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 Gymnastique

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PM



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MessageSujet: Gymnastique   Mar 4 Sep - 14:59

Lille. 1974. Championnat de France de Gymnastique Junior.
L’équipe auvergnate à laquelle j’appartiens n’est pas favorite dans ce championnat mais est redoutée par quelques connaisseurs comme un éventuel outsider de ce championnat.
J’ai 16 ans et je suis le N°4 et le plus jeune de cette équipe de 6 gymnastes.
C’est le concours général par équipe. Le titre est un de ceux les plus convoités par les clubs.
J’ai été retenu dans cette sélection contre l’avis des dirigeants qui veulent assurer une bonne place à ce championnat.
On me qualifie de « joker », capable du meilleur comme du pire.
Nous sommes au dernier agrée : la barre fixe. Je n’ai commis aucune faute grave et je ne n’ai pas fait perdre de points à mon équipe. Mes prestations ont été honorables sans être transcendantes. Je vois dans le regard d’Alain, mon idôle, le capitaine et le meilleur gymnaste de l’équipe que j’ai sa confiance, son affection. Ça m’encourage. Si j’obtiens plus de 9.30 on a des chances d’être 2ème du championnat de France.
Alain sait que je suis capable de tout quand je veux.

Je suis le dernier à passer. Normalement, tout devrait marcher comme il faut.
Je vais dérouler mon enchaînement libre dans 2 minutes.
Je suis au bac à magnésie. J’aime ce rituel où on frotte le bloc blanc tout léger sur les mains et les maniques (protection des paumes des mains serrées aux poignets).
Eric et Bernard me regardent avec des yeux pleins d’espoir. Je suis muet, le regard grave mais sans angoisse particulière.
L’entraîneur a brossé la barre à la toile émeri pour qu’elle soit nette et lisse.
Je réajuste mes maniques en attendant que la poussière dégagée retombe. Je marche sur le tapis de sol, épais mais plus tonique que celui du club. Je m’arrête à 2 mètres de la barre. Je lève mes bras à 45° en gonflant mon torse pour saluer les juges (protocole un peu ridicule mais de rigueur dans le milieu de la gym).
Je m’avance à 50 cm en arrière de la verticale de la barre et la fixe des yeux comme si cette barre valait tout l’or du monde.
Je sens Mr Benoit, l’entraîneur arriver dans mon dos. Paternel, il vient coller mon maillot dans mon Sokol (pantalon élastique du gymnaste). Cette manie de la perfection vestimentaire amène à refaire ces ajustements inutiles juste pour faire passer un message physique. Il faut qu’il me touche et ça me rassure. Il me glisse quelques mots à l’oreille : « Contrôle bien la vitesse de tes tours avant la sortie, comme tu l’as fait à l’échauffement». Je hoche de la tête sans un mot. Dans ces moments là, on ne parle plus. Il me monte à la barre. Mes mains saisissent cette barre lisse brillante, sensuelle. Avec mes mains je veux la saisir tout entière. Mes doigts se répartissent pour que cette barre ne me lâche plus. Je la sens bien.
Mon corps retombe doucement à la verticale. Mr Benoit s ‘éloigne. Il n’existe plus dans l’Univers que cette barre et moi. Je n’entends plus le brouhaha de cette grande salle de sport. C’est parti.
J’imprime une légère oscillation qui part des épaules, mes jambes tendues des hanches à la pointe des pieds montent avec assurance 50 cm au-dessus de la barre. Je projette vivement mes jambes vers l’avant en tirant la barre en arrière. Le coup de fouet est assez énergique. Un grand balancé m’amène en arrière de la barre et j’appuie très fort pour passer à l’appui tendu (on appelle ça le passage en grand élan). Le bassin se rapproche de la barre sans la toucher et retombe sous la barre dans une rotation ou le corps est à plat passant sous la barre. Je tire au maximum les bras en arrière pour faire monter le corps droit à la verticale. Normalement dans cette figure le passage à la verticale doit se faire dans la continuité. J’arrive péniblement à la verticale en équilibre sur mes bras tendus. Je risque de ne pas passer. J’accumule l’énergie du désespoir dans mes épaules qui tiennent toute la figure…ça passe… je serais juste sanctionné de 1/10 ou 2/10 pour manque de fluidité.
Premier soleil ou grand tour avec les mains en prise normale. Au passage à la verticale, demi valse et changement d’appui avec une main en supination. Deuxième soleil. Valse complète et prise des deux mains en supination. 1ère lune ( le tour se fait avec le dos dans le sens de la rotation). Deuxième lune, un peu plus lente. Passage des jambes entre les bras. Les épaules sont alors douloureusement tirées en arrière sur un tour. Lâché d’une main, et franchissement pour reprendre la barre en prise normale. Ré accélération des tours. Katchev (franchissement costal de la barre avec lâché des deux mains). Allemande pour repasser à la verticale et préparer la sortie.
La sortie est un saut périlleux tendu avec une vrille complète. Je lance le premier tour. Il est un peu trop nerveux mais je sens bien le deuxième tour. C’est contraire aux conseils de Mr Benoit mais je me sens trop bien, je donne un très léger coup de fouet des mollets (pénalité de 5 centièmes). Le deuxième tour est très rapide, très énergique. Je lâche la barre dans la remontée du corps (à 45 ° comme le ferait un artilleur). Je monte très haut. J’ai quitté la barre des yeux et je n’ai plus de repère visuel. Le début du saut périlleux tendu me place la tête en bas dans le vide. J’amène une main sur une aisselle pour engager la vrille. La vrille est bien enroulée, je l’arrête en écartant les deux bras.
Je suis monté si haut que j’ai le temps d’accrocher du regard le fond de la salle sport pour assurer mon atterrissage. Je maîtrise totalement mon corps et l’espace.
J’arrive sur te tapis de sol comme une lance viendrait se ficher en terre. La réception est parfaite.
Il me faut une demi seconde pour réaliser que je viens d’accomplir un exploit. L’équipe se lève du banc, transportée. Leurs yeux de sont plein de joie, de reconnaissance. Des frissons me parcourent le dos : « Je l’ai fait !» ;
Je lévite, je ne touche plus terre.
Je rejoins le banc pour me défaire de mes maniques chauffées à blanc.
L’équipe me congratule. Je ne dis rien. Je goûte en silence ce moment de gloire.
J’attends nerveusement ma note.
Les juges discutent. Ça n’en finit pas. La note est finalement affichée 9.75.
C’est la meilleure note de l’équipe à cet agrée.
Je suis blanc, livide. On est sûrement deuxième.

L’équipe favorite n’a pas terminé ses passages. Après 10 minutes d’une attente un peu malsaine où l’on souhaite l’échec de ses adversaires, on apprend la nouvelle. L’équipe de Créteil (ultra-favorite) a subi deux chutes aux barres parallèles. On est Champion de France.
C’est le titre le plus prestigieux que j’ai remporté dans le sport.
Sur le podium je n’arrive pas à contenir mon émotion. La salle applaudit, les supporters du club sont hystériques. Je me mets alors à pleurer sans retenue. Après être descendu de ce podium, j’ai sangloté, comme une fille, pendant plus de dix minutes, la tête enfouie dans mon survêtement, ne comprenant plus ce qu’était la gloire, ce qu’était la honte. C’est le plus beau jour de ma vie.
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MessageSujet: Re: Gymnastique   Mar 4 Sep - 22:01

Magnifique texte PM !

J'en ai eu des frissons dans le dos.

Y'a du suspense et il se finit bien, BRAVO !

Cette épreuve, je l'ai vécue avec toi en la lisant, BRAVO !

J'imagine ce que tu as dû ressentir à 16 ans, c'est beau, de se dépasser ainsi.

BRAVO !
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MessageSujet: Re: Gymnastique   Mar 4 Sep - 23:02

Chacun a en mémoire les larmes de certains athlètes, comme Colette Besson aux Jeux de Mexico ou de Brahim Assloum à Sydney.
Je ne suis pas médecin psychologue mais j’ai ma propre explication.
Dans le sport amateur de haut-niveau, les entrainements sont extrêmement durs.
Ce qu’on endure est proche de la torture : assouplissements, musculation, répétitions de mouvement avec échec.
En plus il y a les coups de gueule des entraineurs, les humiliations.
Seule la perspective de monter un jour sur la plus haute marche du podium nous fait tenir. On accepte tout en ne pensant qu’à ça.
Le jour où l’événement se produit, il n’y a plus de compensation possible.
Le condensateur se décharge brutalement. Toutes les souffrances remontent. Elles sont tellement reliées à ce qu’on vit pendant ses magnifiques secondes.
C’est du concentré d’émotion. On est extrêmement fier de soi.
Le cœur est énorme. On est immortel.


En gym, certaines figures inédites, médusant les juges, passent à la postérité et reçoivent le nom de leur inventeur :
Le Tsukahara (JPN) au saut de cheval.
Le Katchev (URS) à la barre fixe.
Les Thomas (USA) : ciseaux aérien des jambes au sol (repris avec plus ou moins d’élégance par les rappers). Il faut des abdos en fibre de carbone pour les passer. Je n’ai jamais réussi.
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MessageSujet: Re: Gymnastique   Mer 5 Sep - 3:46

Dans mon texte j'ai oublié de mentionner la chanson du cuir sur l'acier.
La barre fait environ 30 mm de diamètre fait pour la préhension d'une main d'homme (un diamètre physiologique si je puis dire...).
Elle est pleine et revêtue d'un traitement en inox.
Elle plie dans les rotations où selon les lois
V = sqrt (2 * g* h)
et accel = V*V/ r
h valant 2r (la différence d'altitude est un diamètre d'une rotation) on trouve accel = 2 + le poids propre en bas
on pèse plus de 3 fois son poids si on est tonique en bas de rotation.
Des gymnastes arrivent à faire des tours sur un seul bras (le mien n'a jamais tenu) ce qui équivaut à remonter 3 bonhommes du font d'un puits d'un seul bras.
C'est un russe, qui le premier a estomaqué tout le monde en présentant cette prouesse. Pour un gymnaste très puissant, le lâcher d'une seule en partie bassse main signifie la chute assurée.
Puis le très élégant gymnaste chinois Lee Ning l'a reprise avec finesse dans toutes ses performances à la barre fixe.

Mécaniquement les rotations sont ralenties lorsque le corps passe au dessus de la barre selon la loi de conservation de l'énergie totale (potentielle et cinétique).
Le cuir frottant sur la barre, qui prend d'ailleurs une flèche de plusieurs centimètres, chante sur une gamme complète.

Lorsque la barre est lâchée dans les sorties où elle a été bien sollicitée en flexion, elle se détend comme la corde d'un arc et l'énergie de vibration se répand dans tout le portique solidement arrimé avec des cables en acier eux aussi. j'espère que vous ferez attention à ces détails lors des JO de Pékin (Beijing aolin)

La chanson de cette barre résonne encore dans ma tête. Elle m'a fait souffrir. Elle m'a donné du bonheur.



PS : lire "agrés" au lieu de "agrée"
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MessageSujet: Re: Gymnastique   Mer 5 Sep - 10:12

Tu parles de sport amateur de haut niveau, mais l'émotion doit être la même chez les professionnels.

Nous, not compét, c'était le concours d'entrée en médecine, en fin de première année (on avait droit à deux essais, mes deux frères aînés et ma meilleure amie ont raté les deux) et le concours de l'internat, en fin de sixième année. On avait droit à deux essais dans trois interrégions et mon futur mari n'a obtenu que Nantes du premier coup.

Ce que tu décris de l'entrainement me fait penser à la préparation de ces deux concours.
On était tous rivaux, pas d'amitié possible, un rythme de folie, plus de cent pages à apprendre par coeur chaque semaine. Les schémas d'anatomie à retenir au capillaire près. Des conférences en plus des cours, de 20 h à minuit, deux fois par semaine, pendant lesquelles nous étions humiliés par les profs qui tâchaient de nous booster...
Parallèlement, la pratique à l'hosto, la maladie en vrai, les gardes d'urgence, de nuit, impossible de s'allonger plus de quinze minutes, les constats de décès, les prélèvements de moelle osseuse, d'artère, les os qui crissent sous le trocart, les défibrillations externes avec la grosse machine qui soulève le torse de l'agonisant à chaque décharge...

Mais nous, quand on apprenait le résultat de nos efforts, trois mois s'étaient passés. J'ai obtenu ces deux concours du premier coup, mais je n'ai aucun souvenir d'une quelconque joie ou fierté. Je les ai préparés dans la souffrance, comme tous les autres candidats, j'en ai chié un max, mais davantage pour suivre le mouvement que par réelle vocation ou ambition.

Peut-être que j'aurais préféré les rater.

Je ne me suis jamais inscrite à l'ordre des médecins et mon diplôme stagne à la fac, je ne suis jamais allée le chercher.
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MessageSujet: Re: Gymnastique   Mer 5 Sep - 13:58

Admin a écrit:
Tu parles de sport amateur de haut niveau, mais l'émotion doit être la même chez les professionnels..
pas vraiment d'accord.
l'argent corromp tout.


mon sport était peu soutenu financièrement. Il était pur. je crois qu'il l'est encore...
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