 Chez Kti Ici on est cozy, au chaud de notre ordi et on parle de tout. |
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Age : 47 Inscrit le : 28 Juil 2007 Messages : 2391 Localisation : Paris
| Sujet: Re: LE LOFT Dim 7 Oct - 14:44 | |
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Le métier rentre, l'ordinaire s'améliore. Virginie blanchit le sale argent que lui procure régulièrement Adolphe en le dépensant pour ses gamins. Avec les premières sommes, elle leur offre deux lits jumeaux, en bois vert pomme, et les rideaux et les couettes assorties. L'investissement urgeait maintenant qu'il caille un max dans leur appartement. Elle en profite aussi pour les conduire chez le pédiatre (R.A.S*), l'ORL (R.A.S*) et le dentiste. Celui-ci découvre une petite carie dans la bouche de Sophie, qu'il traite, et prévoit déjà pour l'aîné la pose d'un appareil d'orthodontie : — Mais ne vous inquiétez pas Madame, il n'y a pas d'urgence... Il faut seulement me le ramener dans six mois...
Allons donc ! Ce mec en blanc s'imagine sans doute qu'elle n'a que ça à faire, de conduire ses enfants chez le dentiste, et qu'elle a les moyens de payer tous les six mois le prix de la consultation multipliée par deux ! Mieux, le Docteur propose le grand jeu, redressement and co, à la seule vue des incisives de lait de Thomas... C'est donc qu'il la prend pour une mère aisée et attentive, qui ne néglige pas les détails.
Au début de l'automne, il y a un mois à peine, Virginie avait reçu pas mal de convocations, de la police (pour la disparition), de madame Joyeux, l'Assistante Sociale de l'école (elle n'avait pourtant rien demandé), du centre Alfred Binet, qui comptait prendre en charge et gratuitement, les problèmes scolaires de Thomas. Maman ne s’en vante pas mais depuis son entrée en CP, Thomas ne suit plus en classe. La directrice en I métallisé a contacté madame Louvent, dès le 28 septembre, pour lui signifier qu'il était temps d'agir. Il n'arrive pas à lire, il présente de grosses difficultés d'élocution. Il faut qu'il rencontre un orthophoniste, qui l'aidera à résoudre ses «problèmes».
Sophie sous le bras, Virginie s'était déplacée, avait décliné son identité, rempli les formulaires et rendu une foule de comptes à de braves gens qu'elle ne connaissait pas la minute d'avant et qu'elle ne reverrait probablement plus.
Comment s'appellent vos enfants ? Quel âge ont-ils ? C'est la petite celle-là ? Quelle est mignonne ! (ALORS IL EST PARTI TON GENTIL PAPA ?) Quelle est la date de votre mariage ? Sous quel régime le contrat ? Et est-ce qu'il buvait votre mari ? Vous trompait-il ? Vous frappait-il ? (ET AU LIT C'ETAIT COMMENT ?). L'histoire de Virginie provoquait chaque fois tellement de compassion, que la pauvrette sortait de là encore plus démunie, pleine d'une sourde terreur. Avec tous ces soucis qu'elle venait d'exposer, et le dernier mois de loyer impayé, et l'hiver qui se pointait, et la cheminée qui ne tirait pas, et les mises en demeure de son propriétaire, qui menaçait de ne pas renouveler son bail... Pourrait-elle rester une bonne mère ? Surtout, ne risquait-elle pas de perdre ses enfants ?... Au lieu de l'aider, les délicates attentions de ces braves gens et l'intérêt qu'ils semblaient accorder à ses misères l'enfonçaient davantage.
Le pire de ces passages au crible, elle l'avait subi lors de son entretien avec le pédopsychiatre du groupe Binet, en présence de l'assistante sociale madame Joyeux et de l'orthophoniste. Thomas a été invité à produire de beaux dessins sur un paper-board central. Pendant qu'il oeuvre, le psychiatre pose ses questions et les deux autres écoutent attentivement. C'est une femme déjà âgée, qui fixe de ses yeux bleus délavés sans presque jamais bouger les cils. Virginie cherche la bonhomie dans ce visage aux joues tombantes et adouci par les cheveux blancs. Peine perdue ! La vieille la fixe comme si elle voulait s'emparer de son âme et la crispation de ses lèvres, figées dans le même rictus depuis les présentations, n'a rien de convivial : — Donc, le père est parti, n'est-ce-pas ?... Comme ça ?... Depuis combien de temps ?... Un médecin dites-vous ?... Quelle spécialité ? (mais elle sort du sujet)... Et vous, vous faites quoi ?... Et comment s'est déroulée votre grossesse ?... Et l'accouchement ?... Et depuis la naissance de votre fils, vous n'avez rien vu d'anormal ? Il mange bien ? Il dort bien ? Il s'entend bien avec sa soeur ?... Et comment a-t-il réagi à sa naissance ?... Et depuis le départ du père, ça se passe comment ? ... Virginie tâche de répondre en toute sincérité, puisqu'il y va de l'intérêt de Thomas. Elle omet cependant de parler des ourlets et des romans à l'eau de rose. Depuis qu'elle répète le même laïus, elle le connaît par coeur et ne craint pas, sur ce coup-là, la perspicacité de la vieille : elle a repris ses études et c'est son père qui lui verse une pension en attendant. Insuffisante bien sûr, mais ils vont s'en tirer, elle est vaillante. Et puis, les HLM vont bientôt se manifester, elle est confiante... Elle lâche de temps à autre le sale regard de l'inquisitrice pour admirer, un peu inquiète, la production de son fils : Thomas dessine une maison, avec sa mère, son père et sa soeurette dedans. Il fait des ronds pour le ventre et la tête, et des traits pour les membres, comme tous les enfants de son âge. Il commente simplement : — J'ai fait papa, maman, Sophie et moi dans la maison de maman.
Devant les jouets qu'on lui a mis sous le nez, pour les lui reprendre sitôt l'examen fait, Thomas se montre plein d'imagination, et vif, et même carrément drôle. Virginie biche. Elle n'est pas peu fière de son fils... Elle doit se rendre à l'évidence, parce qu'il articule mal, elle l'accompagnera deux fois par semaine —la petite endormie puis réveillée, puis endormie (comme par hasard, l'horaire tombe sur la sieste de Sophie)— dans cet affreux centre Binet, architecture moderne et sale, en rouge et bleu pour faire plus gai. Ils y croiseront de pauvres enfants, une mongolienne, Tina, qui à chaque fois, s'élance aux yeux de Thomas : —Va-en !...Va-en !, tandis que sa mère, une femme doucement fanée, répète : — Ne vous inquiétez pas, elle n'est pas méchante...
Et la petite, qui a quand même failli arraché l'oeil de son chérubin, de s'engouffrer sous les jupes de sa mère en pleurnichant, ma-an, ma-an... Il y a aussi celui qui parle pas, qui joue pas, qui reste assis la tête baissée jusqu'à ce qu'on vienne l'attraper par le bras.... Mais son Thomas à elle se porte bien, ELLE EN EST SURE. Elle SAIT qu'il va bien dans sa tête... Bon, son père est parti, comme ça... Bon, elle a pas le rond... Bon, bon... Mais Thomas et Sophie vont bien. ELLE EN EST SURE.
Pour l'heure, elle vient de payer cash, avec le sale argent d'Adolphe, les deux consultations du dentiste. Le sourire Gibbs de cet honorable praticien de ville, tandis qu'il la reconduit lui-même, flanquée de ses deux morveux volubiles, jusqu'à la porte de son cabinet bourgeois, requinque notre belle héroïne tel le Fernet Branca un lendemain de fête. Et lorsqu'il les salue d'un «au revoir» chantant de compatriote, c'est comme une petite lueur qu'elle perçoit au bout du tunnel.
Virginie n'éprouve pas de scrupule à recevoir trois fois par semaine, de 22 heures à minuit, cet Adolphe qui sonne à sa porte, allonge sans un mot le fric sur la table de bridge et l'entraîne sur le canapé fleuri pour lui faire subir les derniers outrages. D'abord elle le connaît depuis longtemps, se répète-t-elle. Ensuite, il suffisait de le lui demander, il fait maintenant l'effort de se laver les cheveux et de se brosser les dents (sinon, j'embrasse pas), avant de venir. Enfin, elle gagne en moins de deux heures l'équivalent d'une semaine de traduction.
«Qu'est ce qu'une pute ?» s'interroge-t-elle à l'occasion, tandis qu'elle s'acharne sur son feu qui ne veut décidément pas prendre, ou rentre le bras bien profond dans le trou des chiottes, pour le soulager d'un excès de papier Q . «Une fille qui fait l'amour à contre-coeur ? Une fille qui fait l'amour pour de l'argent ?...» Elle se rappelle, la main pleine de merde (ou à moitié brûlée), que Vincent l'entretenait et qu'elle se soumettait, parfois à contrecoeur, à sa stricte volonté. Elle ne se souvient pas, ne serait-ce qu'une fois, avoir modéré ses élans, même si migraineuse, réglée ou constipée. Les visites d'Adolphe sont tellement programmées, ses obsessions tellement banales, que Virginie en arrive à penser que se vendre est l'enfance de l'art. (*Rien à signaler NDLR) |
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| Sujet: Re: LE LOFT Mar 9 Oct - 15:02 | |
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Branle-bas de combat au 49 de l'Avenue Edison, sixième étage gauche ! Un appel de Monsieur de Chaudron a tiré ce dimanche matin la petite famille du lit. Le propriétaire débarque dans 48 heures, il ne manquait plus que lui ! Monsieur de Chaudron est militaire de carrière et Virginie ne l'a jamais vu. Basé en Espagne au moment de la signature du bail, il avait laissé le soin à sa bonne amie sur Paris, madame Terrasse, de régler les formalités d'usage. Or il semble qu'aujourd'hui, la bonne amie ne fasse plus le poids, puisque malgré les lettres recommandées et les mises en demeures, Virginie ne paie plus son loyer. Elle doit déjà le mois d'octobre et n'a pas encore le 18 novembre, réglé son mois en cours. Il est donc temps, pour l'attaché naval, de partir en campagne. C'est ce qu'il explique à Virginie ce dimanche matin : — Chère Madame, je ne doute pas une seconde de votre bonne foi. Cependant vous conviendrez avec moi qu'une rencontre s'impose. Je vous propose donc, si vous le voulez bien, de passer mardi soir au loft. Je compte sur vous pour m'y recevoir.
Le ton est sec, exagérément courtois, la voix précieuse et distinguée évoque à Virginie celle du marquis de Sade. Une autre époque, de bonnes manières, mais qui ne lui disent rien qui vaille.
Dès lors, la ruche entre en ébullition. Grâce au concours de ses petites abeilles, Virginie s'imagine métamorphoser, en un rien de temps, leur clapier en palais. — Les enfants, ordonne-t-elle d'une voix de cheftaine scout, il FAUT que demain soir, TOUT soit impeccable ! Notre gentil propriétaire vient aux nouvelles, et puisque nous n'avons pas une thune, il FAUT le RA-SSU-RER. Nous n'avons plus de meubles, c'est vrai, donc il FAUT tirer le meilleur parti de l'espace vide. — C'est quoi, meyeurparti ? l'interrompt Sophie qui a compris pasunetune. — T'occupe chérie : ON NE DISCUTE PAS, ON AGIT ! Bon. Les balais, les serpillières, le seau... Toi, Thomas, tu commences à ranger ta chambre.. Tu mets tous les jouets dans les caisses. Sophie, pendant ce temps-là, tu viens m'aider à la cuisine. — Et pourquoi je suis pas à la cuisine, avec maman ? s'étonne Thomas. — Parce que tu n'es pas partout, et qu'il faut ranger ta chambre. — Mais c'est la chambre de Sophie aussi... Pourquoi, elle, elle range pas sa chambre ? — Parce qu'elle m'aide à la cuisine... J'ai besoin d'elle. — Et pourquoi t'as pas besoin de moi ? — Parce que j'ai besoin de toi dans ta chambre et pas à la cuisine. — Et pourquoi t'as pas besoin de moi à la cuisine ? Et pourquoi je dois rester dans la chambre de Sophie ? Et pourquoi t'as pas besoin de Sophie dans sa chambre et pourquoi elle reste avec toi à la cuisine ?
Virginie s'exaspère : — ON NE DISCUTE PAS, ON AGIT ! et lorsque Thomas s'apprête à pleurer, parce qu'elle a pris l'oeil et la voix de grand méchant loup, Virginie capitule : — Ok, Ok, tu as raison... Reste avec nous à la cuisine, et après, on fera les chambres, ensemble...
Une fois ce détail mis au point, les petits durs à la peau tendre se lancent dans la bagarre. Avec tellement d'ardeur qu'effectivement, le lendemain soir, leur clapier était devenu palais.
Ah, ah, elle l'attendait, ce Bourgeois de Mes Deux, qui ne comprenait rien à rien !... Elle lui avait pourtant rédigé de longues lettres, ne lui avait pas caché la précarité de son sort... Comme elle était naïve !... Elle ne doutait ni d'elle ni de l'avenir, mais elle n'aurait pas dû signaler le départ du traître. Elle s'imaginait, abrutie, que le brave de Chaudron —parce qu'ils étaient tous si braves, depuis le départ du père— allait comme tous les autres, la protéger de sa bénédiction. Foutaise ! Mais c'est à l'usage que l'on s'en rend compte, la compassion et la pitié n'apportent rien à celui qui les éveille. Le baume des bons sentiments, peut-être, mais pas de quoi loger.
Ah, ah, elle l'attendait le Militaire, dans son intérieur rutilant, jusqu'aux grandes baies vitrées (prononcer bow-windows) au travers desquelles on pouvoir voir voler une mouche... Le loft exhalait des senteurs de Pliz, d'Ajax ammoniaqué, de cire d'abeille à l'ancienne, auxquelles se mêlaient quelques effluves de son Chanel numéro cinq (un échantillon qu'elle gardait au cas où). Même la moquette des chambres avait été passée au «Rapetou», nom choisi par Sophie pour désigner l'engin vrombissant et bavant la mousse que maman avait loué pour la journée.
Un quart d'heure avant le rendez-vous qui, pensait-elle alors, allait décider de son sort, Virginie s'était délestée de ses enfants. Depuis longtemps, Marika, son ex-nourrice qui habitait le HLM d'en face, lui proposait de l'aider. Virginie restait inflexible mais, ce soir-là, il FALLAIT mettre toutes les chances de son côté. Marika gardait ses enfants avant, quand ils sortaient le soir, Vincent et elle, en amoureux, il y a si longtemps !... Lorsque son époux la chargeait d'une corvée «en ville», trouver le joint numéro 5 dans l'un des rayons du BHV par exemple, pour remplacer celui du lavabo, ou dénicher chez PUF le dernier essai de Machinchose, elle pouvait en toute sérénité confier sa précieuse progéniture à cette gentille mama, six fois gagnante à la grande loterie des mamas, et qui connaissait la chanson, que feraient-ils sans nous ? Ce soir, elle ne pouvait pas payer Marika à l'heure, mais l'autre n'avait même pas voulu de son forfait de 10 euros : — T'i'n me donn'rien... J'y m'en fiche di sous... Mon Paulo, il s'amiuse avec ton Thomas, y' a la pitite, qu'il y contente avic Sophie... Garde ti sous, ma fille, garde ti sous...
Virginie ne s'était pas fait prier. La mise au propre du loft lui avait déjà coûté 100 euros. Virginie confie ses enfants parce qu'elle tient à ce que le loft reste impeccable jusqu'au départ du maître des lieux. Elle les connaît, normal, c'est elle qui les a fait. Elle sait que s'ils s'enflamment, vivement, pour une juste cause, leur enthousiasme peut s'évanouir d'un coup. En outre, c'est le marquis de Sade qu'elle s'apprête à recevoir, et elle ne veut pas les faire témoins de ses représailles...
Lorsqu'elle ouvre la porte du 6ème étage gauche, Monsieur de Chaudron s'efface pour laisser passer Madame, une fausse blonde à la décontraction charnue, derrière laquelle se cache le dernier des Chaudron. — Nous avons quatre enfants... précise-t-elle d'emblée (mais son tour de taille l'avait déjà trahie). Les autres sont restés à Madrid... Je vous présente Henri. — Bonsoir Henri, chante Virginie. — Bonsoir madame, murmure l'adolescent, les yeux rivés sur ses baskets. — Bonsoir Madame Louvent, reprend plus fort le militaire, comme s'il venait d'entrer en scène et qu'on avait frapper les trois coups sur son pied. — Bonsoir Monsieur de Chaudron... lui sourit Virginie, qui ajoute dans la foulée, puisqu'il faut faire avancer le schmilblick : — Vous vouliez voir l'appartement ?...
Virginie minaude. Elle avait tout prévu (jusqu'aux menottes et aux liens de cuir), sauf la femme et le fils. Les ongles peints, les cheveux propres, elle s'était vêtue d'un tailleur sobre, gris profond et bordé de fins lisérés jaunes. Pour toute fantaisie, elle avait piqué une grosse fleur jaune, synthétique mais bien imitée, au revers de son veston. Toutefois le tergal la moulait, et si d'aventure elle s'asseyait, une fente passée inaperçue dévoilait ses jambes jusqu'à la jarretière de ses bas.
Elle comptait pimenter l'ensemble d'un air au dessus de tout qu'elle avait étudié des heures, devant le grand miroir en pied qu'Adolphe lui avait offert (pour baiser devant en fait). Mais Monsieur de Chaudron, s'il était comme elle l'imaginait (petit, précieux, tiré à quatre épingle dans un costume verdâtre, un teint de la même couleur, une lèvre supérieur en ligne, qui par moment se brise sur une canine de loup, une seule, car le bonhomme ne sourit que d'un côté) était venu en renfort... Ses plans de séduction à l'eau, Virginie n'avait plus qu'à la jouer pieuse, devant la sainte famille, profil et menton bas. Il n'était plus question de s'asseoir. Elle s'était préparé des arguments : Vincent, dans sa bonté, avait «oublié» de prendre la cuisine, faite sur mesure quelque trois ans plus tôt, par son père menuisier. En contre-plaqué blanc, coupé aux dimensions de la pièce, elle comprenait une hotte au dessus de la cuisinière, un four et un Frigidaire encastrés, un plan de travail et quelques rangements. Ledit père avait insisté : «S'il ne savait pas où était parti son fils, c'était grâce à lui que Virginie avait encore sa cuisine... C'était lui qui avait convaincu Vincent de la laisser, puisqu'elle n'irait nulle part ailleurs...»
Merci papy, pense Virginie en faisant l'article : — Sa couleur blanche conviendrait au plus tatillon. Et vous voyez, tout s'encastre. Ici, le four en hauteur prévient les brûlures des petits... Il faut y penser pour un jeune couple... Là, hop ! Voyez-vous, je viens de tirer sous vos yeux ébahis la table mystérieuse, intégrée au plan de travail, et il suffit d'un geste, et la voilà, idéale pour un morceau sur le pouce !... En vous laissant cette superbe cuisine Monsieur de Chaudron, je suis sûre que vous pourrez augmenter vos loyers à venir. Rappelez-vous... Quand vous avez acheté, il n'y avait rien dans ce long réduit...
Virginie danse dans la cuisine, volubile, elle négocie, brade, marchande : — Allez, Monsieur de Chaudron, allez.. Une cuisine contre deux mois de loyer... Allez, allez....Regardez, Madame de Chaudron, approchez-vous... voyez, c'est du VRAI contreplaqué, et ne faites pas attention s'il manque une porte au placard sous l'évier... C'est les enfants qui ont joué dessus.. mais j'ai gardé la porte... Il suffit de la remettre... C'est rien juste un grand trou pas propre, mais j'ai gardé la planche, les vis et les boulons... Et cet autre trou-là, c'est exprès pour, c'est juste la place qu'il faut pour loger un lave-vaisselle... Étudié, non ?... Hein, hein, Monsieur et Madame de Chaudron... Ne faites pas attention au vide, hein, vous qui l'avez acheté sur plan, ce loft... Vous l'aviez jamais vu, même pas vide, et bien le voilà, comme si que neuf !...
Le surlendemain, Virginie recevait le courrier suivant :
«Chère madame, Je vous remercie de votre lettre du 13 octobre et j'attendais d'avoir vu votre cuisine avant d'y répondre définitivement. 1. Nous ne sommes pas intéressés, mon épouse et moi, par la reprise de votre cuisine qui ne correspond pas à notre idée d'aménagement et me semble de surcroît d'une qualité très moyenne. 2. La caution de l'appartement ne peut, en aucun cas, servir à payer le loyer ; j'ai observé que la moquette était très sale. 3. Je ne renouvelle pas le bail qui vient à expiration à la fin du mois de décembre. Vous voudrez bien en conséquence libérer les lieux en temps utile et remettre en l'état d'origine l'appartement que vous avez occupé en l'état neuf. 4. D'ici fin décembre, j'ai bien noté que Monsieur votre père réglerait les arriérés du loyer puis continuerait à en assurer la charge. 5. La caution vous sera rendue après état des lieux contradictoire et remise en état éventuelle. Je vous prie de croire, chère Madame, à l'expression de mes sentiments les meilleurs.
Xavier de Chaudron»
Monsieur votre père, Monsieur votre père... Notre père qui êtes aux cieux, que ton nom soit sanctifié, que ton règne vienne.
Tandis qu'elle s'épanche sur l'épaule d'Adolphe, ce même soir, Virginie entend entre deux sanglots : — Justement, j'hésitais à te présenter Flavio... Il est très drôle, très riche, et il aimerait te connaître. |
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Age : 47 Inscrit le : 28 Juil 2007 Messages : 2391 Localisation : Paris
| Sujet: Re: LE LOFT Mar 9 Oct - 15:11 | |
| Barbara s'est inscrite sous le pseudo «Chère» du 3615 Loisirs mais son numéro de téléphone se transmet plus vite que le sida, par le bouche à oreille. Virginie s'enrichit. Elle n'écrit plus que très occasionnellement et a définitivement laissé tomber le ravaudage. Aux bonnes âmes qui s'étaient inquiété d'elle, Virginie raconte qu'elle a publié un premier roman rédigé en douce pendant ses longues nuits d'insomnie. D'où les rentrées d'argent, qu'elle doit à Barbara la pute mais sa gérante n'a pas besoin de le savoir. Virginie Mallet, sombre littératrice jusque-là méconnue, publie depuis peu chez Q&B ed., et son chef-d'oeuvre «Nuits sombres à Miami» fait un tabac Outre-Atlantique : elle a non seulement remboursé ses dettes (et récupéré ses bijoux) mais également réglé 3 mois de loyer d'avance. Vincent, malgré la notoriété de sa femme (encore eut-il fallu qu'il passe par Hollywood pour en être informé) n'a toujours pas donné signe de vie. Virginie, qui n'est plus à ce détail près, s'imagine qu'il est mort, comme son dernier héros, broyé vivant dans le Grand Canyon par un alligator syphilitique, les os brisés de la patte de l'éléphant nain Gari, qui, très intelligent, parle pourtant, mais qui, ce petit matin-là, vaguement éméché...
En six mois de resto-sodo-photo-sado-maso-dodo, Virginie avait reconstruit le loft. Des rideaux neufs pour chaque pièce qui en manquait (et c'était une couturière qui reprenait l'ourlet), des tapis pour cacher la moquette, une peau de panthère pour recouvrir le «canapé», un hamac sur la terrasse, des lustres, des hallogènes, trois bibliothèques en pin blanc, une table ronde pour huit personnes, huit chaises de style colonial, une armoire à glace pour la salle de bain, et la tablette du lavabo assortie, et les anneaux du même bois blond pour porter les serviettes, et jusqu'au tour de chiottes... Ils n'en avaient plus depuis la fin de l'été. L'autre avait rendu l'âme et Virginie ne l'avait pas remplacé. Peut-être par souci d'hygiène, elle trouvait plus commode de vider les pots de ses enfants, directement, sans avoir à soulever le rabat. N’empêche, si Virginie ne voyait pas de réel inconvénient à se poser sur la faïence, le détail n'avait pas dû échapper à l'attaché naval... Il est vrai qu'on est mieux, finalement, les fesses à l'aise au cabinet. Mais c'est à l'usage que l'on s'en rend compte... Tous les samedis, Thomas, Sophie et elle se rendent chez Habitat, remplissent leur petit panier, puis passent à la caisse où Virginie, royale, sort avec allégresse sa carte American express. Ils l'accompagnent aussi chez Roche-Bobois, où elle devient vite «cliente privilégiée», à la Fnac, où elle écope d'une carte de gentil membre et chez Guy Laroche où ils suivent ses essayages avec des yeux gourmands. Partout où maman passe, elle est traitée en reine et eux en petits princes. Et s'ils profitent moins d'elle, qui s'absente plusieurs soirs par semaine et part de temps à autre en «voyage d'affaires», ils ne se plaignent pas, bien au contraire, de cette nouvelle vie. Maman est redevenue belle comme avant, plus belle même... Elle sent bon du matin au soir et porte en rigolant de jolies robes de la couleur de ses boucles d'oreilles. Si c'est Marika qui, maintenant qu'ils sont inscrits dans une nouvelle école (Sophie inclus), les accompagne le matin, leur petite maman danse dans le préau lorsqu'ils la retrouvent pour le goûter. Et elle a encore acheté des trucs, qu'elle est impatiente de leur montrer : un nouveau fer à repasser, un béret bleu orné d’une plume, un cendrier en forme de cygne ... Surtout qu'elle ne les oublie pas : une friteuse électrique, un magnétoscope, le dernier CD de Dorothée, six paquets de scoubidous... Il suffit qu'ils demandent, ils ont. Il n'ont pas même besoin de demander, maman prévient tous leurs désirs.
Barbara est une bonne gagneuse. Elle accepte tout, du moment que la rétribution est à la hauteur de ses performances. Elle gère son p’tit commerce avec la conscience professionnelle du libéral qui vient de racheter une clientèle. Ponctuelle, dévouée, ultra-disponible, elle ne rechigne devant rien. Et lorsque la partie la laisse sur le carreau, que l'homme était violent ou qu'ils s'y sont mis à plusieurs, elle rentre déprimée, saccagée, persuadée de ne pas pouvoir continuer. Alors elle prend son carnet de rendez-vous, et sur la rhapsodie de Gershwin, ce morceau qui la fait régulièrement pleurer, elle se vide de ses larmes et raye les noms de ceux qu'elle ne veut plus revoir. Et puis elle flashe sur un body exposé en vitrine sur le trajet de l'école. Ou le médecin scolaire la contacte pour lui apprendre que son fils est myope et qu'il lui faut une paire de lunettes. Ou c'est son banquier qui l'appelle pour lui proposer l'achat de nouvelles actions : «Pensez-y, madame Louvent, et dès maintenant... pour le jour où vous n'aurez plus d'inspiration...» Alors elle replonge, s'empare de son petit carnet rose et tâche de retrouver les noms qu'elle avait couverts d'encre noire. Des fois, à la veille de ses règles, elle est prise d'un soudain cafard. Elle pense aux jours heureux, lorsqu'elle n'était la femme que de Vincent. Et elle se surprend à le haïr.
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Age : 47 Inscrit le : 28 Juil 2007 Messages : 2391 Localisation : Paris
| Sujet: Re: LE LOFT Mer 10 Oct - 12:15 | |
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Les enfants à l'école, Barbara se prépare pour son rendez-vous de quinze heures. Philippe, un politicien récemment mis à carreau, mais qui attend le remaniement ministériel pour sortir de son trou, est un pédé fini qui de temps en temps a besoin d'une femme. Comme alibi ou faire-valoir, qu'importe, Barbara se plie. Elle souffle sur ses ongles, qu'elle vient de vernir, lorsque le téléphone sonne : — Bonjour, Maître Durassier, je cherche à joindre Madame Virginie Louvent. — C'est moi-même, répond Virginie. — Bonjour Madame Louvent, Maître Durassier. Si je me permets de vous déranger, c'est au nom de Monsieur Louvent votre mari... — Mon mari ?... Vincent ?... Il est vivant ?... l'interrompt-elle. — Tout-à-fait vivant Madame. — Mais il est où ?... Pourquoi a-t-il ?... bafouille Virginie en attrapant une cigarette. — Je suggère que nous nous rencontrions pour en parler, continue l'homme de sa voix caverneuse. — Evidemment, bien sûr... Et ses doigts se mettent à trembler, impossible d'allumer la tige, et sa bouche articule de justesse : — Je suis à votre disposition. — Très bien... Lundi en huit à 16 heures vous conviendrait-il ? — Lundi en huit, lundi en huit... Elle essaie de se souvenir : quel mois sommes-nous ?... Qui suis-je ? Ou vais-je ? Et vers quel état j'hère ? — Lundi en huit, le 12 avril précisément, poursuit l'imperturbable Maître. — Précisément... — Alors, ça va ?... — Ca va, lundi 12 à 16 heures, dites-vous... bien sûr, j'y serai... Il décline ses coordonnées. Elle les note, fébrile, puis répète : — Bien sûr que j'y serai... Je ne sais comment vous remercier... — Il ne faut pas me remercier, et il raccroche. Barbara réalise qu'avec tout ça, elle n'a plus qu'à se refaire les ongles.
Quelle idiote non mais quelle idiote !... Quelle idiote mais quelle idiote !... C'est pas vrai une idiote pareille !... Thomas constate avec plaisir que lorsque maman se gronde, elle est beaucoup plus sévère qu'avec lui. Virginie ne se remet pas de l'appel du maître. Son mari est vivant et elle n'a pas même eu la présence d'esprit de demander où il était, et si elle pouvait le voir, et s'il avait envie de la voir ... Apparemment non puisqu'il n'a pas téléphoné lui-même... Et s'il passe par un avocat, c'est qu'il compte divorcer... C'est sûrement ça... Mais quelle idiote mais quelle idiote !... Elle aurait au moins pu demander son adresse, son numéro de téléphone... Tout à fait vivant, tout à fait vivant... C'est donc qu'il n'est pas malade, ni mort, c'est déjà ça... Mais pourquoi un avocat ?... Peut-être parce qu'il a peur de reparaître ?... Qu'il a honte... Ca fait bientôt un an qu'il est parti... C'est ça, ça fait un an alors il a honte... Et les avocats servent à ça aussi...
Cette semaine-là, tout va de travers. Thomas ramène un mot à signer, parce qu'il a perturbé le cours de lecture et tenu tête à sa maîtresse, Sophie oublie son sweet tout neuf au Planétarium, et maman, qui ne dort plus, accumule bêtise sur bêtise. Elle s'engueule avec Marika, pour une histoire de faux pli sur un chemisier, et pourtant Dieu sait combien elle a besoin de Marika. Elle s'engueule avec son banquier, qui a omis de lui préciser qu'elle ne pouvait revendre ses actions avant dix ans, et que la banque touchait, chaque année, 18% d'intérêt dessus. Elle s'engueule même avec cette douce madame Pinson, qui a pourtant la bonté de rééduquer son fils pour pas un rond et de très nets résultats... |
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Age : 47 Inscrit le : 28 Juil 2007 Messages : 2391 Localisation : Paris
| Sujet: Re: LE LOFT Mer 10 Oct - 12:36 | |
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Enfin l'heure H du jour J arrive et c'est avec de petits yeux inclus que Virginie se présente au rendez-vous. Le cabinet du 18, quai de Jemmapes respire l'opulence. «Ils ont bien fait de se grouper» pense Virginie qui s'est tapé les six noms de la plaque de cuivre avant de finir sur le bon : les quatre étages de l'immeuble sont entièrement consacrés à la société civile professionnelle d'avocats T.B.I.G.G.D.
Des secrétaires stylées passent d'un bureau à l'autre, le bruit de leur pas étouffé par de profonds tapis d'Orient ; de solides fauteuils de cuir s'offrent un peu partout à la disposition de la clientèle, accompagnés chacun d'un cendrier et d'une tablette sur laquelle s'empilent des revues du mois. Assise au plus profond de l'un d'entre eux, à l'endroit ou un groom alerte lui a conseillé de s'asseoir, Virginie sursaute dès qu'elle voit un homme apparaître. De ce qu'elle a perçu de sa voix, celui qu'elle attend a dépassé la cinquantaine, mais elle s'est peut-être trompée. Effectivement, c'est une jeune femme qui vient à elle, après dix-huit minutes d'attente longues comme une vie de centenaire. Le grand bureau dans lequel elle est conduite donne, du troisième étage, sur le canal Saint Martin, mais Virginie ne le remarque pas tout de suite. Maître Durassier, assis, rédige un mot et sa calvitie rutilante est la première lumière qu'elle capte. Sans la regarder, il la prie de s'asseoir. Elle s'exécute. — Madame, commence-t-il de sa voix de mort-vivant, sachez que je suis désolé de vous rencontrer en de pareilles circonstances... Virginie déglutit, tandis qu'enfin il lève son visage vers elle. Deux yeux amorphes semblent s'endormir derrière des hublots opaques de crasse, sous de lourdes paupières qui n'en finissent pas de tomber, tandis qu'une petite bouche en rond jette les mots comme des pépins de pastèque. — Mon client, continue-t-il, Vincent Louvent, qui réside maintenant en Suisse, m'a confié le soin de régler en son nom la procédure de votre divorce. J'ai là en main tous les papiers... — Un divorce ? le coupe Virginie... Mais... Quelles sont ses raisons ? — Adultère, nymphomanie, instabilité psychique... — Pardon ?... — Immaturité affective, déséquilibre mental... — ... — Perversité, toxicomanie, alcoolisme... — STOP ! Et elle se lève, prête à le gifler… — Ne vous révoltez pas madame, j'ai là... — Répétez un peu ce que vous venez de dire !... crie-t-elle, Quoi ?... Alcoolique et nympho ?... C'est tout ce qu'il a trouvé ?... — J'ai là, disais-je, un dossier qu'il serait intéressant que vous consultiez, à tête reposée j'entends... — Quoi ?... Moi ?... déséquilibrée mentale ?... Oh, oh, mais qui vous permet ? — J'ai là, je répète, un dossier.. — Allez vous faire f... avec votre dossier !... Et pourquoi n'est-il pas là, lui, le mari, pour me balancer tous ces reproches en face ? Hein ?... Pourquoi c'est vous qui me dites tout ça ?... Vous savez où il est, vous avez ses coordonnées, vous allez me les donner et on réglera le problème ensemble... — Monsieur Louvent ne souhaite pas vous rencontrer dans l'immédiat et c'est son droit le plus strict. En revanche, voici sa requête en divorce pour faute. Si vous le voulez bien, nous allons revoir chacun des points.
Et le bonhomme de se lancer, lentement, posément, dans un discours surréaliste :
«REQUETE EN DIVORCE POUR FAUTE» art. 242 et ss. du Code civil. A Madame le Juge aux Affaires Matrimoniales du Tribunal de Grande Instance de PARIS : «Monsieur Vincent Jérôme LOUVENT, né le 16 décembre 1961 à Villeneuve-St-Georges, de nationalité française, médecin généraliste, demeurant à Genève, (SUISSE), 33 rue des allées, Ayant pour conseil Me Jules TERRASSIER de la SCPA TEMIN BLOCH ISAAC GERARD GILLES DURASSIER, Avocat au Barreau de PARIS, 18, quai de Jemmapes, 75010, vest. P 22 a l'honneur d'exposer :
Qu'il a contracté mariage le 9 septembre 1991 à VILLENEUVE ST GEORGES avec Madame Virginie Nadine GODET née le 23 janvier 1964 à Tournon, Ardèche, de nationalité française, sans profession, demeurant à PARIS (75013) 49, Avenue Edison. Qu'un contrat par lequel les futurs époux ont déclaré adopter le régime de la séparation de biens a été reçu par Me PIPO, Notaire à PARIS, le 24 août 1991. Que l'aîné des enfants, Thomas Adrien, né le 29 Octobre 1990 à PARIS, reconnu par chacun de ses parents, a été légitimé par le mariage. Que la cadette, Sophie Marie est née le 1er juillet 1992 à PARIS.
GRIEFS INVOQUES :
Le tempérament fantasque et impulsif de Madame LOUVENT s'était révélé dès avant le mariage, et notamment à l'époque où Madame LOUVENT attendait THOMAS, l'aîné des enfants. Ce comportement est allé en s'aggravant et, sous les prétextes les plus anodins, Madame LOUVENT n'hésitait pas à abandonner son foyer, laissant à son époux le soin de s'occuper de la maison et des enfants. Impossible à contenter, Madame Louvent préférait aller chercher ailleurs les réponses aux problèmes qui n'existaient que dans sa tête. Ces réponses, et Monsieur LOUVENT ne tarde pas à le réaliser, lui sont fournies par la fréquentation assidue d'autres hommes. Au début discrètement assumés, les penchants nymphomanes de Madame LOUVENT retentissent bientôt sur la vie familiale et provoquent sa dégradation. Monsieur LOUVENT, qui travaille durement pour assurer la bonne marche du ménage, doit de surcroît s'occuper des enfants pendant les nombreuses absences de sa femme. Les scènes deviennent quotidiennes, les absences de plus en plus longues, l'adultère n'est même plus caché.
Le soir du 11 juin 1994, tandis qu'une fois de plus sa femme reçoit dans la chambre du couple l'homme qui l'a raccompagnée, Monsieur LOUVENT se voit contraint de quitter le domicile conjugal. Les deux amants l'ont menacé après l'avoir gravement humilié. La conséquence de ces agissements a été pour Monsieur LOUVENT un choc psychologique important, puisqu'il a dû quitter son foyer et se séparer de ses enfants.
Ces faits constituent les violences et injures graves de nature à justifier le bien-fondé de la demande en divorce pour faute en application...»
Virginie n'écoute plus. Elle se souvient du soir où Vincent est parti pour ne plus revenir. En juin de l'année dernière et peut-être bien le 11. Elle se rappelle de la Foire du Trône, de ses mâchoires serrées, de leur discussion dans la voiture au retour. Toto lui revient à l'esprit, le coup de carabine d'abord, la satisfaction de Vincent ensuite, son sentiment de fierté à elle, le sourire édenté du forain, Toto, qui ne s'appelait pas encore Toto, dans les bras de Thomas... Thomas, son ange, son chérubin, son loukoum, son beignet à la pomme... — NON ! crie-t-elle une première fois et Virginie se demande d'où vient cette voix. Elle se croyait enceinte alors, peut-être même l'était-elle, mais qui était ce type auquel Vincent faisait allusion ?
«CONSÉQUENCES DU DIVORCE »
«A défaut de réconciliation, Monsieur LOUVENT sollicite dès à présent : -en ce qui concerne les époux : L'autorisation de résider séparément dans l'appartement qu'il occupe à Genève (Suisse) et qui reçoit également sa clientèle. -en ce qui concerne les enfants : L'exercice de l'autorité parentale à son seul profit sur les deux enfants mineurs qui résideront avec leur père. Un droit de visite et d'hébergement réglementé pour Madame LOUVENT, durant la moitié des vacances scolaires. — Non, répète-t-elle en dodelinant de la tête, non, non, non...
«J'ai déposé ce jour...», allait continuer le corbeau mais cette fois Virginie se lève : — JE REFUSE ! crie-t-elle en tapant du poing sur le bureau. Le choc est tel que les lunettes du vautour tressautent sur son nez. — Rasseyez-vous madame, nous n'avons pas fini... — Nous n'avons pas commencé, voulez-vous dire... Et elle explose : — Laisser mes enfants à ce traître ?... Non mais m'avez-vous vue ?... C'est quoi ce charabia ?... Alors Monsieur s'en va, abandonne le navire, hop, un petit coup de baguette, et lorsqu'il se décide à reparaître, c'est pour me calomnier et me prendre mes gosses !... Qu'est ce que c'est que ce fatras de mensonges ?... Et qui vous donne le droit d'entrer dans notre vie privée ?... — Votre mari, Madame, qui se trouve être mon client... — J'ai bien compris... N'empêche, vous faites un sale métier... — Pas plus sale que le vôtre, répond le rapace d'une voix sibylline.
La multitude de mots qui s'apprêtaient à déferler se bloque sous la langue de Virginie, qui se rassied. — Je vois qu'on devient raisonnable, et Virginie a déjà entendu la réplique quelque part. — J'ai déposé ce jour, disais-je, (et tandis que le charognard reprend, Virginie l'imagine à poil, à quatre pattes, avec une plume dans le cul et du persil dans le nez... ) une copie de cette requête en divorce au greffe des Affaires Matrimoniales du Tribunal de Grande instance de PARIS. Vous n'avez pas besoin d'avocat dès lors que vous êtes en accord avec votre mari. Dans le cas inverse, n'étant pas en mesure de représenter les deux parties, je vous recommande vivement (ce type peut-il être vif ?... vil oui mais vif ?...) de vous adresser à un confrère. Vous serez bientôt convoquée pour la tentative de conciliation à une audience à laquelle Monsieur Louvent sera tenu de se rendre également. Je vous tiendrai informée de la date de cette audience dès qu'elle me sera connue, à moins que ce ne soit, dans l'hypothèse où vous aurez eu affaire à lui, mon confrère qui s'en charge. — Vous m'aviez parlé d'un dossier...? se rappelle Virginie qui a retrouvé son sang-froid. — C'est à votre avocat que je le transmettrai, dans l'hypothèse ou vous aurez eu affaire à lui. Mais croyez-moi, et les lourdes paupières s'affalent, vous gagneriez du temps, et de l'argent, et beaucoup plus encore, à vous mettre d'accord avec votre mari. — JAMAIS ! se contente de siffler Virginie — Il pourrait accepter l'amiable, sans scandale, dans l'hypothèse où vous vous soumettriez à ses conditions... — Perdre mes enfants voulez-vous dire ?... JAMAIS ! répète-t-elle plus fort. — Vous ne les perdrez pas, puisque vous les verrez la moitié des vacances... Une maman ne perd jamais ses enfants... Et croyez-en mon expérience, inutile de remuer la m... Inutile que vos enfants sachent, un jour, ce que vous faisiez de votre temps quand ils étaient petits. Monsieur Louvent est prêt à accepter l'amiable, si vous faites preuve d'intelligence. Dans deux mois, vous êtes libre, ça ne vous coûtera pas un sou puisqu'il prend les frais à sa charge... Et les enfants, entre-nous soit dit, pensez pas qu'ils seraient mieux en Suisse ?... — Qui vous permet ?...
Fulminante, Virginie se lève, saute sur son sac plutôt que sur la gorge du requin, attrape son manteau et claque la porte. Elle n'a plus qu'une idée en tête : appeler Flavio. |
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| Sujet: Re: LE LOFT Mer 10 Oct - 12:48 | |
| — De deux choses l'une, ma belle : soit ce type te fait de l’esbroufe et il n'a rien en main, soit tu es coincée. — Qu'entends-tu par coincée ? frémit Virginie, sensible toutefois à l'esprit de synthèse du play-boy. — Ton mari est au courant de tes agissements et à de quoi le prouver. — Prouver quoi ? — Que tu te vends pour de l'argent. — Je m'vends pour de l'argent, je m'vends pour de l'argent !... s'emporte Virginie... Oui mais la faute à qui ? Je n'en serais pas là si Vincent n'était pas parti, en me laissant sans un et avec les gosses sur le dos... — N'empêche, ça fait mauvais genre. — Il a parlé de nymphomanie... Dans sa requête, il dit qu'il est parti parce que j'amenais des hommes à la maison, mais c'est complètement faux !... Je n'ai JAMAIS trompé Vincent quand nous vivions ensemble !... — Tu peux le prouver ? — ... — Peut-être que lui peut prouver que tu te prostitues... — Mais je ne pouvais pas faire autrement !... J'ai gardé les lettres recommandées de la gérante, son avis d'expulsion et... — Pour un juge, il y a toujours moyen, quand on est une mère digne de ce nom, de faire autrement. — Parce que je ne suis pas une mère digne de ce nom ? — Je ne suis pas juge... Comment veux-tu que je sois juge et partie ? — Mais bon Dieu tu me connais !... Tu sais que je ferais TOUT pour mes enfants ! — Oui, sans doute, le meilleur et le pire... — Alors tu penses qu'il faut que j'accepte l'amiable ? reprend Virginie après un silence. — Tout dépend de ce qu'il y a en face : s'il peut prouver que tu vis de tes charmes, malgré deux enfants en bas âge, le juge n'aura pas de mal à croire qu'effectivement, tu ne tournais déjà pas rond de ce côté-là pendant ton mariage. — Mais c'est monstrueux ! — Non, c'est mon quotidien. — Et si je me lance dans la bagarre, tu accepterais de me défendre ? — Je suis désolée de te décevoir, chérie, mais je suis mal placé pour te défendre. — Mais tu es avocat !... Le meilleur avocat de Paris ! ... — Le meilleur avocat, peut-être, mais ton meilleur client aussi. — Alors j'fais quoi ? vacille Virginie. — Déjà, tu commences par arrêter le business, ensuite... — Mais je ne peux pas m'arrêter ! J'ai un loyer mensuel de 1200 euros, 700 euros de bouffe par mois, la boîte privée des enfants me coûte 500 euros par trimestre, multipliés par deux, et il y a le chauffage, l'electricité, le téléphone, les fringues, les vacances et les jouets... — Tu as un peu d'argent de côté ? — Ouais... J'ai ouvert un plan épargne logement... Je ne sais même pas combien il y a dessus... — De l'argent disponible ? — Oui... je crois. — Bon ; informe-toi de tout ça, je vais te laisser les coordonnées d'un confrère. Il s'appelle Maître Titan et tu comprendras vite pourquoi. Je vais l'appeler et lui exposer la situation. Je lui demanderai de ne pas être trop gourmand. — Oh Flavio !... T'es vraiment un type fabuleux !... — Arrête... — Si, si ! — Ecoute, je ne devrais pas te le dire, mais je pense que t'es mal barrée... Et moi aussi, du reste... j'aimais bien l'odeur de ta peau... Ah : autre chose : commence à réunir le maximum d'attestations. — C'est quoi ce truc ? — Des témoignages écrits, de ta famille, de tes voisins, de ta concierge, de la maîtresse d'école, de la caissière du supermarché... — ... — Plus tu auras de papiers en ta faveur : bonne conduite, suivi médical des enfants, qualité de vie... Plus tu auras de papiers contre lui : démissionnaire, inconséquent, menteur, voleur, violent, caractériel, voire pédophile... plus grandes seront tes chances de gagner. Je te souhaite bon courage, et tiens-moi au courant. |
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| Sujet: Re: LE LOFT Mer 10 Oct - 13:40 | |
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C'est une maman décomposée qui passe récupérer ses enfants à l'école.
Lorsqu'elle pénètre dans la cour de la maternelle, comme chaque soir à 18 heures, ses yeux flétris par un excès de larmes cherchent parmi les autres la silhouette adorée. Sophie, seule et juchée en haut du toboggan se raconte des histoires. Elle regarde ses mains avec toute la concentration que celles-ci méritent, et lorsque Virginie se rapproche, des bribes de phrases lui parviennent : «Sophie ... gentille ... t'inquiète pas...la maison...» Elle est tout près maintenant. Le grand plaisir de Virginie chaque soir à 18 heures, consiste à surprendre sa fille. Sophie n'est jamais en train de jouer avec les autres lorsqu'elle arrive. Systématiquement, elle la retrouve seule, au creux de la cabane en bois, sur un banc isolé, ou juchée sur le toboggan. Virginie s’émerveille de l'indépendance de Sophie. Parce que si la petite est seule, elle ne s'ennuie pas pour autant, puisqu'elle se raconte des histoires. De belles histoires sans doute, avec beaucoup d'amour dedans, en l’occurrence, ce soir, elle a sympathisé avec une fourmi. — Maman ! crie-t-elle lorsqu'enfin la fille aperçoit la mère... Il faut rentrer à la maison, regarde, j'ai attrapé la reine... C'est la plus belle et j'ai eu beaucoup de mal.. Mais maintenant elle m'aime, et veut bien venir à la maison, faut lui trouver une boîte, et lui donner de l'eau, je suis sûre qu'elle a soif... Ca mange quoi la reine des fourmis ? — La même chose que les autres, sans doute : des miettes de sucre. — Oui mais c'est la reine celle-là... La plus belle et la plus intelligente ! — Alors on lui donnera du sucre parfumé à la vanille, ou du miel... — Mais c'est pas une abeille... C'est la reine des fourmis j'te dis, du sucre parfumé à la vanille, voilà une bonne idée...
Maman, il faut que je te dise... continue Sophie volubile, aujourd'hui, Arthur, eh ben il a été méchant avec moi, très méchant même... — Arthur ?... le petit blond que tu m'as montré la semaine dernière... Il a l'air très gentil, ce petit garçon... — Ben non, l'est pas gentil... Et même qu'il est méchant… — Ah oui ma douce ?... Raconte-moi, pourquoi tu dis qu'il est méchant ? — L'est pas gentil Arthur. Ce matin, m'a trouvée dans les cabinets, et quand j'ai fait caca, m'a envoyé de l'eau... Si !... l'eau de la chasse d'eau... — Oh, oh, s'intéresse Virginie, qu'est-ce que tu me racontes-là ? — Eh ben , ils étaient avec Arthur et Radouane.... Et moi je faisais mon caca... Et il m'ont tirée par le pull... Et même que mon caca, l'est pas tombé dans le trou et que la maîtresse m'a grondée... — Mais c'était pas ta faute !... — Non, c'était pas ma faute... Et après, ils ont tiré la chasse, pendant que j'étais assise, et ça m'a toute mouillée... — Ma pauvre biquette, et ta maîtresse, elle a dit quoi ?... — Elle m'a grondée parce que j'avais mis du caca par terre. — Mais tu as dit que c'était la faute d'Arthur et Radouane ? — Oui, j'ai dit... Mais elle m'a pas crue... Elle avait rien vu alors elle a pas voulu me croire... — Et oui, ma p'tite chérie, il faut prouver. — C'est quoi prouver ? — Tu comprendras quand tu seras grande... — Mais où tu vas trouver du sucre parfumé à la vanille ? — J'ai mon idée.
Virginie salue les animateurs, au revoir Danaé, au revoir David... Je prends Sophie... Et à demain... Elle rentre les épaules et baisse la tête, elle a vieilli de dix ans cet après-midi et les autres font comme d'habitude, la blonde Estelle lui tend une enveloppe en kraft, intitulée Sophie LOUVENT, Virginie sait qu'il s'agit de la cantine. Elle hoche du chef, sourit, mais pense qu'elle va tomber, comme ça, en pleine rue, comme lui est parti, comme ça, pour acheter du pain, et comme lui revient, comme ça, pour lui prendre ses gosses.
Le coeur qui s'arrêterait : Pouce ! dirait-il...Oh, Oh... Ca va !... Tu crois pas qu'j'en ai assez vu... et Virginie s'écroulerait, sa Sophie à la main, sur le chemin qui mène de la maternelle à la primaire. La cloche n'a pas encore sonné, Thomas va bientôt apparaître. Sophie profite du temps mort pour courir ça et là. Elle part en flèche tel le bolide jusqu'au fin fond de la cour des grands. Virginie ne la voit plus. Attend l'aîné. Le petit point qui ressemble à Sophie s'approche, Virginie reconnaît la voix lorsqu'il glousse. Et voilà Thomas qui arrive, si fin, si beau et si petit, croulant sous le poids des livres qui emplissent son cartable à dos. A chaque fois qu'elle le retrouve, après une rude journée d'études, Virginie sent son coeur la pincer. Elle n'éprouve pas cette émotion face à Sophie. Parce que la cadette est costaud, bien grasse et bien campée. L'aîné en revanche est plutôt gringalet. Surtout, ses magnifiques yeux bruns bordés de cils immenses racontent des histoires tristes, et lorsque Virginie le voit surgir de loin, elle se meurtrit de la faiblesse de son pas, du dos courbé sous les bouquins, de l'immense fragilité que son petit corps dégage.
Je les aime, je les aime trop, je les aime , je les aime trop... La litanie qui martelait son coeur s'assourdit peu à peu. Thomas raconte que sa copine Camille l'a aidé à recopier une poésie de Polfor. Et même que sa copine Camille, elle... — Maman, on passe chez G20 ce soir ? intervient Sophie. — Ma copine Camille, c'est elle qui a les meilleures notes... continue Thomas. — Maman, on va chez G20 ? insiste Sophie. — Oui, Sophie, répond Virginie. — Et quand la maîtresse a dit qu'il fallait... — J'ai pas envie d'aller chez G20... — Sophie, il faut acheter du lait pour le... — Qu'il fallait quelqu'un au tableau, Camille a dit oui, et comme il fallait aussi un garçon.. — Moi, j'ai envie de rentrer direct à la maison... Où alors d'aller au pressing... — Qu'elle a dit un garçon Camille, non, la maîtresse, alors j'ai dit... — Le pressing, j'veux bien parce qu'il y a des bonbons dans une petite corbeille... — Alors Camille elle a dit THOMAS, s'énerve Thomas — Allons, allons, pas de panique... Attention, les enfants, maintenant , on traverse... — Et pourquoi je peux pas parler ?, reprend Thomas sur l'autre trottoir. — Mais si tu peux parler, Thomas, rassure maman. — Parce que les bonbons du pressing ils sont bons... continue Sophie rêveuse. — Tu vois que je peux pas parler !... crie Thomas. Chemin faisant, ils étaient arrivés at home. Après les devoirs de Thomas, le bain, le repas, l'histoire et les câlins, restait à Virginie le soin d'annuler poliment les prochains rendez-vous de Barbara. |
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| Sujet: Re: LE LOFT Sam 13 Oct - 15:43 | |
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Un cri strident réveille Virginie en pleine nuit. Un cri qui devient larmes et qui sort de sa gorge à elle. Sophie est morte.
Des blouses blanches s'activent à son chevet, mais il faut être courageuse madame, nous ne pouvions pas la sauver. Virginie allume la lumière. En sueur, elle tremble dans son lit et les palpitations de son coeur lui résonnent jusque dans la tête. Les images étaient si précises : le corps livide de son enfant, la troupe autour, le tensiomètre qui s'est bloqué sur le zéro. Le tensiomètre, le tensiomètre, le tensiomètre affiche zéro.
Virginie respire un grand coup, émerge peu à peu de son cauchemar. A trois heures du matin, ses enfants dorment d'un profond sommeil. Sophie baragouine son charabia, Thomas grince des dents. Le dentiste avait remarqué qu'il avait déjà l'émail abîmé. Elle ne peut pas se rendormir. Profite de l'insomnie pour réfléchir aux attestations. Qui contacter ?... Il y a longtemps, maintenant, que Virginie ne se plaint plus de rien, ni de la trahison, ni de ses problèmes d'argent. Qui se souvient du désarroi dans lequel Vincent l'a laissée ? Elle-même aurait du mal à se replonger dans les affres de l'abandon... Qui pourrait attester, maintenant, que le père ne mérite pas son titre ?... Elle étudie les carnets de santé. Suivi médical des enfants, suivi médical des enfants... Elle regroupe toutes les ordonnances.
Virginie n'a plus ni le droit de travailler, ni celui de dormir. Elle a gentiment remercié les clients de Barbara, sans entrer dans le détail. Certains s'acharnent, tel Adolphe qui laisse sur son répondeur quantité de messages. Elle fait le vide, ne s'explique pas, se bétonne une nouvelle virginité.
C'est à la nuit qu'elle rend le plus de comptes. La nuit, elle supplie le juge, une femme sans âge, assise sous un chêne centenaire : — Vous ne pouvez pas me faire ça, madame le juge... C'est impossible... Ne plus vivre avec eux, c'est impossible... Voyez comme ils ne manquent de rien... Leur école est la plus prestigieuse de Paris, et Thomas a fait de tels progrès... Venez, venez chez nous... Et vous verrez comme maman veille sur sa progéniture... Ils ont TOUT ces enfants, le gîte et le couvert, l'amour avec, et ils ne parlent jamais du père... — LE PERE EST INDISPENSABLE !... et le doux faciès de la femme de loi entreprend sa métamorphose sous les yeux incrédules de l'accusée. Le nez, qu'elle avait court, s'allonge et se recourbe. Soudain une grosse verrue s'y plante et fleurit de poils noirs. La peau se creuse de rides et de ridules, qui se regroupent en rang serré autour de l'orifice de la bouche, tandis que les lèvres disparaissent. La vieille sorcière crache quelques dents en répétant de plus en fort : — LE PERE EST INDISPENSABLE !... LE PERE EST INDISPENSABLE !... — Mais oui, Madame le juge, bien sûr, bien sûr, balbutie Virginie. La porte de notre maison lui reste grande ouverte... Mais qu'il n'emmène pas mes enfants...
Toutes les nuits, toutes les nuits, le cauchemar réveille Virginie. Vincent paraît devant la cour d'assises. Il y a un monde fou, la presse entière s'est rassemblée pour couvrir l’événement. Une femme inconnue passe à la barre des témoins. Une très belle femme brune, magnifique de dignité, dans un tailleur parfaitement coupé, juste assez sobre pour rallier à sa cause les hésitantes, juste assez sexy pour renforcer la conviction des mâles. — Vincent est INNOCENT, prononce-t-elle avec certitude. Et ses yeux du bleu le plus pur provoquent l'assemblée. Elle vibre, cette superbe femme, tandis que sa voix chaude et subtilement cassée précise : — Il souffre, il souffre... Si vous saviez combien l'accusé souffre d'être séparé de ses enfants...
Virginie étouffe. Le fond de sa gorge est paralysé, elle respire tout ce qu'elle peut mais l'air ne rentre pas. D'autres nuits, Virginie se retrouve en face de Monsieur Noblet, son banquier, qui l'a convoquée parce que 12 000 euros de découvert, ça commence à faire trop : — La banque pourrait vous accorder quelques délais intéressants, à condition de vous montrer coopérative.
A ces mots, l'ordinateur qu'il avait sous les yeux se bloque sur fréquence HOT, des musiques s'emparent de l'espace. Monsieur Noblet grimpe sur son bureau et invite Virginie à danser. Il a tombé la veste et ses bras nus s'enroulent autour de la taille de Barbara. D'autres nuits, c'est Vincent qu'elle rencontre. Elle le voit arriver de loin, léger, et traverser d'un mouvement d'aile le cumulonimbus ou le miroir de Cocteau. Il est toujours diaphane et silencieux, comme désincarné. Elle se jette dans ses bras et le serre à l'étouffer. |
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| Sujet: Re: LE LOFT Sam 13 Oct - 16:00 | |
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Maître Titan lui ouvre la porte, la salue du chef et de la main et la précède dans le couloir. Il conduit Virginie jusqu'à la salle d'attente, une pièce un peu sombre dans laquelle traînent, entre deux canapés au velours patiné et trois chaises dépareillées, une douzaine de magazines vaguement défraîchis. — Ma secrétaire n'est pas encore arrivée... Si vous voulez bien vous asseoir, je suis à vous tout de suite.
Virginie est impressionnée par la stature du Maître. Il doit bien mesurer deux mètres, à vue de nez, pense-t-elle. Il n'a pas dit grand-chose mais son accent pied noir trahit ses origines. Tant mieux, se rassure Virginie, il doit être juif, et les avocats juifs, c'est bien connu, sont les meilleurs. Elle n'en mène pas large cependant. Elle a encore pleuré cette nuit, les larmes coulent maintenant toutes seules, à chaque fois que Thomas bouscule Sophie, ou hier, devant Monsieur Marcel qui s'excusait de manquer de paprika.
Virginie patiente en comptant ses doigts. Elle n'a plus le coeur à lire depuis ces derniers jours. Elle se fout bien mal, à présent, de la chronique mondaine de Guy Monréal (Gala) ou des «stars en boîte» de Voici... La sirène de Malibu s’est remariée quatre fois, le jules d’Amel est en tôle pour homicide, le torchon brûle entre les femelles de Desesperates Housewifes... Y aura-t-il une saison trois ? Plus rien ne la distrait. Elle se sait l'héroïne d'un autre fait divers, banal à souhait et qui ne ferait pas sauter l'audimat. Elle n'a rien demandé, n'a pas cherché à se brûler sous les feux de la rampe... Elle n'a rien demandé... Virginie Nadine Godet épouse Louvent, née à Tournon, Ardèche, 1m 60, 85,50,85, jolie quand elle le veut, mais est-ce vraiment nécessaire ?... N'aspire qu'à élever ses enfants. Les réveiller le matin, avec des tartines et du chocolat «Gotham city is in trouble... Call for Batman !...». Les figurines avaient obtenu franc succès, lorsque maman était revenue de Taiwan avec. Non seulement le personnage parlait, sur commande, puisqu'il s'agissait d'un réveil , mais le héros trônait dans toute la splendeur de sa plastique sur son socle en métal, le masque jaune, les muscles bandés sous le collant, et son sigle Batman éclairait, au moment du laïus, le plafond de leur chambre. Thomas avait très vite compris comment se servir de la loupe. Le gadget lui laissait le choix entre le petit logo, très brillant mais petit, ou le grand logo, plus flou, mais qui s'épanouissait d'une moulure à l'autre.
— Si vous voulez bien me suivre, interrompt le Maître. Maman laisse ses enfants jouer dans la salle d'attente. C'est à peine si elle ne conseille pas : Soyez sages, je reviens... Lorsqu'enfin l'avocat s'assied face à elle, derrière un grand bureau qui croule sous plusieurs piles de dossiers, Virginie prend contact avec les yeux de celui dont dépend son destin. Un regard perçant lui déshabille l'âme jusqu'aux jarretières. Autour, les cheveux bouclés et blonds ont déjà déserté le front, les joues pleines et un peu tombantes révèlent les penchants épicuriens du bonhomme, lequel, à en croire les pattes d'oie, sait de temps en temps rire. Mais ni la bonne bouffe ni les bonnes blagues ne semblent à l'ordre du jour : — Le témoignage de Monsieur Marcel !... Qui s'en soucie !... et sa voix de stentor fait trembler les stores. M'enfin, évidemment que vous achetez à manger, évidemment !... Et vous y aller avec les enfants... Évidemment !... Il tient en main les quelques attestations qu'elle a misérablement obtenues, et lorsqu'il reprend les termes de la première, Virginie se sent plus crotteuse que le pantalon de Sophie qu'elle a dû laver hier, puisque Sophie, maintenant, depuis l'attaque pernicieuse d'Arthur, refait dedans. — Le témoignage de votre voisine de palier, OK, mais elle n'a pas fourni sa pièce d'identité... Il faut la lui demander. Pareil pour le dentiste... Et quant à la concierge, excusez-moi madame, mais tout ceci manque cruellement de précision. Ca veut dire quoi : «Le 8 juin 2004, Monsieur Louvent ne rentre pas avec madame... Madame Louvent à 23 heures, rentre seule et Monsieur ne la rejoint qu'une heure plus tard»... Ca veut dire qu'entre 23 heures et minuit, madame a reçu son amant ?... Celle de Marika ne vaut rien !... Dommage du reste, car il y avait de la matière... Bien, bien, ce qu'elle écrit sur votre mari... Ses sorties à pas d'heure, ses rentrées à pas d'heure, plus ou moins saoul... Mais cette brave femme n'est pas déclarée, et tout ce qu'elle dira contre le chef de famille, du temps où elle était témoin, peut se retourner contre vous au moment du procès... En outre, son texte est plein de fautes d'orthographe. Menteur, on s'en fout, continue le professionnel... Au parquet, sachez madame que menteur ne veut rien dire... Radin, évidemment, si sa femme est panier percé... Il aura l'indulgence du jury... — Ah ! et son oeil soudain s'illumine : Sorties nocturnes avec les potes, délaissement de la mère... Voilà qui devient plus intéressant... Bon, j'en ai une. C'est qui celle-là ?... Brigitte... Elle est toubib aussi et c'est votre mari qui vous l'a présentée... Bon, bon... Celle-ci je garde. Voilà ce que je vous propose, s'élance soudain Maître Titan, remis debout pour l'occasion : «Insultant, méprisant, grossier, impulsif, porté sur l'alcool et ses dérivés, peu intéressé par sa famille, horaires farfelus, abandon de famille...» Je vous obtiens : 1000 euros de pension alimentaire mensuelle pour les enfants, 1000 euros mensuels de pension pour vous, 30 000 euros de dommages et intérêts pour abandon de famille, l'autorité parentale pour vous seule... Le problème des meubles est plus délicat... Vous êtes sous le régime de la séparation, n'est-ce-pas ?... — Oui, articule Virginie dans un souffle. — Bon, bon, et Grand Bonhomme exécute deux pirouettes, avant de se rasseoir derrière son grand bureau. — Pour les meubles, continue-t-il, son accent pied noir soudain disparu, je crois que vous pouvez faire une croix dessus. — Faisons-là, se félicite haut et fort Virginie. Elle se fout du salon de cuir, elle ne manque plus, matériellement s'entend, de rien... — Figurez-vous, reprend l'avocat, et ses yeux se rapprochent du fin visage de Virginie, si près qu'elle n'en distingue plus qu'un au centre du front dégarni : figurez-vous que je me suis renseigné... — ... — Vous n'avez pas de sécurité sociale, ce qui est tout de même étonnant, n'est-ce-pas, pour une paisible citoyenne, en charge de deux enfants en bas âge... — Effectivement, balbutie Virginie... — Sans sécurité sociale, même si vos revenus suffisent à la bonne marche du foyer, vous devenez très suspecte... Deal, marché noir, racket, recel, prostitution... Je m'trompe ? — ... — Ne me la faites pas, j'sais tout... — ... — JE SAIS TOUT !... Il tape du poing sur le bureau et l'une des piles de documents chancelle. Virginie assiste médusée au show : la course effrénée des feuillets est à la seconde stoppée, l'accident évité.... Bravo ! applaudit-elle de l'intérieur. — Flavio est un ami intime..., continue l'autre un décibel plus bas, et son oeil devient égrillard : Vous vous prostituez soit, mais moi je défends ça comment...Hein ?...
Elle vient de remarquer les ongles du Titan, plus courts que courts, rongés jusqu'à la moelle, profondément inclus dans la chair meurtrie de ses doigts. Elle a mis son destin entre les mains de ce type, et les mains de ce type sont à peine présentables. Évidemment qu'elle sait qu'il sait, pourquoi serait-elle là, sinon ? Évidemment que le dossier est délicat... D'ordinaire, elle aurait repris ses cliques, ses claques, et se serait excusée du dérangement. Mais Virginie soutient le regard cyclopéen, comme envoûtée, elle ne bouge pas d'un poil. — Et ce papier encore ! reprend-il crescendo... Le voisin du cinquième... Eh bien manquait plus que lui, «vous êtes une gentille fille serviable», atteste-t-il... Il est jeune, il est beau, s'il l'on en juge à la photo Maton... C'est pourquoi vous lui faites un prix ?... Le tarif préférentiel et ça ne sort pas de l'immeuble ?... Une ristourne «étudiant» ou un forfait de groupe ?... «Gentille et serviable», insiste-t-il en séparant les syllabes, allons, madame, un peu de décence... A propos, c'est ce bel éphèbe que vous avez reçu le 11 juin de l'année dernière ?... C'est qui, ce type que vous avez reçu le 11 juin 2004, et qui a poussé votre mari à mettre les voiles, HEIN ?... QUI ? — Heu, balbutie Virginie... Heu... L'année dernière, effectivement, après notre retour de la foire du Trône... — Votre retour à qui ? — Ben heu... A nous : Vincent, les enfants, moi... la famille quoi... — Oui ? — Nous venions de rentrer et Charles Dariba est passé au loft. — Charles Dariba ? — Oui, un collègue de régiment de Vincent. — Et alors ? — Ben alors, rien... — Quoi rien ? — Eh ben il est passé, a bu un verre... Vincent est sorti acheter du pain, parce qu'il était bientôt 20 heures... Dariba l'a attendu, et puis comme il tardait, Dariba est reparti sans le saluer. — Et votre mari n'est jamais rentré... — c'est exactement ça — VOUS ME PRENEZ POUR UNE BILLE ?... Il me FAUT l'attestation de ce type, ou du moins ses coordonnées ! — Je ne les ai pas... Je ne l'ai rencontré que deux ou trois fois... C'était plutôt un ami de Vincent... — Bon Dieu quel temps perdu !... Écoutez-moi madame, désolé... Je crois que je ne puis rien pour vous... Je vais vous donner l'adresse d'un confrère... Je suis désolé mais je ne peux rien, il N'Y A RIEN dans votre dossier et si je me bats, moi, C'EST POUR GAGNER ! Ce disant, il remballe, le geste nerveux et la voix en montagne russe : — Qu'est ce que c'est que ce travail ?... Mais sur quoi a-t-elle écrit ça ?... Marika s'est effectivement servi d'un papier rose et parfumé, de type correspondance intime, pour rédiger son attestation... — Je vais vous en donner, MOI, des attestations, et je vais vous montrer, MOI, ce qu'est une attestation... Il me FAUT des témoins DIRECTS !... DI-RECTS ! vous m'entendez ?... et de lui postillonner à la figure. Il appelle sa secrétaire, une grande gigue apparaît, empruntée au possible. — Oui ? dit-elle d'une voix frémissante. — Faites des photocopies de CA et de CA pour madame : article 242 : divorce pour faute, article 212 : attestation !... Il crie si fort et ses yeux sont si noirs, que tout à coup, comme un bébé, Virginie fond en larmes : — Tant pis alors, s'écroule-t-elle... Tant pis... Je n'irai pas voir un confrère, je m'en fiche à présent... J'ai 30 ans, je vais refaire ma vie, et mes enfants, je lui donne... Tant pis, tant pis, j'en ferai d'autres... Et les sanglots s'emballent tels des chevaux de manège libérés en Camargue. Le grand perd de sa sublime et sa voix s'adoucit : — Avec qui ? demande-t-il sur le ton de puis-je avoir le sel. — Avec quelqu'un de bien, articule Virginie qui n'a pas la pincée d'humour. Elle pleure sans renifler, elle laisse couler la morve jusqu'à sa bouche, pire, elle l'avale, c'est bon et elle se fout du reste. — Rasseyez-vous (elle s'était levée), intime le tortionnaire, ne partez pas... et surtout, essuyez vos larmes... et le Monstre se transforme en Prince, la Bête en Belle, comme dans ses rêves mais en sens inverse... — Vous êtes tellement plus mignonne quand vous ne pleurez pas —Car c'est vrai que vous êtes mignonne. Allez, allez, séchez vos larmes... Et ses mains aux ongles incrustés tirent sur un tiroir du bureau, le dernier, bondé de choses indescriptibles à moins d'y passer six tomes. D'un geste sûr, le Titan extirpe de la masse une pochette de kleenex à moitié vide, qu'il fend de ses doigts vengeurs pour en délicatement extraire la cellulose... — Allez, allez, séchez vos larmes... supplie-t-il... Pardonnez mes méthodes... Je suis très gentil, vous savez, mais je n'aime pas perdre mon temps... Il me faut du concret. Et ce petit électrochoc ne vous tuera pas... Pour vous, j'envisage une enquête sociale, donc, soyez clean côté cul, dope and co. Et pour votre bonhomme... Je peux plaider l'abandon de famille à condition que vous fournissiez le nécessaire... C'est-à-dire des attestations attestant qu'il vous abandonnait régulièrement jusqu'au jour où il vous a abandonnée, vous et vos deux enfants, pour de bon... Suis-je assez clair ? Moyennant quoi, je me charge de vous faire gagner en octobre, pour la modique somme de 6000 euros, dont la moitié sera à verser le jour de la tentative de conciliation, soit dans trois semaines, l'autre au moment du procès final... — Oui, oui... répond Virginie abasourdie... Dans trois semaines, oui...oui... Elle n'entend plus. Sur le retour, elle s'arrête dans le premier troquet venu. Marika l'attend depuis plus d'une heure mais qu'importe. Elle commande deux bières brunes et les boit coup sur coup. Elle pleure sur sa misère, elle n'est pas défendable, elle ne se défendra pas, donc. Donc elle perdra ses gosses, donc, donc. Elle fait la pute donc elle ne mérite pas ses gosses... Donc elle perdra ses gosses... Donc elle peut aggraver son cas et boire deux bières brunes coup sur coup, dans un troquet de Boulogne-Billancourt. (Elle s'est toutefois assise au fond de la salle, au cas où la Bête réapparaîtrait, sa journée durement gagnée). Elle se souvient qu'elle y était allée, à Boulogne-Billancourt, quand elle était petite, avec son père et sa mère.... Non, c'était à Boulogne-sur-Mer... Oui, à Boulogne-sur-Mer, plutôt ... Elle se souvient d'une vitrine de chaussures et de deux modèles qui lui avaient particulièrement plu mais qu'elle n'avait pas essayés. Pour cause, c'était dimanche. Elle se souvient qu'elle avait vu «Ali Baba et les quarante voleurs» avec Fernandel, à la télé de l'hôtel. Marie, sa mère, voulait voir la mer, ça, Virginie s'en rappelle bien, maintenant... Sa maman voulait voir la mer mais n'était pas venue aux quarante voleurs. Virginie se souvient de sa mère au bras de son père... Elle avait quoi ? quatre ans, six ans... puisque sa maman était encore en vie... Oui, maman était déjà morte quand j'avais sept ans, oui, et même qu'après Ali Baba, ils avaient dit qu'elle était partie comme ça, même qu'elle avait laissé son sac et ses lunettes... Son sac, elle n'était pas coquette, maman, elle se foutait de l'apparence... mais ses lunettes...
A tout jamais et sans lui dire au revoir, après un bain de mer à Boulogne-sur-mer, sa mère était partie, comme ça, sans son sac et sans ses lunettes... Et c'était la belle-mère Yolaine qui leur avait ouvert la porte, quand ils étaient rentrés à la maison, «vêtus de circonstances», son père et elle. |
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Age : 47 Inscrit le : 28 Juil 2007 Messages : 2391 Localisation : Paris
| Sujet: Re: LE LOFT Dim 14 Oct - 12:30 | |
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Au parquet, le jour de l'audience, Vincent se montre grand seigneur : il accorde au juge qui le suggère le partage de l'autorité parentale, et augmente même le droit de visite aux fameux week-ends sur deux. Virginie s'est pointée avec une demi-heure de retard. Sophie lui a fait le coup de la panne : 39 et des poussières, j'ai pas faim, j'ai pas soif, non je bois pas ce truc... Virginie, qui avait prévu l'«école des loisirs», se rabat sur une vieille connaissance, pour garder sa Sophie au loft, mais de justesse. Elle passe les barrages du Palais de justice. On lui demande son sac, elle l'ouvre. Sa pièce d'identité, elle la délivre... Elle court, elle vole, essoufflée et les joues rouges, elle finit son sprint au troisième étage, escalier C, droite, où ses trois meilleurs ennemis l'attendent. Ils sont assis, la pièce est neutre, d'autres gens sont assis. Au centre, une table sans magazine.
Titan l'absorbe dès qu'elle paraît : — Il faut que je vous parle... De gros problèmes... Ils ont des preuves... Acceptez-tout.. Elle n'entend pas, s'assied... Cherche le regard de son conjoint. Elle ne dort plus à cause de ça, aussi. Vincent lui a donné rendez-vous au Palais de justice le 6 juillet à 10 heures et elle s'y est préparée. Elle maîtrise sur le bout des doigts tous les cas de figure : «Je suis en forme, je fonce sur la robe rouge... J'ai le teint pâle et il fait froid, le spencer bleu marine et sa jupe à volants, sous la pluie le tailleur gris, les escarpins vernis...»
— Acceptez !... reprend la buse infâme qui travaille pour Vincent. Il crache de ses lèvres grises rassemblées en ou : «TOUT» avant d'ajouter sublime : —... dans l'intérêt des enfants !
La formule est lancée... L'INTERET DES ENFANTS... Le bon air de la Suisse, ses vaches, ses pâturages, ses chocolats... La petite vertu de cette femme... ses passes, ses coups vaches, le bitume... L'intérêt des enfants... On parle d'Elle et pas de Virginie, qui ne se sent donc pas vraiment concernée. Avant qu'elle ne se présente au juge, Titan se permet d'insister : — Acceptez-tout, ils ont une vidéo, et le témoignage du 11 juin... — Une vidéo ? sursaute Virginie. — Votre mari a en sa possession une vidéo, que je n'ai pas visualisée, mais qui selon son avocat, devrait pouvoir faire sauter la banque... Un petit relais de campagne, sur la route de Reims, cela vous dit-il quelque chose ? — ... — Réfléchissez...
Virginie a le temps de réfléchir, mais pas celui de trouver. Ce n'est que plus tard, mais si longtemps plus tard, en fait, qu'elle se souvient que oui, effectivement, elle avait été invitée à une «partie» à l'occasion du nouvel an 2003, dans le château de Montpensier... Enfin, Philippe, le diplomate, l'avait conduite à Montpensier, il avait dit Montpensier...
Rien que du très banal : des athlètes torse nu qui vous accueillent avec des torches, du monde en petite tenue, des portes qui s'ouvrent sur des gémissements, des sofas sur lesquels se gondolent des duos, des trios, des sectes entières... Rien que du très banal aux yeux de Barbara.
— Une vidéo, continue l'avocat qui l'a prise à part... Vous rendez-vous compte !... Une vidéo salée de VRAI HARD CORE !... A deux, à trois, à six, avec et sans ventouses, avec et sans pitons, de l'élastique, de la sciure, des plumes et du goudron... Madame Louvent... Acceptez-tout...
Informée de ces détails, Virginie avait raconté au juge. D'où elle venait, Vincent et elle, les gamins, puis l'abandon de Vincent, la faim, la peur, Thomas, Sophie, l'école et les soucis... Sans insister, Virginie avait évoqué Barbara. Elle avait ensuite laissé sa place à Vincent, invité à son tour dans le cabinet du juge, pour l'entretien de rigueur.
Vincent... |
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Age : 47 Inscrit le : 28 Juil 2007 Messages : 2391 Localisation : Paris
| Sujet: Re: LE LOFT Dim 14 Oct - 19:41 | |
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Elle ne l'avait pas revu depuis un an et le découvrait là, assis, cheveux à ras, costume de Doc (propre, net, col blanc, ongles soignés) avec un truc en plus, son maintien, puisqu'il avait l'air adulte maintenant, et quelque chose en moins. Ses yeux qu'elle avait toujours trouvés provoquants ne regardaient plus en face.
Elle n'en avait fait qu'une bouchée. Elle avait subi la sentence, incrédule, la garde revenait au père, dans l'intérêt des enfants. «En outre, l'avait gentiment rassurée le juge, elle-même, Virginie alias Barbara gagnerait tout à décrocher... Le fond d'incertitude qui planait sur les gosses ne pouvait pas leur profiter. Ils avaient besoin de la stabilité d'un vrai foyer. Elle-même, madame, vous, convenez-en de bonne foi, ne pouviez pas rester dans cette situation... Je suis sûre que vous méritez bien mieux et n'est-ce pas vous soulager que de vous décharger un temps d'une progéniture encombrante et qui a besoin de soins ?... Vous verrez... Une fois passé le mauvais cap, quand vous serez tirée de cette vie marginale, vous me remercierez... Alors, vos enfants pourront être fiers de leur mère !»
Virginie avait abondé en ce sens, salué le juge, félicité le serpent de l'accusation. Adossée à une colonne (Ah ce lieu !... Quelle noblesse !...), elle avait vaillamment signé un premier chèque de 3000 euros à maître Titan. Vincent ne la quittait pas des yeux. A peine l'avait-il reconnue, plus femme, si belle dans son rôle de mère écorchée et à l'instant si vénéneuse, l'instant d'avant puisqu'il ne pouvait plus rien craindre d'elle, à présent effacée entre le géant du cirque Barnum et l'avocat véreux d'Hitchcock. A peine l'avait-il vue qu'il eut envie de la prendre. Ici, contrite ou rebelle il prenait. Ailleurs, mais maintenant, il la voulait. D'autres que lui ne s'étaient pas gênés. Il était son mari, tout de même. Il l'avait attendue à la sortie, avait galamment proposé de la raccompagner. Virginie avait décliné. En revanche, elle pouvait l'inviter à dîner, ce soir, au loft. Elle laisserait les enfants à Marika. |
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Age : 47 Inscrit le : 28 Juil 2007 Messages : 2391 Localisation : Paris
| Sujet: Re: LE LOFT Dim 14 Oct - 19:45 | |
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Il ne reconnaît pas tellement c'est mieux. Il est venu avec des fleurs, les petites roses que Virginie préfère, rassemblées en un magnifique bouquet multicolore. Il a troqué le costume de doc contre un jean' et une chemise Lacoste. Elle n'a pas besoin de se forcer pour le désirer. Elle sert un premier verre. Elle sait qu'il apprécie par dessus tout le Glenfiddich de 12 ans d'âge... A moins que ses goûts n'aient changé... Non ?... Elle se dose un vodka-orange sans vodka. Dans la cuisine patiente un veau Orloff aux légumes jardiniers, patates, carottes, oignons nouveaux. Dans le living, au centre de la table huit couverts, parée pour la circonstance d'une nappe brodée et blanche, une salade niçoise prend l'huile d'olive. Ils ont tout le temps de manger... La salade ne refroidira pas, et quant au veau Orloff, il suffira de le réchauffer. Virginie sert un second verre. La même chose pour les deux. C'est à ce moment que Vincent se met à parler de lui. Après une bonne vingtaine de silences, lourds de sous-entendus, et quelques commentaires sur la décoration : — Joli ce tableau, c'est qui ?... Tu as bien fait de mettre ton lit dans l'autre sens, la chambre s'en trouve agrandie... Il s'est installé à Genève, moins d'impôts (ah bon ?), une opportunité... Il a racheté une clientèle pour un prix dérisoire, il est très bien situé... — La Suisse, s'explique-t-il, n'a rien à voir avec la France, pour le métier... Genève est une très jolie ville, il faudra venir visiter... Virginie l'interrompt pour lui servir un troisième drink. Puis elle le rejoint sur le canapé du salon. Il n'a pas voulu croire qu'elle l'avait fait de ses mains. Il caresse la peau de panthère... — Thomas et Sophie m'ont aidée, se défend Virginie modeste. Vincent change de sujet. Il se rapproche, ses doigts passent de la fourrure à sa peau. Elle regarde la main qui s'est posée sur elle. Les doigts de Vincent sont magiques. Vincent a de très jolies mains, longues et juste assez grasses. Les éminences charnues, les paumes pleines, avec de beaux circuits bleutés bien apparents sur le dessus. Ses lèvres se sont collées aux siennes. Maintenant, sa langue visite l'intérieur. Virginie se laisse happer. Tout va très vite. Vincent dégrafe les boutons du corsage, fait jaillir les seins qu'il embrasse à pleine bouche, soulève la jupe, écarte le slip, s'en prend à sa braguette, libère son sexe. Virginie s'abandonne et soupire... L'odeur que Vincent dégage lui frappe les narines. Un mélange de vétiver et de sa sueur de mec en rut. Elle reconnaît ce parfum, recherché parmi tous les autres, et jamais retrouvé. Barbara respire, hume, s’enivre, résiste. Elle ferme les yeux, s'en va, revient, n'entend pas ce qu'il lui répète : — Oui, toi, toi, hum... C'est si bon toi... TOI, TOI !.... Il crie.
Elle l'entraîne sur le balcon, Vincent l'écroule sur le hamac. Vincent à demi-nu installe sur le hamac de son ex, son ex à qui il a tout pris... Il écrabouille sa vie, ses espoirs, ses gamins, ses vacances et l'idée qu'elle a d'elle... Il l'écrabouille de son corps lourd. — T'es devenue bonne, lui susurre-t-il... Bien chienne et bien bonne... Il lui embrasse les cheveux, le cou, les seins, il lui pétrit les genoux, les cuisses, le ventre... Il halète et le hamac tangue. — Tu la veux quand, ma bite ?... Tout de suite ?... Tu t'en souviens de ma bite ?... Hein qu'elle est belle quand elle se dresse comme ça !... Pour toi ! Tu vois, elle t'a pas oubliée... Combien t'en as baisé, Hein ma salope, des mecs dans ce lupanar ?
Il est assis sur elle, en équilibre instable. Le hamac tangue. Dessous, la rue, tranquille. |
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Age : 47 Inscrit le : 28 Juil 2007 Messages : 2391 Localisation : Paris
| Sujet: Re: LE LOFT Dim 14 Oct - 19:48 | |
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Pauvre Vincent qui dégringole du sixième au rez-de-chaussée. Un jeu d'enfant. Il ne se passe jamais rien, une fois la nuit tombée, dans ce quartier tranquille. |
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