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 LE LOFT

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MessageSujet: LE LOFT   Lun 1 Oct - 18:32

(Rien à voir avec Loft Story, écrit par Kti bien avant l'émission de TV réalité, en 1992)



AVERTISSEMENT AU LECTEUR



Ce livre est une fiction, issue des pérégrinations d’une cervelle surchauffée par l’été.
Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne saurait être que pure coïncidence.
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MessageSujet: Re: LE LOFT   Lun 1 Oct - 18:55





"Il faut toujours garder en mémoire que lorsqu’une porte se ferme, une autre s’ouvre."
Mary Higgins Clark



Elle entre, se débarrasse de ses talons-aiguilles, s'affale sur le canapé du salon. Sa main caresse la peau de panthère qui recouvre un assemblage de mousse et de coussins fleuris. Le fauve désormais dompté est l'une de ses dernières folies et ses fesses s'en souviennent à chaque fois qu'elle s’asseoit. Elle se redresse, trottine jusqu'à son sac, en crocodile véritable, s'empare de son étui à cigarettes, assorti au briquet. Elle trottine, se reproche de n'avoir pas ôté son fourreau de soie plus tôt, y remédie, puis s'affale de nouveau, en string et porte-jarretelles. D'un geste gracieux mais las, elle allume une blonde du feu de son briquet Dupont, argent massif et gravé à ses initiales. Elle tire une grande bouffée de mort.

Les poils de la fourrure se sont agglutinés au nylon de ses bas. Maintenant, elle a froid, quitte le salon pour le dressing. Sa nudité quoique élégante l'indispose. Un flash de l'homme entre ses cuisses gainées l'aveugle. C’est pas qu’elle se sent sale mais un bain l’apaisera.

La cigarette liberté est écrasée à mi-parcours contre le cou du cygne de cristal. Elle tourne le robinet d’étain, le rouge, et laisse sa main sous le jet jusqu'à ce qu'il la brûle. Puis se résout au bleu, pour se laver. Elle revoit le crâne chauve entre ses cuisses. La douceur mièvre et flasque du sexagénaire. Elle se demande si la vie vaut la peine.


Les enfants viennent d'arriver.
— Salut man', la salue l'aîné. On a été au cirque, et c'était drôlement chouette !
— Y'avait des loups, et pis des «soins», continue la petite.
— Des chiens dressés... C'était super !
Virginie ouvre en peignoir de star, satin blanc scintillant et plumes d'ange. Elle a jeté l'ancien au feu, blanc aussi mais rayé de jaune vif, de vert, de bleu. Un cadeau de mariage de l'autre côté. Elle préfère oublier sa belle-famille. Elle jette, elle donne, elle brûle, dans sa cheminée qui tire. Attend l'hiver pour finir son travail de deuil, pour se débarrasser de l'inutile, de l'inconvenant, de ces vieilleries qui sont autant de mauvais souvenirs et qui l'encombrent, maintenant qu'elle est riche. Elle se réjouit pourtant de chauffer ses bambins aux feux de son passé, de leur passé à tous les quatre, puisque le quatrième s'est envolé, a disparu, ne laissant que les bambins à aimer. Le reste est de la peine, et elle ne pleure plus depuis longtemps.
Ils avalent les tartines. Elle est spécialement descendue leur acheter le pain frais. A la boulangerie de l'angle, s'est dépêchée, dès la fournée de seize heures, pour satisfaire au rite du mercredi. La tartine beurrée, croulante de confiture de fraise, celle du traiteur, avec des fleurs sur le couvercle et un petit ruban du couvercle au couvercle. Un petit ruban rouge qui entoure le pot en passant par dessous et qu'elle leur donne, chacun leur tour.
Sans ses gosses, elle ne pourrait pas. Sans ses gosses, elle n'aurait peut-être pas besoin de.


— Maman, petite maman... lui murmure Sophie, les mains posées sur les joues de sa mère.
— Oui ? répond Virginie attentive.
— Maman, si je meurs, tu seras triste ?
Maman reprend ses joues, regarde l'enfant, inquiète :
— Qu'est-ce que tu racontes là ?
— Maman, je t'aime très fort.
— Moi aussi, mon amour, je t'aime.
Virginie n'insiste pas. Sophie lutte contre son
sommeil. Après le soleil du square, et les courses à vélo, sur la grand piste, avec son frère, Sophie pique du nez. Et maman doit se préparer. La baby-sitter ne va pas tarder.


Elle se lave le visage. Du bout de l'index, applique le masque Fraîcheur printemps de Carita. Pâle comme un marbre, blanche comme l'âme qu'elle se voudrait, elle se glisse doucement dans la chambre au papier nounours. Les enfants dorment, sereins. Elle s'attarde un instant, respire à pleins poumons l'odeur nacrée, mélange de rose, de calendula et de leur sueur de tout petits. L'été s'annonce torride, elle ne veut pas ouvrir la fenêtre, redoute l'escalade mortelle, aussi, allume-t-elle tous les deux jours une bougie parfumée à la rose. Elle se penche sur l'aîné, recroquevillé sous le drap fin, serrant contre son corps Toto, cadeau d'une Foire du Trône l'an passé. Toto qu'elle ne pourrait brûler, quand bien même le voudrait-elle. Elle se rapproche de Sophie, qui baragouine :
«Man', cacabec, y'a-t-y du cralala ?...» Elle tend l'oreille mais le texte est intraduisible.

Il est l'heure d’ôter le masque, délicatement. D'enduire le visage de fond de teint, de saupoudrer les joues, de coller les faux-cils, de peindre la bouche, de tracer l'eye-liner, d'épaissir de mascara, d'ourler de crayon, et d'effacer, si possible, la double barre qui brise le front.
Son client de 22 heures, Jean-Gilles, la préfère joviale.
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MessageSujet: Re: LE LOFT   Lun 1 Oct - 19:07







Le quatrième, Vincent, le père, s'en est allé sans commentaire un soir de juin de l'année dernière. Ils rentraient de la Foire du trône, Toto gagné d'un coup de carabine dormait entre les bras serrés de Thomas qui s'était endormi aussi. Virginie attendait la sérénité, à l'abri de la Volkswagen familiale. Savait qu'ils ne tarderaient pas à s'assoupir, ses petits monstres, bercés par le moteur diesel, gonflés de barbe-à-papa, saoulés de montagne russe, exténués de lumière, de hurlements de haut-parleurs, comblés de leurs joujoux, pacotilles à deux sous mais trophées des défis de leur père.
Leur père.
Vincent le tout puissant qui ne grondait jamais et auquel on obéissait pourtant. Vincent qui ce jour-là, sous les banderoles, au rythme des flonflons, avait entraîné Virginie, leur petite maman, dans une valse folle d'amoureux. Ils s'étaient reposés, quelques minutes sur un muret de pierre, et avaient applaudi, de toutes leurs petites forces, le couple magnifique. Papa si grand et fort, au front buté, l'oeil noir sous la mèche rebelle, et maman la rousse si fragile qui pliait son corps souple comme la liane de Tarzan sous le vent.

Sophie, le pouce en bouche, sombre dès le premier carrefour dans son sommeil de plomb, Virginie vérifie au rétroviseur : ses bébés, comme prévu, récupèrent de leur journée délire.
— Vincent ? commence-t-elle prudente.
— Oui, répond le mari, concentré sur la route.
— Il faut que nous parlions...
— Je t'écoute, mon amour, la décourage-t-il, malgré l'amour et puisqu'il ne lâche pas des yeux la ligne droite.
Effrayé, pense-t-elle, par le ton quasi confidentiel qu'elle ne peut s'empêcher de prendre.
— Voilà : ... Et elle hésite
— Sympa, cette journée, n'est-ce-pas ?... élude le conducteur... Nous devrions plus souvent nous payer des tranches de bon temps. Pas vrai ma loute !...
Il écrase de sa main de bûcheron le délicat genou de Virginie et elle sait qu'il rit faux. Faux car toute la journée, elle a senti l'exaspération de son conjoint. Lorsque par exemple, Thomas s'est donné en spectacle, au second tour de manège, et qu'elle a dû crier pour l'extirper de la moto verte. Vincent s'en était dépêché de tourner les talons, comme si démis de fonctions qui ne le regardaient plus, vers le stand de tir, où déjà le suivait Sophie. Mais qui est cette petite ? semble dire la jambe de pantalon contre laquelle la cadette s'est collée, une fois sa gaufre balancée en pleine rue... et l'autre de te dégager ça vite fait, comme on s'arrache d'un plâtre...
— C'est vrai, les enfants se sont amusés...
Vincent double un camion.
— Vincent ?... reprend Virginie.
— Oui, répond-il agacé.
— Je suis enceinte.
Il freine, jette un coup d'oeil réflexe à son rétro, passe la troisième et appui sur le champignon.
— Enceinte ?... Depuis quand ?...
— Quinze jours... trois semaines peut-être...
Elle baisse les yeux et réalise qu'elle est en train d'arracher une à une les moustaches de la souris de Sophie. Il accélère, double d'un coup deux Peugeot et une caravane. Puis il se range tandis qu'elle s'attaque à ses ongles.
— Il ne faut pas le garder, lance-t-il après un blanc et entre deux camions.
— Mais...
— Non, ma chérie, c'est impensable... Je dois finir mes études et tu ne travailles pas.
— Justement, ose-t-elle.
— Non, non, trois enfants... Tu ne te rends pas
compte... Déjà qu'on ne s'en sort pas avec les deux premiers... Tu sais, Bichette, rien ne presse, on a tout le temps... Il glisse une main sous les jupes de sa femme.
— Mais je n'y suis pour rien !... C'est lui qui a décidé !...
— Tu devrais arrêter de lire Dolto, et il retire sa main. Un enfant, ça ne décide pas.
— Je ne suis pas de ton avis.
— Evidemment. Tu n'es JAMAIS de mon avis !

Il crie sa dernière phrase. Virginie vérifie le sommeil des bambins. Sophie, qui a perdu son pouce, marmonne son charabia, Thomas ne lâche pas son Toto. Ils rêvent, ils sont si beaux, confiants, paisibles. Ils rêvent, enrichis des nouvelles sensations, leurs petits cerveaux endormis travaillent en douce, intègrent, mémorisent, les émotions et l'amour tout autour, le confort de l'enfance, dorée, choyée, entre papa si fort et maman si jolie. Ils sont les petits princes du royaume des grands. L'avenir les attend, le présent les fabrique et la vie chante, tel le papier musique de l'orgue du singe savant.

Sitôt rentré, Vincent ne tombe pas la veste. Tandis que Virginie prépare la nuit des chérubins, il court à la boulangerie, qui ferme dans cinq minutes.
Une heure plus tard, le pain n'est pas revenu, Vincent non plus.
Une semaine plus tard, le bébé se noie dans la cuvette des chiottes.
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MessageSujet: Re: LE LOFT   Lun 1 Oct - 19:14



Elle a attendu le lendemain avant d'envisager le pire. Vincent le taciturne s'évade souvent le soir pour ne rentrer qu'à l'aube. Virginie ne blâme pas ces escapades nocturnes. En a-t-elle seulement souffert un jour ? Probable, du temps de leur passion. Peut-être même qu'elle s'est révoltée, qu'elle a menacé de le quitter, d'en faire autant, de prendre un amant... Puis la passion, lasse de se heurter au mur de glace, malmenée des questions sans réponses, trahie des promesses non tenues, la passion doucement s'est éteinte. Et avec elle, la tyrannie des exigences. Après huit ans de cohabitation, Virginie aime son Vincent pour ce qu'il est, sans métaphores embellissantes. Elle respecte à présent l'indépendance de son mari. La liberté et l'insouciance, le mystère, l'omission, ces échappées que d'autres qu'elle ne supporteraient pas, Virginie se les persuade garde-fous, puisqu'ils évitent la routine et entretiennent le désir. Virginie aime Vincent parce qu'il l'a épousée, équilibrée, tirée des griffes d'une belle-mère autoritaire et abusive. Étudiante en philosophie, elle s'endormait sur Kant et pleurait sur son triste sort. Elle était l'infiniment petit jusqu'à ce qu'il daigne poser les yeux sur elle. Elle est devenue l'infiniment grand depuis qu'elle est la mère comblée de ses enfants. Et Vincent, de surcroît, sera bientôt médecin. Fils de menuisier, il finançait ses études de l'insomnie des gardes jusqu'à ce que Virginie arrête les siennes pour qu'ils puissent s'installer. Négligeant sa propre carrière, elle s'était trouvé un poste de bibliothécaire. Sans regret, l'enseignement ne la tentait pas, elle aimait trop les gosses pour se les mettre à dos, et la perspective de jouer les gendarmes, dans une classe survoltée, puisque les lettres ne mènent plus à rien, n'est-ce-pas ? était une bonne excuse pour s'endormir sur Kant.
Vincent avait tout balayé : la poussière des littérateurs, l'acrimonie de la vieille et l'angoissant futur d'une femme sans ambition, de celles qui préfèrent la broderie à l'effort cérébral, le pot-au-feu à la compétition. Avec lui, et depuis qu'il gagne suffisamment, Virginie s'épanouit au foyer. Elle reprise les chaussettes, repasse les chemises, tricote devant la cheminée du loft. Si celle-ci tire mal, les flammes qui dansent l'hypnotisent, le craquement des bûches l'apaise, et les heures s'écoulent gentilles, et la nuit passe.
Le guerrier rentrera de toutes façons.
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MessageSujet: Re: LE LOFT   Lun 1 Oct - 19:22



Barbara allume une cigarette. La troisième depuis qu'elle attend. Elle croise les jambes et le nylon de ses bas s'électrise. Son corps entier frissonne sous la chaleur des rampes lumineuses. Elle vérifie le maquillage de ses lèvres dans son miroir de poche griffé, jette un oeil à sa montre or et diams. Jean-Gilles n'est pas un homme ponctuel, mais puisqu'il paie...

Jean-Gilles est ingénieur, velu et généreux. Ses exigences n'ont rien d'original. La cinquantaine dodue, timide et complexé, Jean-Gilles copule comme d'autres s'adonnent au footing : une fastidieuse mise en train précède le petit trot.
Barbara connaît ses faiblesses, les friandises qu'elle distribue tous les cents mètres : la langue habile qui lape le lobe, l'ongle laqué qui incruste le torse, le compliment sur le moelleux de la toison. Jean-Gilles est attentif et attend d'elle qu'elle aime. Donc elle aime forcément. Le prouve en simulant. S'il s'affale de toute sa graisse, elle geint, s'il tente une acrobatie artistique, elle s'ouvre au maximum et crie «encore», s'il reprend le missionnaire, elle récupère en haletant. Et ses doigts crispés sur le drap, ou sur l'épaule charnue, sont sensés exprimer le contentement profond.

Avec Jean-Gilles, car c'est toujours ainsi qu'elle parvient à ses fins, elle préfère la petite cuillère. Le ventre obèse contre son dos ne pèse plus, les yeux intelligents n'interrogent plus. Couchée sur le flanc, elle se laisse ramoner, soupire en la, en do, en mi-majeur.
Elle pense à la rentrée des classes : le blouson de Sophie, ex-blouson de Thomas, à remplacer. Cette fois, sa fille veut du fleuri romantique... Le contrat Habitation et famille, à renouveler... Pour l'assurance scolaire, elle a, si ses souvenirs sont bons, davantage de temps devant elle...
Un cri rauque la tire de ses calculs, puis suit le bruit liquide du plastique qui coulisse. Elle se lave et s'habille. Compte les billets. Jean-Gilles a arrondi. Et Barbara jubile : elle pourra acheter la doudoune molletonnée repérée chez Bonpoint. Peut-être même aura-t-elle de quoi payer le cartable assorti.
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MessageSujet: Re: LE LOFT   Lun 1 Oct - 19:33



— Man', il est où papa ?
La petite a rejoint Virginie dans le grand lit. Assise en tailleur, elle interroge sa mère de ses yeux gonflés du réveil. Sa joue droite porte l'empreinte des plis du traversin. Maman caresse doucement le cou, soulève les boucles fines et souffle sur la nuque de son ange. Sophie transpire mais elle n'est pas fébrile.
— Papa ?... réalise-t-elle. Il est parti faire des courses...
— Il achète le lait ? Il va revenir avec du lait ?
— Non, mon amour, du lait, y'en a, et Virginie, qui ne résiste pas, applique deux gros baisers sonores sur les deux pommes des joues. L'enfant se dégage :
— Bon, alors je veux mon bib'ron de lala !
— On n'attend pas Thomas ?
Thomas finit sa nuit dans la chambre surchauffée. Virginie le regarde et s'émeut : il est si beau dans son sommeil, si sage. Elle réalise combien il est petit et vulnérable, évidences qu'elle oublie parfois, lorsqu'il s'agite, et crie, et l'impatiente. Puis elle s'éclipse sur la pointe des pieds, en prenant soin de fermer la porte, pour qu'il profite encore.
— J'ai faim !... Je VEUX mon bibron de lala, je VEUX mon BIBRON de LALA...
Sophie danse et pleurniche.


— OK, OK, je m'en occupe...
Virginie s'empare de deux casseroles. Dans l'une, elle verse le lait et le chocolat en poudre, dans l'autre, l'eau de son café. Elle doit rester devant la cuisinière pour surveiller. Les enfants ne boivent pas si le biberon n'est pas tiède. Trop froid, ils le refusent, trop chaud, ils le refusent. Depuis le temps qu'elle s'y exerce, maman sait trouver l'optimum. Il suffit que le chocolat, dissous, commence à chuchoter, soit environ quatre minutes de chaleur, pour qu'elle puisse ajouter à la mixture un biberon de lait froid et distribuer, portions égales, à chacun des enfants. L'attention minutieuse qu'elle porte à la besogne l'empêche de penser à Vincent. Mais lorsque Sophie boit, le brutal silence l'accule et les questions affluent : Pourquoi n'est-il pas rentré ? Pourquoi n'a-t-il pas prévenu ? Où est-il donc ?...

Fin de l'entracte, Sophie balance son biberon vide sur le carrelage de la cuisine.
— Sophie ! Combien de fois devrais-je te dire de ne pas jeter ton biberon ? Donne-le-moi ou pose-le sur la table... Ce n'est pas compliqué quand même !!!
— J'veux un gâteau, répond l'ange malicieux.
— Tu ne préfères pas une tartine ?
— Si, une tartine, avec du fromage et de la confiture.
— Ce n'est pas du fromage, mon chou, mais du beurre.
— Alors du beurre.
Virginie empoigne le couteau à pain, sort ledit beurre du réfrigérateur, attrape la miche entourée d'un torchon. Sophie suit chacun de ses gestes avec un intérêt gourmand.
— Pourquoi tu l'habilles, le pain ?
Maman sourit :
— Je ne l'habille pas...
— Si ! Tu lui mets un pyjama, la nuit, regarde !
— C'est pas un pyjama mais un torchon, pour qu'il reste bien frais...
— Alors moi aussi, j'veux un torchon la nuit, pour que je reste bien frais... Il fait trop chaud, en pyjama...
— Je sais mon ange. C'est à cause de l'été, et du soleil, qui tape sur vos fenêtres.
— Alors, j'veux plus de l'été !
— L'été commence à peine mon coeur.
— Et après, y'aura quoi ?
— L'automne.
— C'est bien l'automne ?
— Il y a moins de soleil, et plus de pluie, et les feuilles tombent des arbres.
Sophie ne répond pas. Elle regarde sa mère tartiner :
— Moi, j'aime le fromage !
— Ce n'est pas du fromage, du beurre, Sophie, du beurre...
— Alors moi j'aime le beurre !

Vincent déteste le beurre. Thomas aussi d'ailleurs. Atavisme ? Mimétisme ? Pourquoi n'appelle-t-il pas ?... Ralentie par la petite qui s'accroche à ses jambes, Virginie traverse le salon jusqu'à sa chambre et vérifie les deux téléphones. Des fois qu'en jouant, les enfants auraient déplacé l'un des combinés. Mais non, tout semble parfaitement fonctionner.

Thomas pénètre dans la cuisine, Gros Nounours, tiré par l'oreille, glisse derrière. L'enfant se frotte les yeux, bat des paupières, brumeux, articule avec peine :
— Mon bibron de lala...
— Il est prêt. Et Virginie soulève le bambin pour le baiser rituel. Gros Nounours décolle aussi, puis chute.
— Nounours ! crie le gosse alarmé, man', j'veux descendre !
Elle libère son garçon qui se précipite sur la peluche :
— Tu n'as pas mal, mon Gros Nounours ?... Maman, il est tombé et il a mal... C'est ta faute, fais-lui un bisou.
Virginie tend le biberon, caresse la grosse tête poilue, se penche pour l'embrasser :
— Voilà, il est guéri, bois mon amour.
Sophie mastique, Thomas avale, maman s'inquiète. L'horloge de la cuisine affiche la demie de dix heures. A onze, si Vincent ne l'a pas fait, c'est elle qui téléphonera. A ses parents, à ses amis, à la police...

La police !!! Elle s'angoisse. Court vomir dans les cabinets.
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MessageSujet: Re: LE LOFT   Lun 1 Oct - 20:34






C'est en rentrant, le dimanche suivant, d'un week-end à Poissy, qu'elle a réalisé qu'il ne reviendrait pas. Il avait profité de leur absence pour embarquer les meubles. Le salon de cuir avait disparu, trois mille euros au bas mot, sur lesquels Virginie comptait pour vivoter, en attendant. Attendre quoi ? Son retour évidemment... Plus d'halogènes, plus de télévision, plus de chaîne HI-FI, plus de tapis, plus de rideaux, plus de tables, plus de chaises... Le living avait été cambriolé ! Le moindre cri de Sophie rebondissait contre les murs de crépis blanc, salis soudain des traces des tableaux dérobés.

Le cri est une image, car aucun d'eux, ce soir-là, n'avait crié. Au contraire, les enfants, survoltés par deux jours de liberté en plein air, s'étaient calmés d'un coup, en pénétrant dans les 50 mètres carrés vides. Congelés de stupeur.
Virginie s'est écroulée, par terre, à même le parquet nu.

Adolphe et Nathalie les avaient invités à une merguez partie. La sortie, à laquelle Vincent aurait dû participer, était prévue depuis longtemps. Là-bas, à la campagne, parmi les marguerites et les violettes odorantes, Virginie avait oublié les soucis de sa dernière semaine. Comme un réveil-croissants sur un plateau d'argent éclipse le cauchemar. Elle avait appelé partout et personne ne savait. Personne, du père à l'infirmière de son service, ne l'avait renseignée sur son époux. Envolé, disparu :
— Ne vous inquiétez pas, il reviendra, avait rassuré le vieil homme.
— Il a pris des vacances, c'est tout c'que j'sais, avait marmonné l'infirmière, entre deux urgentissimes urgences. La police n'avait pas interpellé de jeune médecin. La morgue n'avait pas reçu de corps répondant à la description. Seules les hésitations de son meilleur copain avaient orienté Virginie. Christian la connaissait et l'appréciait. Il mentait mal et elle avait compris aux points de suspension de ses phrases que son mari s'était confié à l'ami de toujours. Mais elle n'avait pas pu obtenir l'essentiel : le motif du départ et la date du retour. Il n'y avait pas de motif, sans doute, pas de raison valable en tous les cas, et pour ce qui était du retour, pas d'impatience.

Sombre semaine que celle du baptême de Toto. Virginie, telle la leucémique en phase terminale, continue d'espérer, refuse l'évidence, s'acharne à vivre comme si de rien était. Mais ses enfants ne sont pas dupes. Témoins des appels téléphoniques répétés : «Pourrais-je parler à ?.... Pourriez-vous me passer ?...» alors que maman n'appelait jamais. Victimes des sautes d'humeur, des cris pour une socquette qui traîne, un camion en plastique sur lequel elle bute, et qu'elle fiche à la poubelle aussi sec, alors que maman ne grondait jamais pour ça. Et cette musique qu'elle écoute toutes les nuits, quand le disque est fini, elle le remet, et le remet encore, et si souvent, maman, maintenant, elle pleure.

— Maman, ne sois pas triste, tu sais, des papas il y en a des tas...
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MessageSujet: Re: LE LOFT   Lun 1 Oct - 20:49





Flavio est le plus jeune de ses réguliers. Athlétique, 33 ans, avocat du milieu show-bizz, il passe ses journées à défendre les intérêts d'actrices meurtries et ses soirées au casino.

Barbara le rejoint le mardi soir. Elle ne lui refuse rien, éprouve même de la tendresse pour l'Italien qui lui rappelle son homme. Même carrure, même tignasse brune, même fougue. Flavio paie le prix fort car il impose le dîner. Il entraîne Barbara de restaurants sélects en bistrots d'avant-garde, ultra-branchés, où le dialogue est difficile mais où elle croise Johnny, M. Pokora, Patriiiick et quelques autres...

Barbara bouffe tandis que le décibel explose. Elle serre des pognes. Elle oublie qu'elle travaille tant est courtois son chevalier servant. Flavio ne manque pas de conversation, marrante en plus, ce qui est rare, finalement, chez un homme. Elle accepte les dîners car ils rapportent gros, c'est vrai, mais aussi parce qu'ils la détendent. Comment survit Nagui depuis son licenciement ? Le top et le fouteux : info ou intox ? Kamel va-t-il rempiler à la Star Ac ?...

Barbara bouffe, et boit, et s'amuse des espiègleries de son complice. Elle rit à gorge déployée, oublie, Flavio la présente comme sa compagne, demain, il en invitera une autre, oublie, la nuit s'annonce sportive. Flavio est insatiable, puissant, violent. Il n'embrasse pas mais mord (très cher), il ne pénètre pas mais déchire. Il prépare à grands coups de «Salope ! A poil ! » Il vrille de son organe, telle la Black et Decker qui perce un trou. Il croit bien faire, comme Vincent, et Barbara n'a rien à voir là-dedans.

Il y a des hommes mous et inhibés, il y a des hommes tendres qui savent d'instinct, il y a des fureurs, qui labourent et torturent, si fiers de leur incontestable virilité. Et il ne sert à rien de crier, puisque le cri est encouragement, et il ne sert à rien de réfréner, sinon «on n'aime pas ça», alors pourquoi faire ce métier ? Pourquoi ?
Il suffit de subir, de les écarter et de la fermer.
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MessageSujet: Re: LE LOFT   Lun 1 Oct - 20:54




Virginie se répète que tout va bien si les enfants vont bien. Et les enfants grandissent à vue d'oeil. Elle s'étonne de leur force, se nourrit de leur optimisme. Habitués au Banga orange, au Coca-cola décaféiné et à l'Oasis fruits de la passion, ils préfèrent à présent l'eau du robinet qui «ne casse pas les dents». Ils débobinent des rouleaux de scotch, ou découpent du papier journal, avec le même exubérant plaisir qu'ils prenaient avant à détruire la maison deux étages Playmobil. Virginie ne se reproche plus ses exagérations d'antan, lorsqu'elle encaissait le courroux du mari à chaque gâterie superflue. Au moins, question jouets, ses gamins ne manquent de rien. Depuis qu'il a vidé le salon, papa est un «voleur», et parce qu'il fait pleurer maman, papa est un «méchant» qui ne mérite pas de revenir. Depuis qu'elle nettoie les couverts, puisque le lave-vaisselle aussi creuse de son absence un grand trou sous le plan de travail de la cuisine, ils gardent sans rechigner la même cuillère des poireaux vinaigrette au dessert. Elle achetait des yaourts en pots individuels qu'elle rinçait puis distribuait, ils ne désirent plus que le flan familial, confectionné maison dans une grande jatte, parce qu'il y a «de l'amour dedans».
L'institutrice de Thomas n'a pas noté de modifications alarmantes dans le comportement de l'enfant. Il reste attentif aux conseils et gentil camarade. Il s'exprime :
— Papa s'ennuyait avec nous, alors il est parti... Il a bien fait s'il s'ennuyait... Et on est mieux sans lui.
Sur ses cahiers, que Virginie étudie avec attention, il dessine des maisons, des arbres et des familles nombreuses. Il commente, inspiré :
— Regarde : j'ai fait papa, maman et deux frères et une soeur...
— Et ils sont où les frères ?
— Ben là !... Tu vois pas leur zizi ?
Effectivement, l'oeil exercé découvre l'ombre d'un tracé vertical entre les deux grandes barres des jambes.
— Et la soeurette, tu l'as mise où ?
— Ben là !...
Et de désigner une même silhouette, gabarit inférieur, mais au centre de laquelle un rond remplace le trait :
— C'est sa zézette... Maman, je veux un frère.
— Pourquoi faire, mon ange ?
— Pour jouer avec…
— Mais tu as Sophie pour jouer !
— Sophie n'aime pas les cow-boys.
— Pour te donner un frère, il me faut un papa.
— Eh ben tu cherches !... Et tu trouveras... Tu es tellement jolie, petite maman !
— C'est vrai ?... Tu la trouves jolie ta maman ?
— Oh oui, alors !... Quand tu mets ton rouge à lèvres qui brille !...

Devant la télé un soir, tandis que Virginie respire leurs corps serrés contre le sien, Sophie l'électrocute :
— Qu'on est bien, tous les trois, sans papa !... Et pis, le canapé, l'est drôlement plus chouette que l'autre !!! Même quand on tombe, on s'fait pas mal...
Et elle offre une démonstration, roule en riant jusqu'au parquet.
Le nouveau «canapé» est un matelas une personne, proposé par Adolphe et que Virginie a rafistolé de mousse, recouvert d'un couvre-lit rose pucelle à pompons et égayé de petits coussins pastels.
Les enfants se sont extasiés, au retour de Poissy, lorsque maman les a descendus à la cave et qu'ils ont tenu les portes en poussant des cris de vikings. Virginie farfouillait, mystérieuse, puis remontait avec son mobilier de jeune fille : deux bergères de paille tressée, un pick-up poussiéreux, des disques vinyles, trois lampes dépareillées, un plateau d'architecte et ses tréteaux, une table de bridge... Sans plus attendre, ils s'étaient mis à l'oeuvre. Avaient tapissé les murs sales d'affiches colorées, retrouvées, elles aussi à la cave. Thomas avait choisi les plus jolies, Sophie tendait les clous, et Virginie s'attelait à sa machine à coudre, autre engin merveilleux. Après le dîner aux chandelles, ils avaient admiré le résultat de leur travail. Le canapé romantique ainsi fignolé, les affiches en surnombre, joyeuses, les abats-jours bosselés, tartinés des graffitis des petits artistes, les immenses carreaux libres, le séjour poussait au séjour, apaisait l'oeil et l'âme, sa vacuité cependant confortable encourageait au déballage de jouets et aux courses à vélos.
Le lendemain, Virginie achetait une télévision à crédit. A eux trois, ils savaient fabriquer le bonheur.




Virginie se met à fréquenter de nouveaux lieux. Encombrée des enfants, elle se range dans la queue, prend un ticket et va s'asseoir parmi les autres. Elle commence par le centre d'allocations familiales le plus proche, s'entend dire, après deux heures d'attente, que son dossier est incomplet. Continue ses démarches au clou, plus pompeusement appelé «Crédit municipal». La semaine entière se tire entre ces deux endroits. Elle revient avec le papier indispensable mais ses ressources des trois derniers mois, surélevées, ne lui accordent aucun droit. Elle manque d'exploser en sanglots, devant la fonctionnaire revêche qui ne veut rien comprendre, qui n'est pas responsable des lois, et la loi, c'est payer en fonction des mois précédents, pas de celui en cours. Au clou, Virginie tombe d'encore plus haut : ils offrent de l'argent, c'est vrai, en liquide et immédiatement, mais estiment son émeraude de fiançailles à 100 euros. La première fois, elle n'a rien prévu d'autre. Elle reprend son ticket le lendemain, munie de multiples babioles en or : les gourmettes de naissance des petits, une montre Lip numérotée, deux tours de cou et quatre pendentifs : la vierge, la croix du Christ, Saint-Christophe et Saint Gabriel. Les bracelets sont gravés, le verre de montre rayé, les pendentifs mordouillés, Virginie n'en tire que 150 euros. Le lendemain, la mort dans l'âme et les enfants aux basques, les enfants qui peuvent se permettre de hurler, de revendiquer, de souffrir tout fort (et qui ne se gênent pas), elle dépose le solitaire que lui a légué sa grand-mère et le collier de perles de son mariage. Elle en obtient le loyer du mois. J'ai faim !... Hurle Thomas... J'ai soif !... crie Sophie... Quand ècekon rentre à la maison ?...

Comment survivre au dénuement, au désenchantement, vaincre l'angoisse du lendemain ? Comment ne pas sombrer dans la folie ? Hier Princesse, aujourd'hui Cendrillon, comment expliquer aux enfants qu'ils ne seront jamais Rois ? Virginie est devenue le numéro 101, puis 213, puis 320 de la liste des déshérités. Maman n'a pas procréé pour la roue de l'infortune ; elle a choisi le lieu, le moment, l'Amour. Et ils pointent pourtant, maintenant que le père les a lâchés, victimes des caprices de l'Amour. Le père s'éclate ailleurs, commence une nouvelle vie, ne s'encombre pas du passé. Le passé s'appelle Thomas et Sophie. Quatre et deux ans. Le passé n'a rien demandé. Ni Thomas, ni Sophie, n'ont à subir les dérapages des grands. Et si Virginie n'a pas su garder leur papa, si leur maman n'a pas été à la hauteur, maman doit réparer, trouver un job, relever le défi, gagner.
Dès lors, commence l'infernale tournée des offres
d'emploi, et s'aggravent les insomnies. Virginie sait coudre, cuisiner, tricoter et élever les enfants. Ces quelques aptitudes, à la portée de toute honnête femme, ne l'encouragent pas à se vendre. Les petits comptent sur elle pour se nourrir, se divertir et assumer la trahison. La trahison d'un père qu'il ne faut pas blâmer, dont on respecte la mémoire, déjà, comme s'il était mort à la guerre. Virginie refuse la facilité, le reproche, la haine. Elle n'a pas déchiré les photos des jours heureux. Sur le mur de la cuisine, en face du réfrigérateur, que le gentil papa a bien voulu laisser, trône encore le calendrier de l'année précédente, illustré d'un cliché de la famille modèle, en 50/70, où Vincent, Sophie en bras, sourit à son aîné, sous lequel croule petite maman. Un bord de mer serein, le sable jaune et les flots bleus, rien ne présage, l'image n'est que complicité, douceur et harmonie.
A la rentrée, Thomas retrouvera ses copains, mais Sophie ne sera pas admise en maternelle tant qu'elle ne sera pas propre. Thomas rentrera à midi déjeuner avec sa soeurette, repartira s'instruire pour revenir goûter. Expérience : néant. Disponibilité : relative. Virginie se ronge les ongles. Elle savait ses classiques et traduisait l'anglais, dans le temps. Mais depuis qu'elle a choisi de rester à la maison, de distribuer les biberons, les câlins, de concocter les ragoûts, d'étendre le linge, de changer les couches, de laver par terre, de remplir le réfrigérateur, de satisfaire son guerrier... Elle ne lit plus ou «Babar en vacances». L'emploi à l'extérieur est inenvisageable et le calcul vite fait : l'argent d'une nourrice pour Sophie représente la moitié d'un revenu de serveuse, ou de caissière. Les crèches affichent complet depuis six mois au moins... Virginie se refuse à abandonner le loft. Si le loyer dépasse largement le convenable, pour une mère sans salaire, cet atelier est le leur. La seule chose qu'il leur reste, après le cyclone. Et quel propriétaire prendrait à présent le risque de loger pareille famille, même dans dix mètres carrés ? Virginie se fiche de l'espace, se contenterait volontiers d'une chambre de bonne, avec les toilettes sur le palier. Mais les enfants aiment cet endroit. L'école à cinq minutes, le square en face, les fenêtres ouvertes sur le monde. L'immense corridor qu'ils parcourent à vélo, la terrasse sur laquelle ils profitent du soleil, les moineaux qui partagent les miettes de leur goûter. Côté jardin, les arbres, la verdure municipale du stade, les basketteurs, et côté rue, le défilé des étudiants de Tolbiac, la tournée bi-quotidienne du camion des poubelles, des petites voitures vertes de la Propreté de Paris. Maman délire, s'oppose au déménagement, du moins dans l'immédiat. Elle trouvera l'argent. La gérante, que Virginie n'a rencontrée que deux fois, pour la visite et la signature du bail, s'inquiète à juste titre. Le loyer, prélevé jusqu'alors sur le compte du toubib, sera payé de quoi ? Puisque Mr Louvent a rompu le contrat d'une lettre recommandée, avec accusé de réception. Elle saura faire. Déposer les annonces, accepter le possible : des travaux de couturière, des traductions de romans à l'eau de rose. La page est à trois euros, l'ourlet à cinq euros. Elle récupère son Thomas dès midi, sourit au passage à la directrice, elle est vaillante, garde le loft, elle a trente ans, sans références, mais pour eux revendique le mieux. Elle y arrivera.
Et lorsqu'elle pleure, parfois, à bout de courage, ses enfants l'embrassent et la câlinent. Ces enfants qu'elle voulait au delà de tout, ces enfants qui restent avec elle, malgré l'Amour enfui, la protègent du pire.
Maman voulait des gosses sans se douter qu'un jour, ce sont eux qui l'élèveraient.
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MessageSujet: Re: LE LOFT   Mer 3 Oct - 14:38



Ludwig est un virtuose. A cause du prénom, peut-être, Ludwig joue du corps et du sexe comme d'autres du violon, du violoncelle ou de la contrebasse. Il se sert beaucoup de ses yeux, très bleus, très grands, fichés en haut de deux pommettes triangulaires. Son front immense, l'arête aiguë de son nez, le menton aussi, légèrement avancé, lui donnent lorsqu'il déshabille Barbara de ses longues mains de pianiste, un air de Christ illuminé. Sur une cinquième partition de Mozart, ou de Beethoven, Ludwig ouvre la porte de sa garçonnière à Barbara. Pieds nus, la chemise blanche ouverte à la BHL, il reçoit sa comtesse, avec beaucoup de manières. Sur le plateau doré et travaillé à la main, souvenir de l'une de ses conquêtes maghrébines, attendent deux coupes et le seau à champagne. Il ne dit pas grand-chose, bonsoir, vous êtes très en beauté, asseyez-vous, mais ses yeux de ouf parlent pour lui. Tandis qu'il dépare la comtesse de son manteau, elle sait qu'il l'imagine déjà, comme il l'aime, barbouillée de crème Nivéa, à quatre pattes, le cul bien exposé tandis que lui prend des clichés...
C'est un virtuose car il la mène patiemment à tout ça. Après le champagne et la cinquième, il proposera de passer à table sur une valse. Il aura tout prévu, jusqu'aux carrés de beurre piqués d'un cure-dent pour accompagner les radis.... Sa conversation est alerte, Ludwig est cultivé et il sait parler d'art.
Il illustre ses propos : sur un concert entendu à Vienne, il tendra un cliché de l'Opéra ; s'il revient des États-Unis, c'est une carte postale du derrière de trois filles en string, bronzé de soleil californien, qu'il exhibera. Ludwig est grand reporter dans un hebdomadaire en vue.

Après le repas je-vous-en-prie, qu'il a éclairé de ses yeux de gourou, Ludwig propose une partie d'échecs, ou la lecture d'un morceau de littérature choisi par lui. Ca peut aller de «La motocyclette», un classique érotique de P. de Mandriargues à «La chèvre de Mr Seguin». Le passage où la nuit devient soudain violette le faisant particulièrement frémir. Un homme ultra-sensible, en somme.
Puis il allonge Barbara sur le lit, ou sur la table, ou il ne l'allonge pas mais vient la rejoindre sur le canapé, ou l’entraîne à la salle de bain. Ses mains orchestrent la symphonie. Elles dévoilent et pétrissent et malaxent et s'enfoncent, son bassin se propose, et ses yeux restent écarquillés. Il veut la voir dans toutes les positions, dans toutes les circonstances et jusqu'à sous la douche, du moment qu'elle se cambre. Si c'est assise qu'il la préfère, béante, avant de s'introduire, c'est par derrière qu'immanquablement Ludwig jouit.
L'avantage de Ludwig, se répète Barbara à chaque fois qu'elle va pour sonner chez lui, c'est qu'il maîtrise de A à Z, suffit de suivre les chapitres du scénario. Tout à fait reposant.

Ce soir-là, il brûle les étapes.
— Montre moi ta chatte !, intime-t-il, à peine venait-elle de poser ses fesses sur l'osier d'un fauteuil d'époque, ramené du Pakistan. Barbara s’est offert grâce à lui, entre autres, une superbe robe Alaïa en Skaï noir, qui fait saillir la moitié de ses seins et s'ouvre délicatement sur ses cuisses. Elle s'exécute. Retrousse le Skaï jusqu'à sa taille. Comme il l'exige habituellement, elle n'a pas mis de culotte, là voilà donc cul nul sur l'osier.
— Ecarte un peu les cuisses, ordonne Ludwig.
Elle écarte.
— Mieux que ça !
Barbara offre son ventre et s'agite à la recherche d'une position qui conviendrait à la fois au lubrique et à son arrière-train. Peine perdue, l'osier lui vrille les chairs.
Ludwig reste à distance. Il s'est muni de son appareil et a tamisé la lumière.
— C'est bien, c'est bien répète-t-il, tandis qu'elle s'évertue. Ouvre-toi grande, montre toi bien... J'taime bien parce que tu es maigre, avec quelques points de graisse, sur les fesses par exemple... Commence-t-il à divaguer... Et tes lèvres, c'est tout un poème... Grandes et si fines, comme les ailes d'un papillon... Mets-toi debout un peu... C'est ça, cambre toi mieux... Ouais c'est ça qui me fait triquer, tes longues lèvres qui pendent quand tu es debout...
Et le virtuose de mitrailler, tout en parlant , en répétant sa litanie obscène, «Et ta peau si douce qu'on dirait du sable... et le grain de beauté sur ta fesse qui m'invite au viol de ton cul... et le roux de tes aréoles : Vas-y, déshabille-toi... Complètement... fais moi bander, allez !... y'en a marre de ta chatte, occupe-toi un peu de tes mamelles !... Ils sont sexy, tes p'tits seins roux... C'est pas Byzance, la cathédrale de Chartres ou le souk de Mostaganem, mais je les aime comme ça, ronds et dociles... Vas-y, caresse-toi...Tu es si belle ! ... Tu vois comme ils aiment ça !... Tes seins répondent au quart de tour...»
Incontestable. Quand on la regarde, Barbara mouille, et quand on touche ses seins, ils se dressent.
Peut-être bien qu'elle était faite pour ce métier.
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MessageSujet: Re: LE LOFT   Mer 3 Oct - 14:48




— Man', tu me fais un p'tit tas ?
— Un p'tit tas d'eau ?
— Voui, pour rincer mes dents.
Ils ont brossé, comme elle, et n'atteignent pas le robinet du lavabo. De toutes façons, ils ne rincent pas, mais avalent et ne brossent pas non plus. Ils mordent les poils, dégustent le dentifrice, en redemandent, dégustent, en redemandent encore, jusqu'à ce que maman se lasse. Puis ils réclament l'eau, dans la paume creusée de maman, et boivent un petit coup, pour faire passer. Ils se préparent avant le square. Cet été, Virginie n'est pas assez riche pour leur offrir la mer, aussi les emmène-t-elle le plus souvent possible, avec leurs deux vélos, et leurs deux panoplies de plagiste, passer l’après-midi au bac à sable. Thomas se fait des copains, Sophie reste à proximité, s'échappe jusqu'à la fontaine remplir son seau, qu'elle vide aux pieds de sa mère pour fabriquer la «bouillaillade» ou la «soupolette», selon.
— Un p'tit peu de pipi, un p'tit peu de caca, elle tasse avec la pelle : mange, maman, c'est bon !
Virginie s'encombre du roman, de l'Harraps anglais-français, et parvient non sans mal à traduire une vingtaine de lignes. Même s'ils s'éloignent quelques secondes, c'est pour mieux reparaître :
— Maman ! Je veux faire des tapés... Montre-moi, maman, montre-moi !
— Des tapés ?... Des pâtés, ma chérie.
— Maman, regarde mon beau château !
— Maman, coucou ! Crient-ils en coeur sur le toboggan, et d'agiter la main.
— Coucou chéris, coucou, bravo !
— Maman, mon bibron, l'est tombé... Faut le laver maintenant !
Virginie plane, répond souriante aux sollicitations. Vaguement sonnée par le soleil, elle sirote un coca chaud, du bout des lèvres, histoire d'en respecter le rouge. Il ne tiendrait qu'à elle, elle se négligerait. Mais même pieds nus dans le sable, elle se doit d'être belle. Les enfants l'y obligent. Thomas surtout, insiste pour qu'elle soit en tous lieux la plus jolie, choisit sa jupe, assortit les couleurs, complimente, applaudit. Il ne tiendrait qu'à elle, elle cacherait sa honte sous des lunettes et des gandouras noires. La pauvre qui apporte sa canette Euromarché pour économiser un euro cinquante. L'indigne qui refuse un cornet à ses gamins. L'indigente qui ne leur offre plus guignol.
— T'entends maman ? C'est la clochette... La séance va commencer... Pourquoi on n'y va pas ? Pourquoi on n'y va plus, au Guignol, maman ? Pourquoi pas de manège ???
Avec ses deux presque jumeaux, parce que Sophie dévore tandis que Thomas pinaille, parce que la petite copie le grand, parce qu'ils ont le même vélo, l'un bleu, l'autre rose, elle ne passe pas inaperçue. Et Virginie préfèrerait l'anonymat. Le rouge de ses lèvres, les volants criards de sa jupe, sa silhouette de baby-sitter attirent les regards. Lorsqu'un papa engage la conversation, Thomas s'empresse autour du nouveau venu, monopolise sa mère, s'approprie les genoux chéris. Sophie rapplique évidemment, et maman, hypocrite, sermonne :
— Allez, les gosses ! Allez ! Lâchez-moi les baskets, profitez un peu, allez jouer !, alors qu'elle les bénit tout bas de décourager l'intrus. Elle est venue pour eux, pour qu'ils courent et crient en toute liberté, s'oxygènent et se salissent. Pas pour se recaser. L'amour d'un homme, elle n'y croit plus. «Refaire sa vie», comme ils disent dans Ici Paris, c'est bon pour sa concierge, qui lui file le canard. Sa vie, elle la refait, merci. N'a besoin d'aucun mâle : son petit homme et ses attentions délicates, sa poupée aux bisous baveux, ses matinées couture, ses nuitées dictionnaire, sa vie ainsi rythmée, bercée, pourrait durer toujours. Si le père revient, inéluctablement, peupler leurs rêves, si la gérante appelle tous les trois jours, si le propriétaire menace de les virer, si le livre n'avance pas, si l'échéance de l'assurance scolaire and co tombe ce mois-ci, si, si , si...
Si l'avenir dépend d'un éditeur avare, d'une couturière exigeante quoique brave, si l'avenir n'a ni contrat, ni sécurité sociale, les enfants rigolent l'après-midi au square. Bronzent à vue d'oeil, et Virginie retrouve l'appétit.
— Maman, petite maman, quand tu auras des sous, tu m'achèteras une glace avec deux boules ?
— Oui mon amour, ne t'inquiète pas.
Virginie se rassure, se répète que tout va bien, si les enfants vont bien.




La rentrée de Thomas est l'occasion de folles dépenses. Le mari, introuvable, laisse à Virginie le soin de régler les impôts, le trousseau de l'aîné est à renouveler, l'assurance scolaire à payer, celle du loft aussi. Tandis que ses petits sommeillent, maman travaille de toutes ses forces, traduit de plus en plus vite, s'est engagée à rendre six romans par mois. Le matin, lorsqu'elle réveille sa progéniture, Virginie est debout depuis l'aube ou ne s'est pas couchée. Les jours de semaine, le mercredi exclus, elle navigue au radar entre l'école et la maison. La directrice, une femme d'un certain âge droite comme un I, et qui stagne devant la porte qu'il pleuve ou vente, ne manque pas l'occasion de meurtrir la jeune femme. Avec sa chevelure blond platine, taillée style Marylin, ses lunettes cerclées de rouge, son ciré métallique et ses sandales dorées, elle jauge et juge, se mêle allègrement de ce qui ne la regarde pas : « Vous avez mauvaise mine ce matin, madame Louvent... Madame Louvent, Thomas parle beaucoup de déménagement, il semble terrifié à cette idée, vous devriez cesser d'en discuter... Madame Louvent, si vous changez d'appartement, Thomas restera-t-il à l'école ? ... Il faut que je le sache, moi... Et cette réponse des HLM, ça traîne, vous ne trouvez pas ?...»
Virginie hoche du chef, ce qui signifie oui, dodeline de droite à gauche pour non. Elle remettrait volontiers la vieille aigrie à sa place, mais la honte la paralyse. Elle a négligé «l'intérêt des enfants» en laissant s'envoler leur père. Elle est seule responsable, à présent, de leur bon «développement», et elle culpabilise. Thomas ne se préoccupe guère du devenir de son géniteur, et s'inquiète davantage du loft :
— Maman, on emmènera les jouets ?
— Bien sûr, mon ange.
— Même Gros nounours ?
— Même Gros nounours.
— Et mon lit ? Et ma table et ma lampe ?
— On emmènera, mon ange.
— Mais il faut un camion. On n'a pas de camion !
— On en louera un, mon amour.
— Et la moquette ? Comment onf'ra pour em'ner la moquette ?
— La moquette, on la laisse.
— Non !... Et il pleure... J'veux pas laisser la moquette !
— Mais elle est sale comme tout !... Et tu verras, dans l'autre appartement, comme elle sera plus belle...
— Vrai ?... Plus belle ?... Il s'essuie les yeux et renifle :
— Mais, mais... Dans l'autre appartement, on fera du vélo aussi ?
— Oui, mon amour.
Ils attendent la réponse du dossier HLM déposé en juillet et Virginie ne se fait pas d'illusions : ils entrent dans la catégorie «privilégiés» sous deux rubriques : «famille monoparentale avec enfant(s) à charge» et «baisse brutale des revenus», mais la Ville de Paris aussi exige des garanties, des fiches de paie ou au moins des cautions avec un gros salaire derrière. Virginie n'a rien pu tirer de sa belle-famille. «Il va revenir, il va revenir...» répète le vieux à chaque fois qu'elle appelle, et si la vieille lui a promis un petit chèque, pour passer le cap, Virginie l'attend toujours.
Donc ils garderont le loft, aussi sûrement que deux et deux font quatre. Ce loft à moitié vide et au loyer luxueux, qui ne leur permet plus la moindre virée chez Mac Donalds, mais qui à lui seul rassure les enfants.
Sophie est adorable isolée de Thomas. Sitôt son frère déposé à l'école, elle se glisse dans le lit de maman pour y finir sa nuit. Virginie récupère deux heures dans la chaleur de son poussin. Puis elle s'attelle à sa machine à coudre, taille la flanelle, pique les épingles, glisse le fil à bâtir. Sophie ne la lâche pas d'un pouce. Silencieuse, concentrée sur ses doigts, elle ramasse les chutes des coupons, en fabrique des «baboules», et emmêle les miettes de fil en «toidagnées» serrées. Virginie s'interrompt lorsqu'il est l'heure du grand. Elle appréhende un peu le retour de l'aîné. Depuis trois mois que le père est parti, Thomas joue au chef de famille. L'été durant, il a protégé mère et soeur :
— Maman, quand je serai grand, je t'emmènerai en vacances... Je t'achèterai une voiture.
De quelle couleur, tu la veux, ta voiture ?...
Et c'est lui qui l'appelle lorsque Sophie fait des bêtises, quand elle met un sac en plastique sur sa tête, par exemple, ou lorsqu'elle fourre un bâtonnet de sucette dans l'un des trous de la prise.
— De quelle couleur tu le veux, ton lave-vaisselle...
Rouge, bleu ou vert ?... Ne t'inquiète pas, maman, on est bien mieux, tous les trois, sans papa...
Et voilà qu'on l'oblige à quitter le foyer pour une école où il s'ennuie, alors que Sophie reste avec maman. Il est jaloux et n'hésite pas à frapper la petite. Virginie souffre de la pause déjeuner, le pire moment de la journée, alors qu'ils ont faim à rouler par terre et que Thomas ne veut pas y retourner :
— Pourquoi deux fois l'école, maman ? Une fois, ça suffit bien.

A 11 heures 30, Virginie lace les tennis de Sophie, boutonne son blouson en jean', ex-blouson de Thomas et qui commence à défraîchir, déplie la poussette dans l'entrée et file chercher son fils. La bagarre commence dès la rue :
— Sophie, l'a pas touché à mes jouets ?... Sophie, l'a pas entré dans ma cabane ?
— Mais non, rassure Virginie, on a dormi, pendant que toi, tu apprenais plein de choses...
Pourtant, sitôt les deux blousons ôtés, à ramasser, les quatre tennis aux quatre coin du loft, à réunir, les cris fusent de leur chambre :
— Si, t'es cacabec !...
— Man, pleurniche Thomas qui rejoint Virginie à la cuisine. J'suis pas cacabec ?
— Mais non mon ours, tu es Thomas Louvent gentil.
— J'suis pas cacabec, man', insiste-t-il.
— Mais non, mais non...
Virginie s'active devant les fourneaux. Se creuse : qu'ont-ils mangé hier soir : nouilles, pommes de terre ou riz ?
— Parce que Sophie, paque, paque... Elle dit qu'j'suis cacabec !
Virginie aurait dû éteindre son feu et accompagner son fils qui repartait. Un grand bruit sourd lui parvient de leur chambre, suivi d'un cri retentissant. Elle court, Sophie hurle de douleur, vautrée sur la moquette, en se tenant le crâne. Thomas rouge de colère serre les dents :
— C'est sa faute !...C'est sa faute !...
Virginie attrape la fillette qui se relève déjà pour se venger :
— C'est malin ! sermonne-t-elle Thomas... La tête, c'est très dangereux... Elle est tombée sur quoi, ta soeur ?
— Maman ! hurle la petite... J'ai mal, j'ai mal...
— Hein ? continue Virginie plus fort : tu l'as poussée où ta p'tite soeur ?... Tu veux qu'elle s'ouvre le crâne ?... Elle est petite et tu vas la casser, à force...
— J'suis pas Thomas l'imbécile ?... se panique Tom. Hein maman, dis, j'suis pas l'imbécile ?...
— Mais non, mais non, Sophie dit ça pour t'enrager... T'as pas encore compris ?... En tous cas, quand tu frappes ta soeur, tu n'es pas très gentil...
— Si, si !... Et le cri strident la vrille... J'suis gentil !...
Et il se jette par terre, rue des pieds et des poings, et les croquettes de poisson grésillent sur le feu. Virginie lâche la petite, fonce à la cuisine, n'a que le temps de les changer de face, puisque soudain la voix de Thomas explose et Sophie s'agrippe à ses jambes, terrorisée.
— C'est pas bientôt fini de vous battre ?... J'en ai ma claque, moi !... Vous pouvez pas jouer gentiment ?... C'est compliqué, en attendant que ça cuise ?...
Elle crie, Thomas répète :
— J'ai mal, j'ai mal, j'veux un bisou...
Sophie s'agrippe, tremblante, encore sous le choc du coup qu'elle a osé porter, et déjà sous celui qu'elle va recevoir en retour.
— Allez, allez, ça suffit... ordonne Virginie. Toi, tu viens avec moi, et toi, tu restes là, voilà.

Les lundis et mardis, les jeudis, vendredis, les déjeuners sont toujours ainsi précédés. Puis les enfants se calment devant leurs assiettes, et Virginie partage leur menu et souffle. Puis, à 13 heures 20, elle lace les quatre tennis, boutonne les deux blousons en jean, déplie la poussette dans l'entrée, y assied Sophie, prend Thomas par la main et file. Thomas grogne :
— Et moi, pourquoi j'ai pas d'poussette ? Pourquoi elle est pour Sophie, la poussette ?
— Parce que toi, tu es grand.
— Non ! J'suis pas grand !
— Si mon chéri, la preuve, tu vas à l'école.
— J'veux plus aller à l'école... Pourquoi deux fois l'école ? Une fois ça suffit bien...
Les adieux sont déchirants :
— Maman, embrasse-moi et mets-moi du rouge !
— Mais tu vas ressembler à une fille !
— Encore, maman, encore... Ici, et là, et là encore... Tu vois, j'suis pas une fille, j'suis un indien !
Virginie rit, s'épate de la faculté de pardon des enfants. Thomas à déjà oublié ses remontrances. La seule chose qu'il racontera à sa maîtresse, c'est ce qu'il a mangé, paque maman, elle me fait toujours des choses que j'aime...
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MessageSujet: Re: LE LOFT   Ven 5 Oct - 15:51



Simon travaille à l'ONU et réside à Bruxelles. Verseau ascendant scorpion, féru d'astrologie et de chiromancie, il injecte des produits chimiques dans les neurones des souriceaux mâles et regarde si ça pousse. Il ne s'est jamais marié. La chevelure argentée, le teint vaguement gris et le regard sournois, il porte avec aisance son mètre quatre vingt-dix et parle de ses petites expériences avec de grandes mains qui quelquefois s'agitent dans de grandes envolées de folle.

Simon invite Barbara quand il part trois jours en congrès. Sa société réserve une chambre pour deux dans l'un des palaces de la ville, et sa note de frais est illimitée. Ce qu'il attend d'elle ? De l'accompagner partout où il va, depuis le buffet du petit déjeuner avec les autres congressistes, jusqu’au gala du soir en souvenir, en passant par la pause café de dix heures dans le hall du palais, le repas de midi à l'hôtel, la visite du musée local ou du centre de thalassothérapie. Entre les restaurations et les festivités liées à l’évènement scientifique, Simon impose à Barbara de longues séances d'écoute, un peu comme au concert sauf que ça parle, en anglais , en français, en allemand, sur les neuroleptiques, la résonance magnétique nucléaire ou la maladie d'Alzheimer. Elle connaît ses manies. Dans la journée, elle doit prendre un look d'étudiante, s'affubler de jupes longues et larges aux tons neutres, sous lesquelles il pourra entre deux dias dans le noir, glisser ses mains. Simon exige des sous-vêtements en coton blanc. D'ailleurs, il les fournit. Il prévoit, chaque fois, une petite valise pour Barbara, avec le parfum qu'il préfère, la lingerie de pensionnaire, quelques bijoux discrets. Le soir, il l'aime torride. En fourreau noir, en jersey rouge, les ongles écarlates et les talons aiguille. Et de préférence sans culotte et la chatte rasée. Le blaireau et la mousse font partie de la trousse de voyage.

C'est avec ses grandes mains de tante que Simon fait l'amour. Toute la journée, à la moindre occasion, il ira fourrer l'intérieur de sa compagne. Dans la salle obscure, entre deux diapositives, les yeux rivés à l'écran, il prend un silencieux plaisir à s'immiscer sous le coton blanc, à caresser ses lèvres et à la titiller. L'étape d'après, ses doigts plus précis s'introduisent, un doigt, puis deux, puis ressortent, s'introduisent, puis ressortent, trois doigts... Il la travaille jusqu'à ce qu'elle ruisselle, il étouffe ses petits gémissements en collant sa bouche contre son veston. Il murmure tout en la fourrant : «Chut, chut...» et sa satisfaction n'échappe pas à Barbara.

Ces nuits-là Barbara récupère, et elle bénit la science et les chercheurs. Pour un prix forfaitaire maximal, elle n'a pas besoin d'aller plus loin, puisque Simon est impuissant.
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MessageSujet: Re: LE LOFT   Ven 5 Oct - 15:59



Virginie n'achète plus rien pour elle, à l'exception de l'essentiel. Elle vit de ses réserves, use l'inusable : ses jean's, ses jupons Katmandou sans âge et ses baskets. Invitée le soir elle décline (qui garderait les enfants ?) et ne s'accoutre plus qu'à l'occasion de dîners organisés chez elle. Ces rares fois-là, elle n'hésite pas à sortir de la penderie une jolie robe de marque avec escarpins assortis. Non qu'elle s'ennuie, les enfants ne lui en laissent pas le temps, mais elle craint de s'encroûter. Alors elle cuisine raffiné pas cher, débarrasse le salon des jouets, lave les cabinets et se prépare longuement. Les enfants souffrent de sa soudaine frénésie domestique, parce qu'elle bouscule la cabane en carton de l'entrée, gare les vélos au parking, et exténue petite maman derrière l'aspirateur. Ils se consolent quand le gros est fait, et que Virginie attaque les finitions : son apparence. Thomas comme Sophie imitent les gestes de maman devant le miroir, se maquillent pour de faux et s'amusent comme des fous :
— Et ça ? Ca se met où ?
— C'est de la poudre pour les joues.
— Tu peux m'aider pour le macara.
— Alors ferme les yeux.
— Regarde comme je suis belle !
— Non mon amour, un garçon, on dit beau et pas belle.
— Mais pourtant je suis si belle déguisée en fille !... Si belle, si belle... et Thomas claque des mains entre les jambes de sa mère, et esquisse un pas de deux devant Sophie : «Cher monsieur voulez-vous danser ?... Vous aurez des petits souliers...»

L'essentiel se résume au mascara, la poudre, le masque, l'eye-liner et le rouge à lèvres. Virginie, qui est dans le collimateur d'Yves Rocher depuis ses dix- sept ans a renoué récemment. Les promotions l'enchantent, les échantillons ravissent les enfants, rien n'est perdu : des cartons d'emballage, ils fabriquent des valises, les prospectus colorés sont devenus «leur» courrier, et quant au jeu des dés grattés, des chapeaux magiques de l'été, des petits rouleaux mystérieux gagné-perdu, bravo, ils s'en régalent. Virginie commande à chaque envoi car elle ne peut s'en empêcher. Autrefois, elle râlait à la vue de l'enveloppe qui fleurissait le fond de la boîte aux lettres, et la déchirait, excédée. A présent qu'ils sont pauvres, parmi les factures et les courriers recommandés de la gérante, le logo YR détonne, apaise, embaume. Virginie guète, fébrile, l'arrivée des paquets, des cadeaux, des joyeuses publicités de nouveaux produits qu'elle se hâte d'acheter, deux pour le prix d'un seul !

YR est le seul luxe qu'elle s'accorde la conscience tranquille. D'autant qu'elle n'aime plus son visage depuis le départ du père. Elle est prête à tout essayer pour raviver sa fraîcheur d'antan, la jeunesse de ses traits, la douceur de sa peau, puisque ses joues pèlent à présent, que de grands cernes bleuâtres creusent ses yeux, que ses cheveux tombent, comme flocons de neige. Elle en ramasse partout, s'inquiète, mais le shampooing miracle va la sauver n'est-ce pas ?

La sonnerie de l'interphone retentit.
— C'est papa ? crie Sophie.
— Non mon bébé, Marion et Gabriel.
— Ils viennent avec Charlotte ? se réjouit déjà Thomas.
— Non mon chéri, seulement eux deux, pour dîner avec ta maman... et toi, tu as déjà mangé, alors tu vas sagement courir au lit, avec ta soeur.
— Et j'aurai pas d'histoire ?
— Si mon amour, une toute petite.
— Alors je veux Bip-Bip le satellite.
— OK mon ours, j'arrive.

Les invités débarquent, avec une bouteille de rouge ou du fromage. La fois suivante, ils amèneront le rouge ET le fromage. La fois suivante, ils ajouteront le dessert. La fois suivante, ils déclineront.
Virginie choisit de préférence les couples. Après quelques essais d'amis garçons encore célibataires, ou séparés depuis peu, elle a vite dû se rendre à l'évidence : ceux-là seraient bien restés dormir. Rares étaient ceux, comme Laurent, qui venaient les mains pleines, et repartaient contents, les couilles tout aussi pleines. Hector, Philippe, Didier, François, Paul et les autres, pourtant amis de longue date, laissent doucement passer la nuit : fromage, dessert, café et pousse-café... Virginie ôte ses escarpins, s'affale sur le «canapé», sonne le marchand de sable. Mais le commerçant n'exerce plus passées vingt-deux heures trente.

— Il reste du raisin ?... Je reprendrais bien une petite liqueur...
Et Virginie de s'impatienter. Comment trouver le mot qui ne blesse pas ?
— J'ai sommeil... Et elle bâille. Bon, on se revoit quand ?... Et elle tend sa joue droite. J'ai passé une bonne soirée.... Et elle bâille. Excellent, ce Brouilly... Et elle laisse échapper un rot de satisfaction, discret, mais satisfait. Et l'autre ne décolle pas, se vautre aussi, laisse courir un doigt sur l'avant-bras tendu vers le cendrier.
— Non, t'es gentil, plaide mollement Virginie, pas ce soir...
— Mais pourquoi, Virginie ? Tu es libre maintenant.
— Justement !

Ceux-là non plus, les évincés, ne reviendront plus. Mis à part le bel Adolphe, qui n'en finit plus de s'imposer. Un premier soir qu'il était venu dîner sans Nathalie, il n'y était pas allé par quatre chemins : la main sous la jupette, directement.
Virginie s'était offusquée, bourgeoise.
— Allons, allons, avait insisté l'empressé, depuis le temps qu'on se connaît.
— Justement !

Virginie, qui fréquente Adolphe depuis plus de quinze ans, a rencontré toutes ses petites amies. De Fiona la bêcheuse (14 ans et demi) qui se laissait peloter à six dans le jacusi de l'hôtel, et qui acceptait même d'enlever le bas, à Nathalie l'emmerdeuse (30 ans), avec ses airs de grande vraie blonde qui fait marcher le ménage à la baguette. Virginie et Adolphe se sont connus à la Moubra (Valais Suisse), plus exactement dans le train qui les y menait, pour les vacances de Pâques. Vacances studieuses et sportives au cours desquelles ils avaient échangé leur premier et dernier baiser même pas avec la langue. Ils n'ont jamais coupé les ponts depuis. Essentiellement à cause d'Adolphe, d'ailleurs, qui entretient soigneusement la relation, à coups de cartes postales et d'appels et d'invitations. Mais s'il ne s'est rien passé jusque-là, malgré les parenthèses «sans petite amie» d'Adolphe, pendant lesquelles il devient, effectivement, pressant, c'est que Virginie n'en veut pas, de cet artiste court sur pattes, le cheveu gras et les dents sales.

Pourtant lui ne débande pas.
Ce soir d'automne, il reste à causer sur le matelas qu'il aimerait étrenner, sans doute —c'est le sien, après tout— qu'il trouve joli, sous ses fioritures de midinette. Virginie se détend, l'espace d'une fraction de seconde, et le mec saute sur l'occasion. Soudain , il se jette sur elle, lui plie le cou, brutal et oriente ses lèvres jusqu'à sa bouche puante. Il lui fait mal. Virginie tente de se dégager et y gagne un torticolis. Et lui s'allonge de ses quatre-vingt kilos, sur elle, et force ses genoux, viole sa bouche... Elle se laisse embrasser, peloter, martyriser, les enfants dorment à côté et elle ne doit pas crier. Elle murmure de justesse :
— Tu n'es pas HIV au moins ?
La flèche est bien lancée, il se dégage, et promet de revenir, le test négatif en main. La fois d'après, puisque sotte comme l'oie, Virginie accepte de lui ouvrir la porte, il exhibe sûr de son bon droit le constat médical. Elle s'en tire d'un coup de genou malencontreusement lancé sur les roupettes du débonnaire :
— Et Nathalie ?... Tu ne peux pas faire ça à Nathalie, quand même ???
— Tu as raison, c'est tout à ton honneur de penser à Nathalie, halète-t-il en se redressant, rouge d'asphyxie, la main collée à la braguette... Mais tu sais, je ne me gêne pas...
— Sans moi !...

Et elle le reconduit jusqu'à l'ascenseur. La fois d'après, au téléphone, elle apprendra qu'ils ne vivent plus ensemble. Tant pis pour eux. Elle ne veut pas plus de ce type que de Sylvester Stallone. Il gagne bien, peut-être, mais il sent le moisi.

Aussi les dîners se raréfient-ils. Les enfants ne méritent pas d'être couchés d'urgence, sans gros câlin à cause du rouge à lèvre, après trois heures de récurage spécial de leur domaine et un dîner bâclé, au profit des ingrats. Si les couples piquent du nez dès le dessert, à bout de condoléances, les jules frétillent de la queue à la première cacahuète et s'échauffent à mesure. Maman n'a plus envie de dépenser ses sous, son temps et son énergie pour le social. Elle appelle encore ses copines, de chez la brave madame Leclerc, la couturière, mais ne reçoit plus personne.

Chaque samedi, elle sort de sa penderie une robe de gala, avec escarpins assortis, se maquille avec volupté, les enfants dans les jambes, et organise une soirée crêpes.
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MessageSujet: Re: LE LOFT   Dim 7 Oct - 14:13




Avec Louis, Barbara ne simule pas.

Elle a toujours entendu dire qu'une pute pouvait se perdre à jouir mais Barbara ne se prend pas pour une pute. C'est vrai qu'ils paient et qu'ils en veulent pour leur argent, qu'ils décident de l'endroit, de l'heure, et jusqu'à ce qu'elle doit se mettre sur le dos, mais Barbara découvre au contact de ses clients une nouvelle facette de sa personnalité : mariée, elle ne se doutait pas qu'elle aimait la chose à ce point-là, et de jouer avec le désir de ces hommes qui paient l'amuse profondément. Barbara n'a de comptes à rendre qu'à Virginie, la mère de ses bambins, et Virginie se porte bien des frasques de Barbara. Mieux, Virginie s'endort apaisée, après avoir compté l'argent, et elle n'a plus besoin de somnifères. Elle a gentiment remercié madame Leclerc et envoyé se faire foutre l'éditeur. Elle a inscrit son fils dans une école privée, où il a commencé, dès le troisième mois de CP, à apprendre l'anglais et l'espagnol. Le matin, lorsqu'elle le dépose, au volant de sa mini rouge flambant neuf, elle croise le grand Professeur Attali, qui passe régulièrement à la télé, et salue de la tête la femme du maire de l'arrondissement. Virginie s'habille en Laroche maintenant, et même pour se rendre au marché. Tirée à quatre épingles, la bouche fardée et les ongles écarlates, elle distribue de gros billets sans en attendre la monnaie.

Louis est marié. L'a rencontrée sur recommandation de ses relations. Et celui-là la fait vibrer, avec sa voix chaude et fougueuse, lorsqu'elle attend qu'il ait fini de répondre au téléphone, et qu'il parle de convoi et de barrages... Avec ses mains de baroudeurs, larges et viriles, creusées de plis blancs profonds, car s'il la reçoit dans l'un des bureaux de la Défense —ébène et cuir— Louis sort tout juste d'une tranchée d'ex-Yougoslavie et repart le lendemain sous les pétards Bosniaques. Louis n'est pas maquereau de profession et il a juste besoin de câlins entre deux missions. Barbara n'a donc pas à redouter l'enchaînement sordide. Médecin, Professeur, Président d'association caritatives diverses, à but non lucratif, selon la loi 1901... Louis s'est monté tout seul. Comme son membre lorsqu'il déshabille Barbara.

Depuis bientôt 3 mois qu'elle pratique, Virginie s'interroge sur le pouvoir que ce grand homme aux doigts carrés exerce sur Barbara. Si les autres l'amusent, celui-ci la met en transe, peut-être parce qu'il la bouge avec d'infinies précautions, et que sous ses yeux, la pute devient icône. Il lui offre régulièrement des dessous de grandes valeurs, en dentelle perle ou en soie rose pétale. Il lui demande de s'en affubler, tandis qu'il signe ses derniers courriers, c'est l'heure de la femme de ménage, maintenant que les secrétaires ont vidé les lieux, et Barbara doit courir aux toilettes, pour obéir dans la plus grande discrétion. Lorsqu'elle revient, Louis est encore au téléphone mais la corbeille est vide. A ce signal, elle sait qu'ils seront tranquilles pour quelques heures. Elle bouscule les dossiers pour faire la place et s'allonge sur la marqueterie mais lui ne raccroche pas :
— Tu en as parlé à Élisabeth ?
— ...
— Elle doit savoir où le joindre
— ...
— Le mieux serait alors de contacter Yvan... Tu as le temps demain matin ? Moi je serai à Roissy pour le vol de 9 heures...
Barbara se caresse la cuisse. Remonte doucement ses doigts du genou au pubis et le tissu de sa jupe suit, léger. Il découvre bientôt sa peau jusqu'au slip, et sous la tulle transparente, jaillissent quelques poils roux.
L'autre ne se démonte pas :
— Alors téléphone à Rico !... Je ne vois plus que ça !...
Et au moment du ça, Barbara, qui perçoit un léger vacillement dans l'intonation, lâche sa cuisse pour la braguette du leader. Lorsqu'elle tend le visage, elle se trouve juste en face de la fermeture éclair, puisque Louis téléphone debout. L'occasion est trop belle. Barbara libère le chibre, qu'elle sait en érection malgré l'importance des propos courtoisement échangés, et le fiche dans sa bouche.
Elle joue des lèvres et de la langue, et Louis commence à bafouiller. La magnifique voix chaude et péremptoire se fragilise à mesure que Barbara oeuvre. Pour parfaire le supplice, elle a empoigné ses deux couilles, et s'aide de la bave qui coule de sa bouche pour manoeuvrer l'ensemble en harmonie.


C'est peut-être ce qui la fascine le plus : l’extrême facilité avec laquelle elle parvient en tout lieu toute heure, et devant n'importe qui, à écarter les cuisses.
N'importe qui n'est pas vraiment le mot juste, puisque ces hommes qui paient pour le spectacle, l'utilisation et la maintenance de sa chatte, lui permettent de garder le loft et d'élever ses enfants dans le luxe. Ils sont en général très bien élevés et très courtois. Reste la dignité, mais comme aurait dit sa grand-mère, une franc-comtoise rebelle et sèche : «Même avec un pot de chambre sur la tête, on peut garder sa dignité». Grâce au dévouement de Barbara, Virginie paie maintenant ses factures dans les temps, et il faut voir comme sa bouchère la chouchoute, et avec quel empressement Monsieur Marcel la sert, après l'avoir saluée bien bas.

Normal, pas plus tard que la semaine dernière, c'est une Safrane ministérielle qui a déposé Barbara, sa journée terminée, devant l'épicerie.
Virginie avait besoin d'un petit pot de crème fraîche, pour son potage du soir.
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MessageSujet: Re: LE LOFT   Dim 7 Oct - 14:25





Le fond de l'air s'est brutalement rafraîchi. Virginie, qui attend le grand froid pour allumer les radiateurs électriques, tâche de chauffer le loft grâce à l'unique cheminée. Chaque année, c'est la même chanson, ils transpirent dès le mois de mai et grelottent en octobre.

La veille au soir, dans le secret de la nuit tombante, ils ont arpenté les rues voisines de leur appartement, à la recherche de quelque chose à brûler. Thomas a rigolé quand maman s'est glissée sous les barrières d'un petit chantier, à l'angle de la rue du Château des rentiers. Sophie a applaudi quand elle a chargé la poussette de trois planches de contreplaqué. Au pire, même si le feu ne prenait pas, ils s'étaient bien amusés.

C'est le moment que choisit Adolphe pour récupérer son matelas. Virginie argumente longuement au téléphone : «...Avec ce qu'il gagne... que peut-il avoir à faire de ce vieux truc ? Il lui est utile, à elle, elle l'a transformé, façonné, déguisé... Ce n'est d'ailleurs plus un matelas, mais le canapé familial...»
— Je suis obligé de le reprendre... répond Adolphe d'une voix peinée, il appartient à Nathalie et elle me le réclame.
— Mais il ne vaut plus rien ce vieux machin !... Et des matelas, y'en a des tas !... Tu lui en offres un autre, plus neuf, plus beau !
— Non, elle veut CELUI-LA... Il paraît qu'il s'accorde avec son double, pour deux sommiers jumeaux... Enfin, elle le veut quoi...

Virginie capitule, il n'a qu'à passer le prendre un soir. Aussitôt proposé, aussitôt accepté, voilà le bel Adolphe au rendez-vous, avec un chouïa d'avance.
— Tu vas bien ? glisse-t-il à l'oreille de l'hôtesse, dans un long frémissement de narine chevaline.
— Bof, frissonne Virginie...
— Et les enfants ?
— Les enfants sont couchés. Tu veux boire quelque chose ?

Lorsqu'elle revient de la cuisine avec deux verres et le faux whisky de chez ED (une promo : buvable, pour 6,19 euros les 75cl), Adolphe est assis en tailleur sur le parquet du salon, une liasse de billets entre les jambes.
— Tu as volé ça où ? plaisante-t-elle... Pas chez moi, en tous cas
— C'est pour toi, répond-il avec gravité.
— Pour moi ? et elle rit, fort, elle sait déjà, en fait :
— Tu ne vas tout de même pas m'acheter TON matelas ?... Il est à toi... enfin, à ton ex-future-femme. Tu repars avec et tu ne me dois rien...
— Le matelas, je te le laisse... Et je te laisse aussi ça.

Deux yeux bleus et bizarres suivent le trajet de ses mains tandis qu'elle pose les verres par terre, ouvre la bouteille et remplit les uns de l'intérieur de l'autre. Slurppp... fait le liquide en s'éclatant sur les parois. Les gestes de Virginie restent parfaitement précis.
— En échange de quoi ? lance-t-elle comme on fend dans le vif d'une superbe tarte avec un bon couteau dangereux et pointu.
— En échange de toi. Tout de suite.
Il s'est levé et s'attaque à son ceinturon. Il ne quitte pas des yeux Virginie, qui l'observe, incrédule. Son jean', un 501 avec boutons, lui donne du fil à retordre. Vu le contexte, il aurait sans doute préféré que les éléments ne lui résistent pas :
— Suce-moi, Virginie, implore-t-il une fois libre, suce-moi !
Adolphe lui avait volé son premier baiser seize ans auparavant. Qui mieux que lui aurait pu l'initier à la prostitution ?
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MessageSujet: Re: LE LOFT   Dim 7 Oct - 15:44




Le métier rentre, l'ordinaire s'améliore. Virginie blanchit le sale argent que lui procure régulièrement Adolphe en le dépensant pour ses gamins.

Avec les premières sommes, elle leur offre deux lits jumeaux, en bois vert pomme, et les rideaux et les couettes assorties. L'investissement urgeait maintenant qu'il caille un max dans leur appartement. Elle en profite aussi pour les conduire chez le pédiatre (R.A.S*), l'ORL (R.A.S*) et le dentiste. Celui-ci découvre une petite carie dans la bouche de Sophie, qu'il traite, et prévoit déjà pour l'aîné la pose d'un appareil d'orthodontie :
— Mais ne vous inquiétez pas Madame, il n'y a pas d'urgence... Il faut seulement me le ramener dans six mois...

Allons donc ! Ce mec en blanc s'imagine sans doute qu'elle n'a que ça à faire, de conduire ses enfants chez le dentiste, et qu'elle a les moyens de payer tous les six mois le prix de la consultation multipliée par deux ! Mieux, le Docteur propose le grand jeu, redressement and co, à la seule vue des incisives de lait de Thomas... C'est donc qu'il la prend pour une mère aisée et attentive, qui ne néglige pas les détails.


Au début de l'automne, il y a un mois à peine, Virginie avait reçu pas mal de convocations, de la police (pour la disparition), de madame Joyeux, l'Assistante Sociale de l'école (elle n'avait pourtant rien demandé), du centre Alfred Binet, qui comptait prendre en charge et gratuitement, les problèmes scolaires de Thomas. Maman ne s’en vante pas mais depuis son entrée en CP, Thomas ne suit plus en classe. La directrice en I métallisé a contacté madame Louvent, dès le 28 septembre, pour lui signifier qu'il était temps d'agir. Il n'arrive pas à lire, il présente de grosses difficultés d'élocution. Il faut qu'il rencontre un orthophoniste, qui l'aidera à résoudre ses «problèmes».

Sophie sous le bras, Virginie s'était déplacée, avait décliné son identité, rempli les formulaires et rendu une foule de comptes à de braves gens qu'elle ne connaissait pas la minute d'avant et qu'elle ne reverrait probablement plus.

Comment s'appellent vos enfants ? Quel âge ont-ils ? C'est la petite celle-là ? Quelle est mignonne ! (ALORS IL EST PARTI TON GENTIL PAPA ?) Quelle est la date de votre mariage ? Sous quel régime le contrat ? Et est-ce qu'il buvait votre mari ? Vous trompait-il ? Vous frappait-il ? (ET AU LIT C'ETAIT COMMENT ?). L'histoire de Virginie provoquait chaque fois tellement de compassion, que la pauvrette sortait de là encore plus démunie, pleine d'une sourde terreur. Avec tous ces soucis qu'elle venait d'exposer, et le dernier mois de loyer impayé, et l'hiver qui se pointait, et la cheminée qui ne tirait pas, et les mises en demeure de son propriétaire, qui menaçait de ne pas renouveler son bail... Pourrait-elle rester une bonne mère ? Surtout, ne risquait-elle pas de perdre ses enfants ?... Au lieu de l'aider, les délicates attentions de ces braves gens et l'intérêt qu'ils semblaient accorder à ses misères l'enfonçaient davantage.

Le pire de ces passages au crible, elle l'avait subi lors de son entretien avec le pédopsychiatre du groupe Binet, en présence de l'assistante sociale madame Joyeux et de l'orthophoniste. Thomas a été invité à produire de beaux dessins sur un paper-board central. Pendant qu'il oeuvre, le psychiatre pose ses questions et les deux autres écoutent attentivement. C'est une femme déjà âgée, qui fixe de ses yeux bleus délavés sans presque jamais bouger les cils. Virginie cherche la bonhomie dans ce visage aux joues tombantes et adouci par les cheveux blancs. Peine perdue ! La vieille la fixe comme si elle voulait s'emparer de son âme et la crispation de ses lèvres, figées dans le même rictus depuis les présentations, n'a rien de convivial :
— Donc, le père est parti, n'est-ce-pas ?... Comme ça ?... Depuis combien de temps ?... Un médecin dites-vous ?... Quelle spécialité ? (mais elle sort du sujet)... Et vous, vous faites quoi ?... Et comment s'est déroulée votre grossesse ?... Et l'accouchement ?... Et depuis la naissance de votre fils, vous n'avez rien vu d'anormal ? Il mange bien ? Il dort bien ? Il s'entend bien avec sa soeur ?... Et comment a-t-il réagi à sa naissance ?... Et depuis le départ du père, ça se passe comment ? ...
Virginie tâche de répondre en toute sincérité, puisqu'il y va de l'intérêt de Thomas. Elle omet cependant de parler des ourlets et des romans à l'eau de rose. Depuis qu'elle répète le même laïus, elle le connaît par coeur et ne craint pas, sur ce coup-là, la perspicacité de la vieille : elle a repris ses études et c'est son père qui lui verse une pension en attendant. Insuffisante bien sûr, mais ils vont s'en tirer, elle est vaillante. Et puis, les HLM vont bientôt se manifester, elle est confiante... Elle lâche de temps à autre le sale regard de l'inquisitrice pour admirer, un peu inquiète, la production de son fils : Thomas dessine une maison, avec sa mère, son père et sa soeurette dedans. Il fait des ronds pour le ventre et la tête, et des traits pour les membres, comme tous les enfants de son âge. Il commente simplement :
— J'ai fait papa, maman, Sophie et moi dans la maison de maman.

Devant les jouets qu'on lui a mis sous le nez, pour les lui reprendre sitôt l'examen fait, Thomas se montre plein d'imagination, et vif, et même carrément drôle. Virginie biche. Elle n'est pas peu fière de son fils... Elle doit se rendre à l'évidence, parce qu'il articule mal, elle l'accompagnera deux fois par semaine —la petite endormie puis réveillée, puis endormie (comme par hasard, l'horaire tombe sur la sieste de Sophie)— dans cet affreux centre Binet, architecture moderne et sale, en rouge et bleu pour faire plus gai. Ils y croiseront de pauvres enfants, une mongolienne, Tina, qui à chaque fois, s'élance aux yeux de Thomas :
—Va-en !...Va-en !, tandis que sa mère, une femme doucement fanée, répète :
— Ne vous inquiétez pas, elle n'est pas méchante...

Et la petite, qui a quand même failli arraché l'oeil de son chérubin, de s'engouffrer sous les jupes de sa mère en pleurnichant, ma-an, ma-an...
Il y a aussi celui qui parle pas, qui joue pas, qui reste assis la tête baissée jusqu'à ce qu'on vienne l'attraper par le bras.... Mais son Thomas à elle se porte bien, ELLE EN EST SURE. Elle SAIT qu'il va bien dans sa tête... Bon, son père est parti, comme ça... Bon, elle a pas le rond... Bon, bon... Mais Thomas et Sophie vont bien. ELLE EN EST SURE.


Pour l'heure, elle vient de payer cash, avec le sale argent d'Adolphe, les deux consultations du dentiste. Le sourire Gibbs de cet honorable praticien de ville, tandis qu'il la reconduit lui-même, flanquée de ses deux morveux volubiles, jusqu'à la porte de son cabinet bourgeois, requinque notre belle héroïne tel le Fernet Branca un lendemain de fête. Et lorsqu'il les salue d'un «au revoir» chantant de compatriote, c'est comme une petite lueur qu'elle perçoit au bout du tunnel.

Virginie n'éprouve pas de scrupule à recevoir trois fois par semaine, de 22 heures à minuit, cet Adolphe qui sonne à sa porte, allonge sans un mot le fric sur la table de bridge et l'entraîne sur le canapé fleuri pour lui faire subir les derniers outrages. D'abord elle le connaît depuis longtemps, se répète-t-elle. Ensuite, il suffisait de le lui demander, il fait maintenant l'effort de se laver les cheveux et de se brosser les dents (sinon, j'embrasse pas), avant de venir.
Enfin, elle gagne en moins de deux heures l'équivalent d'une semaine de traduction.

«Qu'est ce qu'une pute ?» s'interroge-t-elle à l'occasion, tandis qu'elle s'acharne sur son feu qui ne veut décidément pas prendre, ou rentre le bras bien profond dans le trou des chiottes, pour le soulager d'un excès de papier Q . «Une fille qui fait l'amour à contre-coeur ? Une fille qui fait l'amour pour de l'argent ?...»
Elle se rappelle, la main pleine de merde (ou à moitié brûlée), que Vincent l'entretenait et qu'elle se soumettait, parfois à contrecoeur, à sa stricte volonté. Elle ne se souvient pas, ne serait-ce qu'une fois, avoir modéré ses élans, même si migraineuse, réglée ou constipée. Les visites d'Adolphe sont tellement programmées, ses obsessions tellement banales, que Virginie en arrive à penser que se vendre est l'enfance de l'art.
(*Rien à signaler NDLR)
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MessageSujet: Re: LE LOFT   Mar 9 Oct - 16:02



Branle-bas de combat au 49 de l'Avenue Edison, sixième étage gauche ! Un appel de Monsieur de Chaudron a tiré ce dimanche matin la petite famille du lit.
Le propriétaire débarque dans 48 heures, il ne manquait plus que lui ! Monsieur de Chaudron est militaire de carrière et Virginie ne l'a jamais vu. Basé en Espagne au moment de la signature du bail, il avait laissé le soin à sa bonne amie sur Paris, madame Terrasse, de régler les formalités d'usage. Or il semble qu'aujourd'hui, la bonne amie ne fasse plus le poids, puisque malgré les lettres recommandées et les mises en demeures, Virginie ne paie plus son loyer. Elle doit déjà le mois d'octobre et n'a pas encore le 18 novembre, réglé son mois en cours. Il est donc temps, pour l'attaché naval, de partir en campagne. C'est ce qu'il explique à Virginie ce dimanche matin :
— Chère Madame, je ne doute pas une seconde de votre bonne foi. Cependant vous conviendrez avec moi qu'une rencontre s'impose. Je vous propose donc, si vous le voulez bien, de passer mardi soir au loft. Je compte sur vous pour m'y recevoir.

Le ton est sec, exagérément courtois, la voix précieuse et distinguée évoque à Virginie celle du marquis de Sade. Une autre époque, de bonnes manières, mais qui ne lui disent rien qui vaille.

Dès lors, la ruche entre en ébullition. Grâce au concours de ses petites abeilles, Virginie s'imagine métamorphoser, en un rien de temps, leur clapier en palais.
— Les enfants, ordonne-t-elle d'une voix de cheftaine scout, il FAUT que demain soir, TOUT soit impeccable ! Notre gentil propriétaire vient aux nouvelles, et puisque nous n'avons pas une thune, il FAUT le RA-SSU-RER. Nous n'avons plus de meubles, c'est vrai, donc il FAUT tirer le meilleur parti de l'espace vide.
— C'est quoi, meyeurparti ? l'interrompt Sophie qui a compris pasunetune.
— T'occupe chérie : ON NE DISCUTE PAS, ON AGIT ! Bon. Les balais, les serpillières, le seau... Toi, Thomas, tu commences à ranger ta chambre.. Tu mets tous les jouets dans les caisses. Sophie, pendant ce temps-là, tu viens m'aider à la cuisine.
— Et pourquoi je suis pas à la cuisine, avec maman ? s'étonne Thomas.
— Parce que tu n'es pas partout, et qu'il faut ranger ta chambre.
— Mais c'est la chambre de Sophie aussi... Pourquoi, elle, elle range pas sa chambre ?
— Parce qu'elle m'aide à la cuisine... J'ai besoin d'elle.
— Et pourquoi t'as pas besoin de moi ?
— Parce que j'ai besoin de toi dans ta chambre et pas à la cuisine.
— Et pourquoi t'as pas besoin de moi à la cuisine ? Et pourquoi je dois rester dans la chambre de Sophie ? Et pourquoi t'as pas besoin de Sophie dans sa chambre et pourquoi elle reste avec toi à la cuisine ?

Virginie s'exaspère :
— ON NE DISCUTE PAS, ON AGIT !
et lorsque Thomas s'apprête à pleurer, parce qu'elle a pris l'oeil et la voix de grand méchant loup, Virginie capitule :
— Ok, Ok, tu as raison... Reste avec nous à la cuisine, et après, on fera les chambres, ensemble...

Une fois ce détail mis au point, les petits durs à la peau tendre se lancent dans la bagarre. Avec tellement d'ardeur qu'effectivement, le lendemain soir, leur clapier était devenu palais.

Ah, ah, elle l'attendait, ce Bourgeois de Mes Deux, qui ne comprenait rien à rien !...
Elle lui avait pourtant rédigé de longues lettres, ne lui avait pas caché la précarité de son sort... Comme elle était naïve !... Elle ne doutait ni d'elle ni de l'avenir, mais elle n'aurait pas dû signaler le départ du traître.
Elle s'imaginait, abrutie, que le brave de Chaudron —parce qu'ils étaient tous si braves, depuis le départ du père— allait comme tous les autres, la protéger de sa bénédiction.
Foutaise ! Mais c'est à l'usage que l'on s'en rend compte, la compassion et la pitié n'apportent rien à celui qui les éveille. Le baume des bons sentiments, peut-être, mais pas de quoi loger.

Ah, ah, elle l'attendait le Militaire, dans son intérieur rutilant, jusqu'aux grandes baies vitrées (prononcer bow-windows) au travers desquelles on pouvoir voir voler une mouche... Le loft exhalait des senteurs de Pliz, d'Ajax ammoniaqué, de cire d'abeille à l'ancienne, auxquelles se mêlaient quelques effluves de son Chanel numéro cinq (un échantillon qu'elle gardait au cas où). Même la moquette des chambres avait été passée au «Rapetou», nom choisi par Sophie pour désigner l'engin vrombissant et bavant la mousse que maman avait loué pour la journée.


Un quart d'heure avant le rendez-vous qui, pensait-elle alors, allait décider de son sort, Virginie s'était délestée de ses enfants. Depuis longtemps, Marika, son ex-nourrice qui habitait le HLM d'en face, lui proposait de l'aider. Virginie restait inflexible mais, ce soir-là, il FALLAIT mettre toutes les chances de son côté. Marika gardait ses enfants avant, quand ils sortaient le soir, Vincent et elle, en amoureux, il y a si longtemps !... Lorsque son époux la chargeait d'une corvée «en ville», trouver le joint numéro 5 dans l'un des rayons du BHV par exemple, pour remplacer celui du lavabo, ou dénicher chez PUF le dernier essai de Machinchose, elle pouvait en toute sérénité confier sa précieuse progéniture à cette gentille mama, six fois gagnante à la grande loterie des mamas, et qui connaissait la chanson, que feraient-ils sans nous ?
Ce soir, elle ne pouvait pas payer Marika à l'heure, mais l'autre n'avait même pas voulu de son forfait de 10 euros :
— T'i'n me donn'rien... J'y m'en fiche di sous... Mon Paulo, il s'amiuse avec ton Thomas, y' a la pitite, qu'il y contente avic Sophie... Garde ti sous, ma fille, garde ti sous...

Virginie ne s'était pas fait prier. La mise au propre du loft lui avait déjà coûté 100 euros.
Virginie confie ses enfants parce qu'elle tient à ce que le loft reste impeccable jusqu'au départ du maître des lieux. Elle les connaît, normal, c'est elle qui les a fait. Elle sait que s'ils s'enflamment, vivement, pour une juste cause, leur enthousiasme peut s'évanouir d'un coup. En outre, c'est le marquis de Sade qu'elle s'apprête à recevoir, et elle ne veut pas les faire témoins de ses représailles...

Lorsqu'elle ouvre la porte du 6ème étage gauche, Monsieur de Chaudron s'efface pour laisser passer Madame, une fausse blonde à la décontraction charnue, derrière laquelle se cache le dernier des Chaudron.
— Nous avons quatre enfants... précise-t-elle d'emblée (mais son tour de taille l'avait déjà trahie). Les autres sont restés à Madrid... Je vous présente Henri.
— Bonsoir Henri, chante Virginie.
— Bonsoir madame, murmure l'adolescent, les yeux rivés sur ses baskets.
— Bonsoir Madame Louvent, reprend plus fort le militaire, comme s'il venait d'entrer en scène et qu'on avait frapper les trois coups sur son pied.
— Bonsoir Monsieur de Chaudron... lui sourit Virginie, qui ajoute dans la foulée, puisqu'il faut faire avancer le schmilblick :
— Vous vouliez voir l'appartement ?...

Virginie minaude. Elle avait tout prévu (jusqu'aux menottes et aux liens de cuir), sauf la femme et le fils. Les ongles peints, les cheveux propres, elle s'était vêtue d'un tailleur sobre, gris profond et bordé de fins lisérés jaunes. Pour toute fantaisie, elle avait piqué une grosse fleur jaune, synthétique mais bien imitée, au revers de son veston. Toutefois le tergal la moulait, et si d'aventure elle s'asseyait, une fente passée inaperçue dévoilait ses jambes jusqu'à la jarretière de ses bas.

Elle comptait pimenter l'ensemble d'un air au dessus de tout qu'elle avait étudié des heures, devant le grand miroir en pied qu'Adolphe lui avait offert (pour baiser devant en fait). Mais Monsieur de Chaudron, s'il était comme elle l'imaginait (petit, précieux, tiré à quatre épingle dans un costume verdâtre, un teint de la même couleur, une lèvre supérieur en ligne, qui par moment se brise sur une canine de loup, une seule, car le bonhomme ne sourit que d'un côté) était venu en renfort...
Ses plans de séduction à l'eau, Virginie n'avait plus qu'à la jouer pieuse, devant la sainte famille, profil et menton bas. Il n'était plus question de s'asseoir. Elle s'était préparé des arguments : Vincent, dans sa bonté, avait «oublié» de prendre la cuisine, faite sur mesure quelque trois ans plus tôt, par son père menuisier. En contre-plaqué blanc, coupé aux dimensions de la pièce, elle comprenait une hotte au dessus de la cuisinière, un four et un Frigidaire encastrés, un plan de travail et quelques rangements. Ledit père avait insisté : «S'il ne savait pas où était parti son fils, c'était grâce à lui que Virginie avait encore sa cuisine... C'était lui qui avait convaincu Vincent de la laisser, puisqu'elle n'irait nulle part ailleurs...»

Merci papy, pense Virginie en faisant l'article :
— Sa couleur blanche conviendrait au plus tatillon. Et vous voyez, tout s'encastre. Ici, le four en hauteur prévient les brûlures des petits... Il faut y penser pour un jeune couple... Là, hop ! Voyez-vous, je viens de tirer sous vos yeux ébahis la table mystérieuse, intégrée au plan de travail, et il suffit d'un geste, et la voilà, idéale pour un morceau sur le pouce !... En vous laissant cette superbe cuisine Monsieur de Chaudron, je suis sûre que vous pourrez augmenter vos loyers à venir. Rappelez-vous... Quand vous avez acheté, il n'y avait rien dans ce long réduit...

Virginie danse dans la cuisine, volubile, elle négocie, brade, marchande :
— Allez, Monsieur de Chaudron, allez.. Une cuisine contre deux mois de loyer... Allez, allez....Regardez, Madame de Chaudron, approchez-vous... voyez, c'est du VRAI contreplaqué, et ne faites pas attention s'il manque une porte au placard sous l'évier... C'est les enfants qui ont joué dessus.. mais j'ai gardé la porte... Il suffit de la remettre... C'est rien juste un grand trou pas propre, mais j'ai gardé la planche, les vis et les boulons... Et cet autre trou-là, c'est exprès pour, c'est juste la place qu'il faut pour loger un lave-vaisselle... Étudié, non ?... Hein, hein, Monsieur et Madame de Chaudron... Ne faites pas attention au vide, hein, vous qui l'avez acheté sur plan, ce loft... Vous l'aviez jamais vu, même pas vide, et bien le voilà, comme si que neuf !...


Le surlendemain, Virginie recevait le courrier suivant :

«Chère madame,
Je vous remercie de votre lettre du 13 octobre et j'attendais d'avoir vu votre cuisine avant d'y répondre définitivement.
1. Nous ne sommes pas intéressés, mon épouse et moi, par la reprise de votre cuisine qui ne correspond pas à notre idée d'aménagement et me semble de surcroît d'une qualité très moyenne.
2. La caution de l'appartement ne peut, en aucun cas, servir à payer le loyer ; j'ai observé que la moquette était très sale.
3. Je ne renouvelle pas le bail qui vient à expiration à la fin du mois de décembre. Vous voudrez bien en conséquence libérer les lieux en temps utile et remettre en l'état d'origine l'appartement que vous avez occupé en l'état neuf.
4. D'ici fin décembre, j'ai bien noté que Monsieur votre père réglerait les arriérés du loyer puis continuerait à en assurer la charge.
5. La caution vous sera rendue après état des lieux contradictoire et remise en état éventuelle.
Je vous prie de croire, chère Madame, à l'expression de mes sentiments les meilleurs.

Xavier de Chaudron»



Monsieur votre père, Monsieur votre père...
Notre père qui êtes aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne.

Tandis qu'elle s'épanche sur l'épaule d'Adolphe, ce même soir, Virginie entend entre deux sanglots :
— Justement, j'hésitais à te présenter Flavio... Il est très drôle, très riche, et il aimerait te connaître.
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MessageSujet: Re: LE LOFT   Mar 9 Oct - 16:11

Barbara s'est inscrite sous le pseudo «Chère» du 3615 Loisirs mais son numéro de téléphone se transmet plus vite que le sida, par le bouche à oreille.
Virginie s'enrichit. Elle n'écrit plus que très occasionnellement et a définitivement laissé tomber le ravaudage. Aux bonnes âmes qui s'étaient inquiété d'elle, Virginie raconte qu'elle a publié un premier roman rédigé en douce pendant ses longues nuits d'insomnie. D'où les rentrées d'argent, qu'elle doit à Barbara la pute mais sa gérante n'a pas besoin de le savoir. Virginie Mallet, sombre littératrice jusque-là méconnue, publie depuis peu chez Q&B ed., et son chef-d'oeuvre «Nuits sombres à Miami» fait un tabac Outre-Atlantique : elle a non seulement remboursé ses dettes (et récupéré ses bijoux) mais également réglé 3 mois de loyer d'avance. Vincent, malgré la notoriété de sa femme (encore eut-il fallu qu'il passe par Hollywood pour en être informé) n'a toujours pas donné signe de vie. Virginie, qui n'est plus à ce détail près, s'imagine qu'il est mort, comme son dernier héros, broyé vivant dans le Grand Canyon par un alligator syphilitique, les os brisés de la patte de l'éléphant nain Gari, qui, très intelligent, parle pourtant, mais qui, ce petit matin-là, vaguement éméché...

En six mois de resto-sodo-photo-sado-maso-dodo, Virginie avait reconstruit le loft. Des rideaux neufs pour chaque pièce qui en manquait (et c'était une couturière qui reprenait l'ourlet), des tapis pour cacher la moquette, une peau de panthère pour recouvrir le «canapé», un hamac sur la terrasse, des lustres, des hallogènes, trois bibliothèques en pin blanc, une table ronde pour huit personnes, huit chaises de style colonial, une armoire à glace pour la salle de bain, et la tablette du lavabo assortie, et les anneaux du même bois blond pour porter les serviettes, et jusqu'au tour de chiottes... Ils n'en avaient plus depuis la fin de l'été. L'autre avait rendu l'âme et Virginie ne l'avait pas remplacé. Peut-être par souci d'hygiène, elle trouvait plus commode de vider les pots de ses enfants, directement, sans avoir à soulever le rabat. N’empêche, si Virginie ne voyait pas de réel inconvénient à se poser sur la faïence, le détail n'avait pas dû échapper à l'attaché naval... Il est vrai qu'on est mieux, finalement, les fesses à l'aise au cabinet. Mais c'est à l'usage que l'on s'en rend compte...
Tous les samedis, Thomas, Sophie et elle se rendent chez Habitat, remplissent leur petit panier, puis passent à la caisse où Virginie, royale, sort avec allégresse sa carte American express. Ils l'accompagnent aussi chez Roche-Bobois, où elle devient vite «cliente privilégiée», à la Fnac, où elle écope d'une carte de gentil membre et chez Guy Laroche où ils suivent ses essayages avec des yeux gourmands. Partout où maman passe, elle est traitée en reine et eux en petits princes. Et s'ils profitent moins d'elle, qui s'absente plusieurs soirs par semaine et part de temps à autre en «voyage d'affaires», ils ne se plaignent pas, bien au contraire, de cette nouvelle vie. Maman est redevenue belle comme avant, plus belle même... Elle sent bon du matin au soir et porte en rigolant de jolies robes de la couleur de ses boucles d'oreilles. Si c'est Marika qui, maintenant qu'ils sont inscrits dans une nouvelle école (Sophie inclus), les accompagne le matin, leur petite maman danse dans le préau lorsqu'ils la retrouvent pour le goûter. Et elle a encore acheté des trucs, qu'elle est impatiente de leur montrer : un nouveau fer à repasser, un béret bleu orné d’une plume, un cendrier en forme de cygne ... Surtout qu'elle ne les oublie pas : une friteuse électrique, un magnétoscope, le dernier CD de Dorothée, six paquets de scoubidous... Il suffit qu'ils demandent, ils ont. Il n'ont pas même besoin de demander, maman
prévient tous leurs désirs.

Barbara est une bonne gagneuse. Elle accepte tout, du moment que la rétribution est à la hauteur de ses performances. Elle gère son p’tit commerce avec la conscience professionnelle du libéral qui vient de racheter une clientèle. Ponctuelle, dévouée, ultra-disponible, elle ne rechigne devant rien. Et lorsque la partie la laisse sur le carreau, que l'homme était violent ou qu'ils s'y sont mis à plusieurs, elle rentre déprimée, saccagée, persuadée de ne pas pouvoir continuer. Alors elle prend son carnet de rendez-vous, et sur la rhapsodie de Gershwin, ce morceau qui la fait régulièrement pleurer, elle se vide de ses larmes et raye les noms de ceux qu'elle ne veut plus revoir. Et puis elle flashe sur un body exposé en vitrine sur le trajet de l'école. Ou le médecin scolaire la contacte pour lui apprendre que son fils est myope et qu'il lui faut une paire de lunettes. Ou c'est son banquier qui l'appelle pour lui proposer l'achat de nouvelles actions : «Pensez-y, madame Louvent, et dès maintenant... pour le jour où vous n'aurez plus d'inspiration...» Alors elle replonge, s'empare de son petit carnet rose et tâche de retrouver les noms qu'elle avait couverts d'encre noire. Des fois, à la veille de ses règles, elle est prise d'un soudain cafard. Elle pense aux jours heureux, lorsqu'elle n'était la femme que de Vincent. Et elle se surprend à le haïr.



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MessageSujet: Re: LE LOFT   Mer 10 Oct - 13:15




Les enfants à l'école, Barbara se prépare pour son rendez-vous de quinze heures. Philippe, un politicien récemment mis à carreau, mais qui attend le remaniement ministériel pour sortir de son trou, est un pédé fini qui de temps en temps a besoin d'une femme. Comme alibi ou faire-valoir, qu'importe, Barbara se plie. Elle souffle sur ses ongles, qu'elle vient de vernir, lorsque le téléphone sonne :
— Bonjour, Maître Durassier, je cherche à joindre Madame Virginie Louvent.
— C'est moi-même, répond Virginie.
— Bonjour Madame Louvent, Maître Durassier. Si je me permets de vous déranger, c'est au nom de Monsieur Louvent votre mari...
— Mon mari ?... Vincent ?... Il est vivant ?... l'interrompt-elle.
— Tout-à-fait vivant Madame.
— Mais il est où ?... Pourquoi a-t-il ?...
bafouille Virginie en attrapant une cigarette.
— Je suggère que nous nous rencontrions pour en parler, continue l'homme de sa voix caverneuse.
— Evidemment, bien sûr...
Et ses doigts se mettent à trembler, impossible d'allumer la tige, et sa bouche articule de justesse :
— Je suis à votre disposition.
— Très bien... Lundi en huit à 16 heures vous conviendrait-il ?
— Lundi en huit, lundi en huit...
Elle essaie de se souvenir : quel mois sommes-nous ?... Qui suis-je ? Ou vais-je ? Et vers quel état j'hère ?
— Lundi en huit, le 12 avril précisément, poursuit l'imperturbable Maître.
— Précisément...
— Alors, ça va ?...
— Ca va, lundi 12 à 16 heures, dites-vous... bien sûr, j'y serai...
Il décline ses coordonnées. Elle les note, fébrile, puis répète :
— Bien sûr que j'y serai... Je ne sais comment vous remercier...
— Il ne faut pas me remercier, et il raccroche.
Barbara réalise qu'avec tout ça, elle n'a plus qu'à se refaire les ongles.

Quelle idiote non mais quelle idiote !... Quelle idiote mais quelle idiote !... C'est pas vrai une idiote pareille !... Thomas constate avec plaisir que lorsque maman se gronde, elle est beaucoup plus sévère qu'avec lui. Virginie ne se remet pas de l'appel du maître. Son mari est vivant et elle n'a pas même eu la présence d'esprit de demander où il était, et si elle pouvait le voir, et s'il avait envie de la voir ... Apparemment non puisqu'il n'a pas téléphoné lui-même... Et s'il passe par un avocat, c'est qu'il compte divorcer... C'est sûrement ça... Mais quelle idiote mais quelle idiote !... Elle aurait au moins pu demander son adresse, son numéro de téléphone... Tout à fait vivant, tout à fait vivant... C'est donc qu'il n'est pas malade, ni mort, c'est déjà ça... Mais pourquoi un avocat ?... Peut-être parce qu'il a peur de reparaître ?... Qu'il a honte... Ca fait bientôt un an qu'il est parti... C'est ça, ça fait un an alors il a honte... Et les avocats servent à ça aussi...

Cette semaine-là, tout va de travers. Thomas ramène un mot à signer, parce qu'il a perturbé le cours de lecture et tenu tête à sa maîtresse, Sophie oublie son sweet tout neuf au Planétarium, et maman, qui ne dort plus, accumule bêtise sur bêtise. Elle s'engueule avec Marika, pour une histoire de faux pli sur un chemisier, et pourtant Dieu sait combien elle a besoin de Marika. Elle s'engueule avec son banquier, qui a omis de lui préciser qu'elle ne pouvait revendre ses actions avant dix ans, et que la banque touchait, chaque année, 18% d'intérêt dessus. Elle s'engueule même avec cette douce madame Pinson, qui a pourtant la bonté de rééduquer son fils pour pas un rond et de très nets résultats...
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MessageSujet: Re: LE LOFT   Mer 10 Oct - 13:36





Enfin l'heure H du jour J arrive et c'est avec de petits yeux inclus que Virginie se présente au rendez-vous. Le cabinet du 18, quai de Jemmapes respire l'opulence. «Ils ont bien fait de se grouper» pense Virginie qui s'est tapé les six noms de la plaque de cuivre avant de finir sur le bon : les quatre étages de l'immeuble sont entièrement consacrés à la société civile professionnelle d'avocats T.B.I.G.G.D.

Des secrétaires stylées passent d'un bureau à l'autre, le bruit de leur pas étouffé par de profonds tapis d'Orient ; de solides fauteuils de cuir s'offrent un peu partout à la disposition de la clientèle, accompagnés chacun d'un cendrier et d'une tablette sur laquelle s'empilent des revues du mois. Assise au plus profond de l'un d'entre eux, à l'endroit ou un groom alerte lui a conseillé de s'asseoir, Virginie sursaute dès qu'elle voit un homme apparaître. De ce qu'elle a perçu de sa voix, celui qu'elle attend a dépassé la cinquantaine, mais elle s'est peut-être trompée. Effectivement, c'est une jeune femme qui vient à elle, après dix-huit minutes d'attente longues comme une vie de centenaire. Le grand bureau dans lequel elle est conduite donne, du troisième étage, sur le canal Saint Martin, mais Virginie ne le remarque pas tout de suite. Maître Durassier, assis, rédige un mot et sa calvitie rutilante est la première lumière qu'elle capte. Sans la regarder, il la prie de s'asseoir. Elle s'exécute.
— Madame, commence-t-il de sa voix de mort-vivant, sachez que je suis désolé de vous rencontrer en de pareilles circonstances...
Virginie déglutit, tandis qu'enfin il lève son visage vers elle. Deux yeux amorphes semblent s'endormir derrière des hublots opaques de crasse, sous de lourdes paupières qui n'en finissent pas de tomber, tandis qu'une petite bouche en rond jette les mots comme des pépins de pastèque.
— Mon client, continue-t-il, Vincent Louvent, qui réside maintenant en Suisse, m'a confié le soin de régler en son nom la procédure de votre divorce. J'ai là en main tous les papiers...
— Un divorce ? le coupe Virginie... Mais... Quelles sont ses raisons ?
— Adultère, nymphomanie, instabilité psychique...
— Pardon ?...
— Immaturité affective, déséquilibre mental...
— ...
— Perversité, toxicomanie, alcoolisme...
— STOP !
Et elle se lève, prête à le gifler…
— Ne vous révoltez pas madame, j'ai là...
— Répétez un peu ce que vous venez de dire !... crie-t-elle, Quoi ?... Alcoolique et nympho ?... C'est tout ce qu'il a trouvé ?...
— J'ai là, disais-je, un dossier qu'il serait intéressant que vous consultiez, à tête reposée j'entends...
— Quoi ?... Moi ?... déséquilibrée mentale ?... Oh, oh, mais qui vous permet ?
— J'ai là, je répète, un dossier..
— Allez vous faire f... avec votre dossier !... Et pourquoi n'est-il pas là, lui, le mari, pour me balancer tous ces reproches en face ? Hein ?... Pourquoi c'est vous qui me dites tout ça ?... Vous savez où il est, vous avez ses coordonnées, vous allez me les donner et on réglera le problème ensemble...
— Monsieur Louvent ne souhaite pas vous rencontrer dans l'immédiat et c'est son droit le plus strict. En revanche, voici sa requête en divorce pour faute. Si vous le voulez bien, nous allons revoir chacun des points.

Et le bonhomme de se lancer, lentement, posément, dans un discours surréaliste :

«REQUETE EN DIVORCE POUR FAUTE» art. 242 et ss. du Code civil.
A Madame le Juge aux Affaires Matrimoniales du Tribunal de Grande Instance de PARIS :
«Monsieur Vincent Jérôme LOUVENT, né le 16 décembre 1961 à Villeneuve-St-Georges, de nationalité française, médecin généraliste, demeurant à Genève, (SUISSE), 33 rue des allées,
Ayant pour conseil Me Jules TERRASSIER de la SCPA TEMIN BLOCH ISAAC GERARD GILLES DURASSIER, Avocat au Barreau de PARIS, 18, quai de Jemmapes, 75010, vest. P 22
a l'honneur d'exposer :

Qu'il a contracté mariage le 9 septembre 1991 à VILLENEUVE ST GEORGES avec Madame Virginie Nadine GODET née le 23 janvier 1964 à Tournon, Ardèche, de nationalité française, sans profession, demeurant à PARIS (75013) 49, Avenue Edison.
Qu'un contrat par lequel les futurs époux ont déclaré adopter le régime de la séparation de biens a été reçu par Me PIPO, Notaire à PARIS, le 24 août 1991.
Que l'aîné des enfants, Thomas Adrien, né le 29 Octobre 1990 à PARIS, reconnu par chacun de ses parents, a été légitimé par le mariage.
Que la cadette, Sophie Marie est née le 1er juillet 1992 à PARIS.

GRIEFS INVOQUES :

Le tempérament fantasque et impulsif de Madame LOUVENT s'était révélé dès avant le mariage, et notamment à l'époque où Madame LOUVENT attendait THOMAS, l'aîné des enfants. Ce comportement est allé en s'aggravant et, sous les prétextes les plus anodins, Madame LOUVENT n'hésitait pas à abandonner son foyer, laissant à son époux le soin de s'occuper de la maison et des enfants.
Impossible à contenter, Madame Louvent préférait aller chercher ailleurs les réponses aux problèmes qui n'existaient que dans sa tête. Ces réponses, et Monsieur LOUVENT ne tarde pas à le réaliser, lui sont fournies par la fréquentation assidue d'autres hommes. Au début discrètement assumés, les penchants nymphomanes de Madame LOUVENT retentissent bientôt sur la vie familiale et provoquent sa dégradation. Monsieur LOUVENT, qui travaille durement pour assurer la bonne marche du ménage, doit de surcroît s'occuper des enfants pendant les nombreuses absences de sa femme. Les scènes deviennent quotidiennes, les absences de plus en plus longues, l'adultère n'est même plus caché.

Le soir du 11 juin 1994, tandis qu'une fois de plus sa femme reçoit dans la chambre du couple l'homme qui l'a raccompagnée, Monsieur LOUVENT se voit contraint de quitter le domicile conjugal. Les deux amants l'ont menacé après l'avoir gravement humilié. La conséquence de ces agissements a été pour Monsieur LOUVENT un choc psychologique important, puisqu'il a dû quitter son foyer et se séparer de ses enfants.

Ces faits constituent les violences et injures graves de nature à justifier le bien-fondé de la demande en divorce pour faute en application...»

Virginie n'écoute plus. Elle se souvient du soir où Vincent est parti pour ne plus revenir. En juin de l'année dernière et peut-être bien le 11. Elle se rappelle de la Foire du Trône, de ses mâchoires serrées, de leur discussion dans la voiture au retour. Toto lui revient à l'esprit, le coup de carabine d'abord, la satisfaction de Vincent ensuite, son sentiment de fierté à elle, le sourire édenté du forain, Toto, qui ne s'appelait pas encore Toto, dans les bras de Thomas... Thomas, son ange, son chérubin, son loukoum, son beignet à la pomme...
— NON ! crie-t-elle une première fois et Virginie se demande d'où vient cette voix.
Elle se croyait enceinte alors, peut-être même l'était-elle, mais qui était ce type auquel Vincent faisait allusion ?

«CONSÉQUENCES DU DIVORCE »

«A défaut de réconciliation, Monsieur LOUVENT
sollicite dès à présent :
-en ce qui concerne les époux :
L'autorisation de résider séparément dans l'appartement qu'il occupe à Genève (Suisse) et qui reçoit également sa clientèle.
-en ce qui concerne les enfants :
L'exercice de l'autorité parentale à son seul profit sur les deux enfants mineurs qui résideront avec leur père.
Un droit de visite et d'hébergement réglementé pour Madame LOUVENT, durant la moitié des vacances scolaires.
— Non, répète-t-elle en dodelinant de la tête, non, non, non...

«J'ai déposé ce jour...», allait continuer le corbeau mais cette fois Virginie se lève :
— JE REFUSE ! crie-t-elle en tapant du poing sur le bureau.
Le choc est tel que les lunettes du vautour tressautent sur son nez.
— Rasseyez-vous madame, nous n'avons pas fini...
— Nous n'avons pas commencé, voulez-vous dire... Et elle explose :
— Laisser mes enfants à ce traître ?... Non mais m'avez-vous vue ?... C'est quoi ce charabia ?... Alors Monsieur s'en va, abandonne le navire, hop, un petit coup de baguette, et lorsqu'il se décide à reparaître, c'est pour me calomnier et me prendre mes gosses !... Qu'est ce que c'est que ce fatras de mensonges ?... Et qui vous donne le droit d'entrer dans notre vie privée ?...
— Votre mari, Madame, qui se trouve être mon client...
— J'ai bien compris... N'empêche, vous faites un sale métier...
— Pas plus sale que le vôtre, répond le rapace d'une voix sibylline.

La multitude de mots qui s'apprêtaient à déferler se bloque sous la langue de Virginie, qui se rassied.
— Je vois qu'on devient raisonnable, et Virginie a déjà entendu la réplique quelque part.
— J'ai déposé ce jour, disais-je, (et tandis que le charognard reprend, Virginie l'imagine à poil, à quatre pattes, avec une plume dans le cul et du persil dans le nez... ) une copie de cette requête en divorce au greffe des Affaires Matrimoniales du Tribunal de Grande instance de PARIS.
Vous n'avez pas besoin d'avocat dès lors que vous êtes en accord avec votre mari. Dans le cas inverse, n'étant pas en mesure de représenter les deux parties, je vous recommande vivement (ce type peut-il être vif ?... vil oui mais vif ?...) de vous adresser à un confrère.
Vous serez bientôt convoquée pour la tentative de conciliation à une audience à laquelle Monsieur Louvent sera tenu de se rendre également. Je vous tiendrai informée de la date de cette audience dès qu'elle me sera connue, à moins que ce ne soit, dans l'hypothèse où vous aurez eu affaire à lui, mon confrère qui s'en charge.
— Vous m'aviez parlé d'un dossier...? se rappelle Virginie qui a retrouvé son sang-froid.
— C'est à votre avocat que je le transmettrai, dans l'hypothèse ou vous aurez eu affaire à lui. Mais croyez-moi, et les lourdes paupières s'affalent, vous gagneriez du temps, et de l'argent, et beaucoup plus encore, à vous mettre d'accord avec votre mari.
— JAMAIS ! se contente de siffler Virginie
— Il pourrait accepter l'amiable, sans scandale, dans l'hypothèse où vous vous soumettriez à ses conditions...
— Perdre mes enfants voulez-vous dire ?... JAMAIS ! répète-t-elle plus fort.
— Vous ne les perdrez pas, puisque vous les verrez la moitié des vacances... Une maman ne perd jamais ses enfants... Et croyez-en mon expérience, inutile de remuer la m... Inutile que vos enfants sachent, un jour, ce que vous faisiez de votre temps quand ils étaient petits. Monsieur Louvent est prêt à accepter l'amiable, si vous faites preuve d'intelligence. Dans deux mois, vous êtes libre, ça ne vous coûtera pas un sou puisqu'il prend les frais à sa charge... Et les enfants, entre-nous soit dit, pensez pas qu'ils seraient mieux en Suisse ?...
— Qui vous permet ?...

Fulminante, Virginie se lève, saute sur son sac plutôt que sur la gorge du requin, attrape son manteau et claque la porte. Elle n'a plus qu'une idée en tête : appeler Flavio.
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MessageSujet: Re: LE LOFT   Mer 10 Oct - 13:48

— De deux choses l'une, ma belle : soit ce type te fait de l’esbroufe et il n'a rien en main, soit tu es coincée.
— Qu'entends-tu par coincée ? frémit Virginie, sensible toutefois à l'esprit de synthèse du play-boy.
— Ton mari est au courant de tes agissements et à de quoi le prouver.
— Prouver quoi ?
— Que tu te vends pour de l'argent.
— Je m'vends pour de l'argent, je m'vends pour de l'argent !... s'emporte Virginie... Oui mais la faute à qui ? Je n'en serais pas là si Vincent n'était pas parti, en me laissant sans un et avec les gosses sur le dos...
— N'empêche, ça fait mauvais genre.
— Il a parlé de nymphomanie... Dans sa requête, il dit qu'il est parti parce que j'amenais des hommes à la maison, mais c'est complètement faux !... Je n'ai JAMAIS trompé Vincent quand nous vivions ensemble !...
— Tu peux le prouver ?
— ...
— Peut-être que lui peut prouver que tu te prostitues...
— Mais je ne pouvais pas faire autrement !... J'ai gardé les lettres recommandées de la gérante, son avis d'expulsion et...
— Pour un juge, il y a toujours moyen, quand on est une mère digne de ce nom, de faire autrement.
— Parce que je ne suis pas une mère digne de ce nom ?
— Je ne suis pas juge... Comment veux-tu que je sois juge et partie ?
— Mais bon Dieu tu me connais !... Tu sais que je ferais TOUT pour mes enfants !
— Oui, sans doute, le meilleur et le pire...
— Alors tu penses qu'il faut que j'accepte l'amiable ? reprend Virginie après un silence.
— Tout dépend de ce qu'il y a en face : s'il peut prouver que tu vis de tes charmes, malgré deux enfants en bas âge, le juge n'aura pas de mal à croire qu'effectivement, tu ne tournais déjà pas rond de ce côté-là pendant ton mariage.
— Mais c'est monstrueux !
— Non, c'est mon quotidien.
— Et si je me lance dans la bagarre, tu accepterais de me défendre ?
— Je suis désolée de te décevoir, chérie, mais je suis mal placé pour te défendre.
— Mais tu es avocat !... Le meilleur avocat de Paris ! ...
— Le meilleur avocat, peut-être, mais ton meilleur client aussi.
— Alors j'fais quoi ? vacille Virginie.
— Déjà, tu commences par arrêter le business, ensuite...
— Mais je ne peux pas m'arrêter ! J'ai un loyer mensuel de 1200 euros, 700 euros de bouffe par mois, la boîte privée des enfants me coûte 500 euros par trimestre, multipliés par deux, et il y a le chauffage, l'electricité, le téléphone, les fringues, les vacances et les jouets...
— Tu as un peu d'argent de côté ?
— Ouais... J'ai ouvert un plan épargne logement... Je ne sais même pas combien il y a dessus...
— De l'argent disponible ?
— Oui... je crois.
— Bon ; informe-toi de tout ça, je vais te laisser les coordonnées d'un confrère. Il s'appelle Maître Titan et tu comprendras vite pourquoi. Je vais l'appeler et lui exposer la situation. Je lui demanderai de ne pas être trop gourmand.
— Oh Flavio !... T'es vraiment un type fabuleux !...
— Arrête...
— Si, si !
— Ecoute, je ne devrais pas te le dire, mais je pense que t'es mal barrée... Et moi aussi, du reste... j'aimais bien l'odeur de ta peau... Ah : autre chose : commence à réunir le maximum d'attestations.
— C'est quoi ce truc ?
— Des témoignages écrits, de ta famille, de tes voisins, de ta concierge, de la maîtresse d'école, de la caissière du supermarché...
— ...
— Plus tu auras de papiers en ta faveur : bonne conduite, suivi médical des enfants, qualité de vie... Plus tu auras de papiers contre lui : démissionnaire, inconséquent, menteur, voleur, violent, caractériel, voire pédophile... plus grandes seront tes chances de gagner. Je te souhaite bon courage, et tiens-moi au courant.
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MessageSujet: Re: LE LOFT   Mer 10 Oct - 14:40




C'est une maman décomposée qui passe récupérer ses enfants à l'école.

Lorsqu'elle pénètre dans la cour de la maternelle, comme chaque soir à 18 heures, ses yeux flétris par un excès de larmes cherchent parmi les autres la silhouette adorée. Sophie, seule et juchée en haut du toboggan se raconte des histoires. Elle regarde ses mains avec toute la concentration que celles-ci méritent, et lorsque Virginie se rapproche, des bribes de phrases lui parviennent : «Sophie ... gentille ... t'inquiète pas...la maison...»
Elle est tout près maintenant.
Le grand plaisir de Virginie chaque soir à 18 heures, consiste à surprendre sa fille.
Sophie n'est jamais en train de jouer avec les autres lorsqu'elle arrive. Systématiquement, elle la retrouve seule, au creux de la cabane en bois, sur un banc isolé, ou juchée sur le toboggan.
Virginie s’émerveille de l'indépendance de Sophie. Parce que si la petite est seule, elle ne s'ennuie pas pour autant, puisqu'elle se raconte des histoires. De belles histoires sans doute, avec beaucoup d'amour dedans, en l’occurrence, ce soir, elle a sympathisé avec une fourmi.
— Maman ! crie-t-elle lorsqu'enfin la fille aperçoit la mère... Il faut rentrer à la maison, regarde, j'ai attrapé la reine... C'est la plus belle et j'ai eu beaucoup de mal.. Mais maintenant elle m'aime, et veut bien venir à la maison, faut lui trouver une boîte, et lui donner de l'eau, je suis sûre qu'elle a soif... Ca mange quoi la reine des fourmis ?
— La même chose que les autres, sans doute : des miettes de sucre.
— Oui mais c'est la reine celle-là... La plus belle et la plus intelligente !
— Alors on lui donnera du sucre parfumé à la vanille, ou du miel...
— Mais c'est pas une abeille... C'est la reine des fourmis j'te dis, du sucre parfumé à la vanille, voilà une bonne idée...

Maman, il faut que je te dise... continue Sophie volubile, aujourd'hui, Arthur, eh ben il a été méchant avec moi, très méchant même...
— Arthur ?... le petit blond que tu m'as montré la semaine dernière... Il a l'air très gentil, ce petit garçon...
— Ben non, l'est pas gentil... Et même qu'il est méchant…
— Ah oui ma douce ?... Raconte-moi, pourquoi tu dis qu'il est méchant ?
— L'est pas gentil Arthur. Ce matin, m'a trouvée dans les cabinets, et quand j'ai fait caca, m'a envoyé de l'eau... Si !... l'eau de la chasse d'eau...
— Oh, oh, s'intéresse Virginie, qu'est-ce que tu me racontes-là ?
— Eh ben , ils étaient avec Arthur et Radouane.... Et moi je faisais mon caca... Et il m'ont tirée par le pull... Et même que mon caca, l'est pas tombé dans le trou et que la maîtresse m'a grondée...
— Mais c'était pas ta faute !...
— Non, c'était pas ma faute... Et après, ils ont tiré la chasse, pendant que j'étais assise, et ça m'a toute mouillée...
— Ma pauvre biquette, et ta maîtresse, elle a dit quoi ?...
— Elle m'a grondée parce que j'avais mis du caca par terre.
— Mais tu as dit que c'était la faute d'Arthur et Radouane ?
— Oui, j'ai dit... Mais elle m'a pas crue... Elle avait rien vu alors elle a pas voulu me croire...
— Et oui, ma p'tite chérie, il faut prouver.
— C'est quoi prouver ?
— Tu comprendras quand tu seras grande...
— Mais où tu vas trouver du sucre parfumé à la vanille ?
— J'ai mon idée.

Virginie salue les animateurs, au revoir Danaé, au revoir David... Je prends Sophie... Et à demain...
Elle rentre les épaules et baisse la tête, elle a vieilli de dix ans cet après-midi et les autres font comme d'habitude, la blonde Estelle lui tend une enveloppe en kraft, intitulée Sophie LOUVENT, Virginie sait qu'il s'agit de la cantine.
Elle hoche du chef, sourit, mais pense qu'elle va tomber, comme ça, en pleine rue, comme lui est parti, comme ça, pour acheter du pain, et comme lui revient, comme ça, pour lui prendre ses gosses.

Le coeur qui s'arrêterait : Pouce ! dirait-il...Oh, Oh... Ca va !... Tu crois pas qu'j'en ai assez vu... et Virginie s'écroulerait, sa Sophie à la main, sur le chemin qui mène de la maternelle à la primaire.
La cloche n'a pas encore sonné, Thomas va bientôt apparaître. Sophie profite du temps mort pour courir ça et là. Elle part en flèche tel le bolide jusqu'au fin fond de la cour des grands. Virginie ne la voit plus. Attend l'aîné. Le petit point qui ressemble à Sophie s'approche, Virginie reconnaît la voix lorsqu'il glousse.
Et voilà Thomas qui arrive, si fin, si beau et si petit, croulant sous le poids des livres qui emplissent son cartable à dos. A chaque fois qu'elle le retrouve, après une rude journée d'études, Virginie sent son coeur la pincer. Elle n'éprouve pas cette émotion face à Sophie. Parce que la cadette est costaud, bien grasse et bien campée. L'aîné en revanche est plutôt gringalet. Surtout, ses magnifiques yeux bruns bordés de cils immenses racontent des histoires tristes, et lorsque Virginie le voit surgir de loin, elle se meurtrit de la faiblesse de son pas, du dos courbé sous les bouquins, de l'immense fragilité que son petit corps dégage.

Je les aime, je les aime trop, je les aime , je les aime trop... La litanie qui martelait son coeur s'assourdit peu à peu. Thomas raconte que sa copine Camille l'a aidé à recopier une poésie de Polfor. Et même que sa copine Camille, elle...
— Maman, on passe chez G20 ce soir ? intervient Sophie.
— Ma copine Camille, c'est elle qui a les meilleures notes... continue Thomas.
— Maman, on va chez G20 ? insiste Sophie.
— Oui, Sophie, répond Virginie.
— Et quand la maîtresse a dit qu'il fallait...
— J'ai pas envie d'aller chez G20...
— Sophie, il faut acheter du lait pour le...
— Qu'il fallait quelqu'un au tableau, Camille a dit oui, et comme il fallait aussi un garçon..
— Moi, j'ai envie de rentrer direct à la maison... Où alors d'aller au pressing...
— Qu'elle a dit un garçon Camille, non, la maîtresse, alors j'ai dit...
— Le pressing, j'veux bien parce qu'il y a des bonbons dans une petite corbeille...
— Alors Camille elle a dit THOMAS, s'énerve Thomas
— Allons, allons, pas de panique... Attention, les enfants, maintenant , on traverse...
— Et pourquoi je peux pas parler ?, reprend Thomas sur l'autre trottoir.
— Mais si tu peux parler, Thomas, rassure maman.
— Parce que les bonbons du pressing ils sont bons... continue Sophie rêveuse.
— Tu vois que je peux pas parler !... crie Thomas.
Chemin faisant, ils étaient arrivés at home. Après les devoirs de Thomas, le bain, le repas, l'histoire et les câlins, restait à Virginie le soin d'annuler poliment les prochains rendez-vous de Barbara.
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MessageSujet: Re: LE LOFT   Sam 13 Oct - 16:43



Un cri strident réveille Virginie en pleine nuit.
Un cri qui devient larmes et qui sort de sa gorge à elle.
Sophie est morte.

Des blouses blanches s'activent à son chevet, mais il faut être courageuse madame, nous ne pouvions pas la sauver. Virginie allume la lumière.
En sueur, elle tremble dans son lit et les palpitations de son coeur lui résonnent jusque dans la tête.
Les images étaient si précises : le corps livide de son enfant, la troupe autour, le tensiomètre qui s'est bloqué sur le zéro. Le tensiomètre, le tensiomètre, le tensiomètre affiche zéro.

Virginie respire un grand coup, émerge peu à peu de son cauchemar. A trois heures du matin, ses enfants dorment d'un profond sommeil. Sophie baragouine son charabia, Thomas grince des dents.
Le dentiste avait remarqué qu'il avait déjà l'émail abîmé. Elle ne peut pas se rendormir. Profite de l'insomnie pour réfléchir aux attestations.
Qui contacter ?... Il y a longtemps, maintenant, que Virginie ne se plaint plus de rien, ni de la trahison, ni de ses problèmes d'argent. Qui se souvient du désarroi dans lequel Vincent l'a laissée ?
Elle-même aurait du mal à se replonger dans les affres de l'abandon... Qui pourrait attester, maintenant, que le père ne mérite pas son titre ?...
Elle étudie les carnets de santé. Suivi médical des enfants, suivi médical des enfants... Elle regroupe toutes les ordonnances.





Virginie n'a plus ni le droit de travailler, ni celui de dormir. Elle a gentiment remercié les clients de Barbara, sans entrer dans le détail.
Certains s'acharnent, tel Adolphe qui laisse sur son répondeur quantité de messages. Elle fait le vide, ne s'explique pas, se bétonne une nouvelle virginité.

C'est à la nuit qu'elle rend le plus de comptes. La nuit, elle supplie le juge, une femme sans âge, assise sous un chêne centenaire :
— Vous ne pouvez pas me faire ça, madame le juge... C'est impossible... Ne plus vivre avec eux, c'est impossible... Voyez comme ils ne manquent de rien... Leur école est la plus prestigieuse de Paris, et Thomas a fait de tels progrès... Venez, venez chez nous... Et vous verrez comme maman veille sur sa progéniture... Ils ont TOUT ces enfants, le gîte et le couvert, l'amour avec, et ils ne parlent jamais du père...
— LE PERE EST INDISPENSABLE !... et le doux faciès de la femme de loi entreprend sa métamorphose sous les yeux incrédules de l'accusée. Le nez, qu'elle avait court, s'allonge et se recourbe. Soudain une grosse verrue s'y plante et fleurit de poils noirs. La peau se creuse de rides et de ridules, qui se regroupent en rang serré autour de l'orifice de la bouche, tandis que les lèvres disparaissent. La vieille sorcière crache quelques dents en répétant de plus en fort :
— LE PERE EST INDISPENSABLE !... LE PERE EST INDISPENSABLE !...
— Mais oui, Madame le juge, bien sûr, bien sûr, balbutie Virginie. La porte de notre maison lui reste grande ouverte... Mais qu'il n'emmène pas mes enfants...

Toutes les nuits, toutes les nuits, le cauchemar réveille Virginie.
Vincent paraît devant la cour d'assises. Il y a un monde fou, la presse entière s'est rassemblée pour couvrir l’événement. Une femme inconnue passe à la barre des témoins. Une très belle femme brune, magnifique de dignité, dans un tailleur parfaitement coupé, juste assez sobre pour rallier à sa cause les hésitantes, juste assez sexy pour renforcer la conviction des mâles.
— Vincent est INNOCENT, prononce-t-elle avec certitude.
Et ses yeux du bleu le plus pur provoquent l'assemblée. Elle vibre, cette superbe femme, tandis que sa voix chaude et subtilement cassée précise :
— Il souffre, il souffre... Si vous saviez combien l'accusé souffre d'être séparé de ses enfants...

Virginie étouffe. Le fond de sa gorge est paralysé, elle respire tout ce qu'elle peut mais l'air ne rentre pas.
D'autres nuits, Virginie se retrouve en face de Monsieur Noblet, son banquier, qui l'a convoquée parce que 12 000 euros de découvert, ça commence à faire trop :
— La banque pourrait vous accorder quelques délais intéressants, à condition de vous montrer coopérative.

A ces mots, l'ordinateur qu'il avait sous les yeux se bloque sur fréquence HOT, des musiques s'emparent de l'espace. Monsieur Noblet grimpe sur son bureau et invite Virginie à danser. Il a tombé la veste et ses bras nus s'enroulent autour de la taille de Barbara.
D'autres nuits, c'est Vincent qu'elle rencontre. Elle le voit arriver de loin, léger, et traverser d'un mouvement d'aile le cumulonimbus ou le miroir de Cocteau. Il est toujours diaphane et silencieux, comme désincarné. Elle se jette dans ses bras et le serre à l'étouffer.
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MessageSujet: Re: LE LOFT   Sam 13 Oct - 17:00




Maître Titan lui ouvre la porte, la salue du chef et de la main et la précède dans le couloir. Il conduit Virginie jusqu'à la salle d'attente, une pièce un peu sombre dans laquelle traînent, entre deux canapés au velours patiné et trois chaises dépareillées, une douzaine de magazines vaguement défraîchis.
— Ma secrétaire n'est pas encore arrivée... Si vous voulez bien vous asseoir, je suis à vous tout de suite.

Virginie est impressionnée par la stature du Maître. Il doit bien mesurer deux mètres, à vue de nez, pense-t-elle. Il n'a pas dit grand-chose mais son accent pied noir trahit ses origines.
Tant mieux, se rassure Virginie, il doit être juif, et les avocats juifs, c'est bien connu, sont les meilleurs. Elle n'en mène pas large cependant. Elle a encore pleuré cette nuit, les larmes coulent maintenant toutes seules, à chaque fois que Thomas bouscule Sophie, ou hier, devant Monsieur Marcel qui s'excusait de manquer de paprika.

Virginie patiente en comptant ses doigts. Elle n'a plus le coeur à lire depuis ces derniers jours. Elle se fout bien mal, à présent, de la chronique mondaine de Guy Monréal (Gala) ou des «stars en boîte» de Voici... La sirène de Malibu s’est remariée quatre fois, le jules d’Amel est en tôle pour homicide, le torchon brûle entre les femelles de Desesperates Housewifes... Y aura-t-il une saison trois ? Plus rien ne la distrait. Elle se sait l'héroïne d'un autre fait divers, banal à souhait et qui ne ferait pas sauter l'audimat. Elle n'a rien demandé, n'a pas cherché à se brûler sous les feux de la rampe... Elle n'a rien demandé...
Virginie Nadine Godet épouse Louvent, née à Tournon, Ardèche, 1m 60, 85,50,85, jolie quand elle le veut, mais est-ce vraiment nécessaire ?... N'aspire qu'à élever ses enfants. Les réveiller le matin, avec des tartines et du chocolat «Gotham city is in trouble... Call for Batman !...».
Les figurines avaient obtenu franc succès, lorsque maman était revenue de Taiwan avec. Non seulement le personnage parlait, sur commande, puisqu'il s'agissait d'un réveil , mais le héros trônait dans toute la splendeur de sa plastique sur son socle en métal, le masque jaune, les muscles bandés sous le collant, et son sigle Batman éclairait, au moment du laïus, le plafond de leur chambre. Thomas avait très vite compris comment se servir de la loupe. Le gadget lui laissait le choix entre le petit logo, très brillant mais petit, ou le grand logo, plus flou, mais qui s'épanouissait d'une moulure à l'autre.


— Si vous voulez bien me suivre, interrompt le Maître.
Maman laisse ses enfants jouer dans la salle d'attente. C'est à peine si elle ne conseille pas : Soyez sages, je reviens...
Lorsqu'enfin l'avocat s'assied face à elle, derrière un grand bureau qui croule sous plusieurs piles de dossiers, Virginie prend contact avec les yeux de celui dont dépend son destin. Un regard perçant lui déshabille l'âme jusqu'aux jarretières. Autour, les cheveux bouclés et blonds ont déjà déserté le front, les joues pleines et un peu tombantes révèlent les penchants épicuriens du bonhomme, lequel, à en croire les pattes d'oie, sait de temps en temps rire. Mais ni la bonne bouffe ni les bonnes blagues ne semblent à l'ordre du jour :
— Le témoignage de Monsieur Marcel !... Qui s'en soucie !... et sa voix de stentor fait trembler les stores. M'enfin, évidemment que vous achetez à manger, évidemment !... Et vous y aller avec les enfants... Évidemment !...
Il tient en main les quelques attestations qu'elle a misérablement obtenues, et lorsqu'il reprend les termes de la première, Virginie se sent plus crotteuse que le pantalon de Sophie qu'elle a dû laver hier, puisque Sophie, maintenant, depuis l'attaque pernicieuse d'Arthur, refait dedans.
— Le témoignage de votre voisine de palier, OK, mais elle n'a pas fourni sa pièce d'identité... Il faut la lui demander. Pareil pour le dentiste... Et quant à la concierge, excusez-moi madame, mais tout ceci manque cruellement de précision. Ca veut dire quoi : «Le 8 juin 2004, Monsieur Louvent ne rentre pas avec madame... Madame Louvent à 23 heures, rentre seule et Monsieur ne la rejoint qu'une heure plus tard»... Ca veut dire qu'entre 23 heures et minuit, madame a reçu son amant ?... Celle de Marika ne vaut rien !... Dommage du reste, car il y avait de la matière... Bien, bien, ce qu'elle écrit sur votre mari... Ses sorties à pas d'heure, ses rentrées à pas d'heure, plus ou moins saoul... Mais cette brave femme n'est pas déclarée, et tout ce qu'elle dira contre le chef de famille, du temps où elle était témoin, peut se retourner contre vous au moment du procès... En outre, son texte est plein de fautes d'orthographe. Menteur, on s'en fout, continue le professionnel... Au parquet, sachez madame que menteur ne veut rien dire... Radin, évidemment, si sa femme est panier percé... Il aura l'indulgence du jury...
— Ah ! et son oeil soudain s'illumine : Sorties nocturnes avec les potes, délaissement de la mère... Voilà qui devient plus intéressant... Bon, j'en ai une. C'est qui celle-là ?... Brigitte... Elle est toubib aussi et c'est votre mari qui vous l'a présentée... Bon, bon... Celle-ci je garde.
Voilà ce que je vous propose, s'élance soudain Maître Titan, remis debout pour l'occasion : «Insultant, méprisant, grossier, impulsif, porté sur l'alcool et ses dérivés, peu intéressé par sa famille, horaires farfelus, abandon de famille...» Je vous obtiens : 1000 euros de pension alimentaire mensuelle pour les enfants, 1000 euros mensuels de pension pour vous, 30 000 euros de dommages et intérêts pour abandon de famille, l'autorité parentale pour vous seule... Le problème des meubles est plus délicat... Vous êtes sous le régime de la séparation, n'est-ce-pas ?...
— Oui, articule Virginie dans un souffle.
— Bon, bon, et Grand Bonhomme exécute deux pirouettes, avant de se rasseoir derrière son grand bureau.
— Pour les meubles, continue-t-il, son accent pied noir soudain disparu, je crois que vous pouvez faire une croix dessus.
— Faisons-là, se félicite haut et fort Virginie. Elle se fout du salon de cuir, elle ne manque plus,
matériellement s'entend, de rien...
— Figurez-vous, reprend l'avocat, et ses yeux se
rapprochent du fin visage de Virginie, si près qu'elle n'en distingue plus qu'un au centre du front dégarni : figurez-vous que je me suis renseigné...
— ...
— Vous n'avez pas de sécurité sociale, ce qui est tout de même étonnant, n'est-ce-pas, pour une paisible citoyenne, en charge de deux enfants en bas âge...
— Effectivement, balbutie Virginie...
— Sans sécurité sociale, même si vos revenus suffisent à la bonne marche du foyer, vous devenez très suspecte... Deal, marché noir, racket, recel, prostitution... Je m'trompe ?
— ...
— Ne me la faites pas, j'sais tout...
— ...
— JE SAIS TOUT !... Il tape du poing sur le bureau et l'une des piles de documents chancelle. Virginie assiste médusée au show : la course effrénée des feuillets est à la seconde stoppée, l'accident évité.... Bravo ! applaudit-elle de l'intérieur.
— Flavio est un ami intime..., continue l'autre un décibel plus bas, et son oeil devient égrillard : Vous vous prostituez soit, mais moi je défends ça
comment...Hein ?...

Elle vient de remarquer les ongles du Titan, plus courts que courts, rongés jusqu'à la moelle, profondément inclus dans la chair meurtrie de ses doigts. Elle a mis son destin entre les mains de ce type, et les mains de ce type sont à peine présentables. Évidemment qu'elle sait qu'il sait, pourquoi serait-elle là, sinon ? Évidemment que le dossier est délicat... D'ordinaire, elle aurait repris ses cliques, ses claques, et se serait excusée du dérangement. Mais Virginie soutient le regard cyclopéen, comme envoûtée, elle ne bouge pas d'un poil.
— Et ce papier encore ! reprend-il crescendo... Le voisin du cinquième... Eh bien manquait plus que lui, «vous êtes une gentille fille serviable», atteste-t-il... Il est jeune, il est beau, s'il l'on en juge à la photo Maton... C'est pourquoi vous lui faites un prix ?... Le tarif préférentiel et ça ne sort pas de l'immeuble ?... Une ristourne «étudiant» ou un forfait de groupe ?... «Gentille et serviable», insiste-t-il en séparant les syllabes, allons, madame, un peu de décence... A propos, c'est ce bel éphèbe que vous avez reçu le 11 juin de l'année dernière ?... C'est qui, ce type que vous avez reçu le 11 juin 2004, et qui a poussé votre mari à mettre les voiles, HEIN ?... QUI ?
— Heu, balbutie Virginie... Heu... L'année dernière, effectivement, après notre retour de la foire du Trône...
— Votre retour à qui ?
— Ben heu... A nous : Vincent, les enfants, moi... la famille quoi...
— Oui ?
— Nous venions de rentrer et Charles Dariba est passé au loft.
— Charles Dariba ?
— Oui, un collègue de régiment de Vincent.
— Et alors ?
— Ben alors, rien...
— Quoi rien ?
— Eh ben il est passé, a bu un verre... Vincent est sorti acheter du pain, parce qu'il était bientôt 20 heures... Dariba l'a attendu, et puis comme il tardait, Dariba est reparti sans le saluer.
— Et votre mari n'est jamais rentré...
— c'est exactement ça
— VOUS ME PRENEZ POUR UNE BILLE ?... Il me FAUT l'attestation de ce type, ou du moins ses coordonnées !
— Je ne les ai pas... Je ne l'ai rencontré que deux ou trois fois... C'était plutôt un ami de Vincent...
— Bon Dieu quel temps perdu !... Écoutez-moi madame, désolé... Je crois que je ne puis rien pour vous... Je vais vous donner l'adresse d'un confrère... Je suis désolé mais je ne peux rien, il N'Y A RIEN dans votre dossier et si je me bats, moi, C'EST POUR GAGNER !
Ce disant, il remballe, le geste nerveux et la voix en montagne russe :
— Qu'est ce que c'est que ce travail ?... Mais sur quoi a-t-elle écrit ça ?...
Marika s'est effectivement servi d'un papier rose et parfumé, de type correspondance intime, pour rédiger son attestation...
— Je vais vous en donner, MOI, des attestations, et je vais vous montrer, MOI, ce qu'est une attestation... Il me FAUT des témoins DIRECTS !... DI-RECTS ! vous m'entendez ?...
et de lui postillonner à la figure. Il appelle sa secrétaire, une grande gigue apparaît, empruntée au possible.
— Oui ? dit-elle d'une voix frémissante.
— Faites des photocopies de CA et de CA pour madame : article 242 : divorce pour faute, article 212 : attestation !...
Il crie si fort et ses yeux sont si noirs, que tout à coup, comme un bébé, Virginie fond en larmes :
— Tant pis alors, s'écroule-t-elle... Tant pis... Je n'irai pas voir un confrère, je m'en fiche à présent... J'ai 30 ans, je vais refaire ma vie, et mes enfants, je lui donne... Tant pis, tant pis, j'en ferai d'autres...
Et les sanglots s'emballent tels des chevaux de manège libérés en Camargue. Le grand perd de sa sublime et sa voix s'adoucit :
— Avec qui ? demande-t-il sur le ton de puis-je avoir le sel.
— Avec quelqu'un de bien, articule Virginie qui n'a pas la pincée d'humour.
Elle pleure sans renifler, elle laisse couler la morve jusqu'à sa bouche, pire, elle l'avale, c'est bon et elle se fout du reste.
— Rasseyez-vous (elle s'était levée), intime le tortionnaire, ne partez pas... et surtout, essuyez vos larmes...
et le Monstre se transforme en Prince, la Bête en Belle, comme dans ses rêves mais en sens inverse...
— Vous êtes tellement plus mignonne quand vous ne pleurez pas —Car c'est vrai que vous êtes mignonne. Allez, allez, séchez vos larmes...
Et ses mains aux ongles incrustés tirent sur un tiroir du bureau, le dernier, bondé de choses indescriptibles à moins d'y passer six tomes. D'un geste sûr, le Titan extirpe de la masse une pochette de kleenex à moitié vide, qu'il fend de ses doigts vengeurs pour en délicatement extraire la cellulose...
— Allez, allez, séchez vos larmes... supplie-t-il... Pardonnez mes méthodes... Je suis très gentil, vous savez, mais je n'aime pas perdre mon temps... Il me faut du concret. Et ce petit électrochoc ne vous tuera pas... Pour vous, j'envisage une enquête sociale, donc, soyez clean côté cul, dope and co. Et pour votre bonhomme... Je peux plaider l'abandon de famille à condition que vous fournissiez le nécessaire... C'est-à-dire des attestations attestant qu'il vous abandonnait régulièrement jusqu'au jour où il vous a abandonnée, vous et vos deux enfants, pour de bon... Suis-je assez clair ? Moyennant quoi, je me charge de vous faire gagner en octobre, pour la modique somme de 6000 euros, dont la moitié sera à verser le jour de la tentative de conciliation, soit dans trois semaines, l'autre au moment du procès final...
— Oui, oui... répond Virginie abasourdie... Dans trois semaines, oui...oui... Elle n'entend plus.
Sur le retour, elle s'arrête dans le premier troquet venu. Marika l'attend depuis plus d'une heure mais qu'importe. Elle commande deux bières brunes et les boit coup sur coup. Elle pleure sur sa misère, elle n'est pas défendable, elle ne se défendra pas, donc. Donc elle perdra ses gosses, donc, donc. Elle fait la pute donc elle ne mérite pas ses gosses... Donc elle perdra ses gosses... Donc elle peut aggraver son cas et boire deux bières brunes coup sur coup, dans un troquet de Boulogne-Billancourt. (Elle s'est toutefois assise au fond de la salle, au cas où la Bête réapparaîtrait, sa journée durement gagnée). Elle se souvient qu'elle y était allée, à Boulogne-Billancourt, quand elle était petite, avec son père et sa mère.... Non, c'était à Boulogne-sur-Mer... Oui, à Boulogne-sur-Mer, plutôt ... Elle se souvient d'une vitrine de chaussures et de deux modèles qui lui avaient particulièrement plu mais qu'elle n'avait pas essayés. Pour cause, c'était dimanche. Elle se souvient qu'elle avait vu «Ali Baba et les quarante voleurs» avec Fernandel, à la télé de l'hôtel. Marie, sa mère, voulait voir la mer, ça, Virginie s'en rappelle bien, maintenant... Sa maman voulait voir la mer mais n'était pas venue aux quarante voleurs. Virginie se souvient de sa mère au bras de son père... Elle avait quoi ? quatre ans, six ans... puisque sa maman était encore en vie... Oui, maman était déjà morte quand j'avais sept ans, oui, et même qu'après Ali Baba, ils avaient dit qu'elle était partie comme ça, même qu'elle avait laissé son sac et ses lunettes... Son sac, elle n'était pas coquette, maman, elle se foutait de l'apparence... mais ses lunettes...


A tout jamais et sans lui dire au revoir, après un bain de mer à Boulogne-sur-mer, sa mère était partie, comme ça, sans son sac et sans ses lunettes...
Et c'était la belle-mère Yolaine qui leur avait ouvert la porte, quand ils étaient rentrés à la maison, «vêtus de circonstances», son père et elle.
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MessageSujet: Re: LE LOFT   Dim 14 Oct - 13:30





Au parquet, le jour de l'audience, Vincent se montre grand seigneur : il accorde au juge qui le suggère le partage de l'autorité parentale, et augmente même le droit de visite aux fameux week-ends sur deux.
Virginie s'est pointée avec une demi-heure de retard. Sophie lui a fait le coup de la panne : 39 et des poussières, j'ai pas faim, j'ai pas soif, non je bois pas ce truc... Virginie, qui avait prévu l'«école des loisirs», se rabat sur une vieille connaissance, pour garder sa Sophie au loft, mais de justesse. Elle passe les barrages du Palais de justice. On lui demande son sac, elle l'ouvre. Sa pièce d'identité, elle la délivre... Elle court, elle vole, essoufflée et les joues rouges, elle finit son sprint au troisième étage, escalier C, droite, où ses trois meilleurs ennemis l'attendent. Ils sont assis, la pièce est neutre, d'autres gens sont assis. Au centre, une table sans magazine.

Titan l'absorbe dès qu'elle paraît :
— Il faut que je vous parle... De gros problèmes... Ils ont des preuves... Acceptez-tout..
Elle n'entend pas, s'assied... Cherche le regard de son conjoint. Elle ne dort plus à cause de ça, aussi. Vincent lui a donné rendez-vous au Palais de justice le 6 juillet à 10 heures et elle s'y est préparée. Elle maîtrise sur le bout des doigts tous les cas de figure :
«Je suis en forme, je fonce sur la robe rouge... J'ai le teint pâle et il fait froid, le spencer bleu marine et sa jupe à volants, sous la pluie le tailleur gris, les escarpins vernis...»

— Acceptez !... reprend la buse infâme qui travaille pour Vincent.
Il crache de ses lèvres grises rassemblées en ou : «TOUT» avant d'ajouter sublime :
—... dans l'intérêt des enfants !

La formule est lancée... L'INTERET DES ENFANTS... Le bon air de la Suisse, ses vaches, ses pâturages, ses chocolats... La petite vertu de cette femme... ses passes, ses coups vaches, le bitume... L'intérêt des enfants... On parle d'Elle et pas de Virginie, qui ne se sent donc pas vraiment concernée. Avant qu'elle ne se présente au juge, Titan se permet d'insister :
— Acceptez-tout, ils ont une vidéo, et le témoignage du 11 juin...
— Une vidéo ? sursaute Virginie.
— Votre mari a en sa possession une vidéo, que je n'ai pas visualisée, mais qui selon son avocat, devrait pouvoir faire sauter la banque... Un petit relais de campagne, sur la route de Reims, cela vous dit-il quelque chose ?
— ...
— Réfléchissez...

Virginie a le temps de réfléchir, mais pas celui de trouver. Ce n'est que plus tard, mais si longtemps plus tard, en fait, qu'elle se souvient que oui, effectivement, elle avait été invitée à une «partie» à l'occasion du nouvel an 2003, dans le château de Montpensier... Enfin, Philippe, le diplomate, l'avait conduite à Montpensier, il avait dit Montpensier...

Rien que du très banal : des athlètes torse nu qui vous accueillent avec des torches, du monde en petite tenue, des portes qui s'ouvrent sur des gémissements, des sofas sur lesquels se gondolent des duos, des trios, des sectes entières... Rien que du très banal aux yeux de Barbara.

— Une vidéo, continue l'avocat qui l'a prise à part... Vous rendez-vous compte !... Une vidéo salée de VRAI HARD CORE !... A deux, à trois, à six, avec et sans ventouses, avec et sans pitons, de l'élastique, de la sciure, des plumes et du goudron... Madame Louvent... Acceptez-tout...

Informée de ces détails, Virginie avait raconté au juge. D'où elle venait, Vincent et elle, les gamins, puis l'abandon de Vincent, la faim, la peur, Thomas, Sophie, l'école et les soucis... Sans insister, Virginie avait évoqué Barbara. Elle avait ensuite laissé sa place à Vincent, invité à son tour dans le cabinet du juge, pour l'entretien de rigueur.

Vincent...
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