Re: Mon premier roman : "Le soleil rose" (par Kti)   Jeu 28 Fév - 16:45



Beaucoup plus tard, j’étais encore dans le parfum de Lisa. Je rêvais éveillé, la voyais me rejoindre :
— Bonjour Martin, tu as passé un bon week-end ?
Les rideaux roses baignaient sa chambre de douceur et, la tête sur son oreiller, je l’attendais.
Ma main heurta un objet dur au creux de son lit. C’était un carnet de gamine, avec une couverture cartonnée rose illustrée de coeurs et un petit cadenas.
Je reconnus son journal intime. Je l’avais déjà surprise écrire dedans.

Une seconde, j’hésitai. Avais-je le droit de violer ses secrets ?
Le cadenas céda facilement. Juste la première page :
«24 janvier».
Nous n’étions plus ensemble depuis un mois. Je refermai le carnet aussitôt, tremblant de honte.



Beaucoup plus tard, je n’avais pas bougé.
Il n’y avait pas de solution.
Mais je voulais comprendre.
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MessageSujet: Re: Mon premier roman : "Le soleil rose" (par Kti)   Dim 2 Mar - 16:14

Ce manuscrit ne s'arrête pas là.

Il y a la partie "Lisa" qui commence.

Son point de vue à elle.
Elle est schtarbée, cette fille, mais je l'aime bien, elle est pas bète.
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MessageSujet: Re: Mon premier roman : "Le soleil rose" (par Kti)   Dim 2 Mar - 16:15

On continue dans le glauque ???

De plus en plus glauque ???

Et sexe, bien sûr (salut Thierry lol! )
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MessageSujet: Re: Mon premier roman : "Le soleil rose" (par Kti)   Dim 2 Mar - 16:18

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MessageSujet: Re: Mon premier roman : "Le soleil rose" (par Kti)   

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Mon premier roman : "Le soleil rose" (par Kti)
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